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Full text of "La Russie et les Russes: Kiew et Moscou, impressions de voyage"

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'■ ' 1 



LA PETITE RUSSIF. 

par la censure; on saisira ces journaux. Remplacez-les par du papier {jris 
ordinaire ne servant pas de fil conducteur à la pensée. 

— Et de ce petit revolver, — la tranquillité des parents et des gouver- 
nements, que pensez-vous? 

— Un revolver!... je vous le confisque. S'il tombait par hasard de vos 
poches, on vous prendrait pour un conspirateur, un sicaire, un nihiliste, un 
assassin... Vous n'avez plus d'armes? 

— Si, un parapluie. 

— Un parapluie? 

— Oui, un parapluie à épée, acheté au Louvre et très-commode en 
voyage : il se démonte comme une flûte et se met dans une malle. 

— Je vous confisque votre parapluie, — arme dont la découverte serait 
d'autant plus grave, qu'elle est cachée sous l'enveloppe la plus candide et 
la plus inoffensive... Vous achèterez un parapluie tout simple, au manche 
de rotin solide. 

— Gomme celui de M. Louis Ratisbonne... Soit. On peut encore se 
défendre ou attaquer avec. 

— Et ces livres?. . . Ah ! trop de livres ! trop de lumière ! 

— Il faut bien un peu de pain blanc pour l'esprit. 

— En Russie, on ne tolère que le pain bis, et encore faut-il qu'il ait été 
pesé dans les balances du gouvernement... Vous emporterez un volume, 
un seul ; on vous le laissera peut-être, s'il ne sent pas trop le roussi. . . Tenez, 
voici les Mémoires d'un touriste de Stendhal... Quant aux autres livres, je 
vous les confisque, comme le ferait la douane russe; seulement elle, elle 
ne vous les rendrait pas... Et ces notes, qu'est-ce que ces notes manu- 
scrites? 

— Le voyage que nous venons de faire ensemble en Galicie. 

— Et vous alliez emporter ce tas de papiers avec vous en Russie ! Dieu 
de mes pères ! jusqu'à ce que la police ait déchiffré ce grimoire, des siècles 
se passeraient... Je confisque ces papiers. 

— Ah çà, vous êtes donc un douanier déguisé? 

— Non, mais j'ai l'expérience ! . . . l'expérience de la Russie. . . une terrible 
expérience, allez! 

Et d'une main ferme, exercée, Wolowski continua le triage de mes 
ciTets. 

Je le laissais faire, confiant dans sa grande habitude des emballages 
internationaux. 

C'est un type curieux que celui de mon ami Bronislas Wolowski, frère 
de Ladislas, fils de Wenceslas et petit-fils de Boleslas. Vif comme une pie. 



LA VEILLE DU DEPART. 7 

remuant comme ud écureuil, il a la gaieté de la cigale et l'activité de 
rabcille. En voyage, le compagnon le plus précieux que je connaisse I Un 
Guide fait chair, un horaire vivant, une horloge pneumatique I 11 sait h 
quelle heure les trains partent et quand ils arrivent ; s'il y a de quoi boire 
et manger dans tes stations ; si les hôtels ont des draps de lit et des ser- 
viettes, des sommeliers ou des sommelières, des puces ou des punaises ; si 
le soleil se lèvera sans nuages ou s'il se cachera sous un manteau de brume 
ou de pluie. Dans les monts Tatry, Wolowski était le directeur de notre 




— ;_Je voui confi*que votre^rapluie! 



caravane, notre providence à pied et à cheval, l'éloile qui nous éloignait 
des étables pour nous rapprocher des chùteaux. Nous lui avions confié la 
caisse, et il avait su en faire une grosse caisse. Il débattait les prix avec les 
aubergistes et les cochers, retenait les voitures et notre folle ardeur, indi- 
quait les relais, réglait les comptes et les montres, entonnait les chansons, 
entamait les bouteilles, embrigadait les musiques, rédigeait les discours et 
dressait les arcs de triomphe sous lesquels nous passions ensuite, salués par 
les acclamations du peuple. On eût dit un prince de féerie, un Riquet à la 
Houppe fiiisant à des visiteurs illustres les honneurs de ses Ëtats. Tout 
lui obéissait : les oiseaux du ciel qui chantaient à noti'e approche avant de 



8 LA PETITE nasSlE. 

se laisser tomber dans les casseroles, les escadrons de monUignards ii 
cbeval qui accouraient à notre rencontre, les rivières qui s'arrêtaient et se 
desséchaient pour nous oflrîr leurs poissons, et les châteaux forts qui s'ou- 
vraient pour nous offrir leur hospitalité. 

— Voilà qui est fait, s'écria Wolowski en se redressant et en me mon- 
trant mon bagage divisé en deux lots. Vous prendrez ceci et vous laisserez 
cela. . . Vous emballerez vos effets cette nuit. Allons dîner. . 

— Et vous croyez que je passerai ? 

— Je n'en réponds pas encore. Vous êtes mal noté. C'est pourquoi je 
vous accompagnerai jusqu'à la station la plus voisine de la frontière, où 
j'attendrai jusqu'au soir le retour du train, et !e vôtre. 




Jeune Poloniiu. 



CI1A4»ITRE II 



LA FHONTIERE BDSSK 



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Colporl 



Le lendemain, h sept heures, nous prenions le che- 
min de fer qui mène de Léopol h Itrody et à la frontière 
russe. 

Peu de voyageurs. Une vingtaine de Juifs avec des 
sucs de loile eu guise de Jacs de nuit, leur vieux para- 
pluie de colon déchiré sous le hros, la pipe nia bouche, 
la chemise sale comme celle d'un charbonnier. Ils sont 
toujours, ces descendants d'haac Laqucdem, par voies 
et par chemins, a la poursuite de quelque aifuire, à la 
piste de quelque gain. Habiles, persévérants, infati- 
gables, ils ne s'attardent pas et arrivent les premiers. 
On ne les voit jamais attablés dans les buffets des 
gares, buvant et mangeant, faisant, comme les chré- 
tiens, un dieu de leur ventre. Ils emportent avec eux trois ou quatre 
oignons, du sel dans un carré de papier, un morceau de pain : cette maigre 
pitance sufBt pendant deux jours ù leur appétit oriental. Aussi, qu'ils sont 
maigres! qu'ils ont l'air souffreteux et anémique ! Kt comme leurs enfants 
au teint couleur de suif mnce, à la chair empûtce de crasse, sont frêles et 
malingres! 

Ils n'auraient pas assez de force pour travailler de leurs mains, et l'on ne 
sait de quoi ils vivraient si leur intelligence n'était pas assez éveillée, assez 
vigoureuse pour chercher et nouer des combinaisons commerciales qui 
tournent généralement à leur profit. Sans le Juif, le propriétaire polonais ne 
vendrait ni son blé, ni ses betteraves, ni son bois, ni son bétail. C'est l'in- 
termédiaire nécessaire, obligé, comme l'éditeur l'est pour l'auteur. Et le 
Juif n'est pas seulement marchand, il est banquier; sans ses avances, les 
champs resteraient souvent en friche, et la moisson ne pourrait être rentrée. 
Avant le départ du train, plusieurs d'entre eux, la tête rerouverte du 



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KIEW ET MOSCOU 



L*aatcar et les éditeurs déclarât réserver leurs droits de traduction 
et de reproduction à Tétrançer. 

Ce volume a été déposé au ministère de Tintérieur (section de la 
librairie) en octobre 1883. 



DU MÊME AUTEUR: 

La Hongrie, de 1* Adriatique au Danube, impressionâ de voyage, par 
Victor TissOT. Ouvraj^c illustré de 10 héliogravures, d'après Yalério, et de plus 
de 160 gravures dans le texte, dont 100 dessins de Poirson, et d'une carte 
coloriée. Un beau volume grand in-8*^ colomhicr. Prix, broché SO fr. 



PARIS. — TTPOCIUPDIB DE B. PLOET, ROUnilIT ET c'*, RUE GARARClÈltE, 8. 







HETliF. RUSSIE. — UN l'UlTS IIANS LES STEPPES. 



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LA PETITE TinSSIE. 



France, est cultivable. La production des ci'rcîiles, devenue aujourd'hui 
le commerce le plus important de la Russie, est concentrée tout entière 




J.ins les huit gouvernements du centre. Le rendement annuel de l'ngri- 
l'ulture ne dépasse pas :î50 u 380 millions de roubles; en Angleterre, il est 
bien plus considérable. L'économie rurale est mal comprise. Les paysans 
sont iiidifférenls et routiniers, leurs instriimcnts insuffisants et priniilifs. 



LA FltONTIEIIE IIUSSE. 17 

Mais aucun pays d'Europe n'est aussi riche qae la Russie en chevaux , 
en mines d'or, d'argent, de platine, de fer, de cuivre, de plomh, elc. 
Et aucun pays n'a des fleuves plus grands, des cours d'eau aussi nombreux, 
un système de canalisation aussi complet. 

Relativement à son étendue, la Russie est très-peu peuplée. En Europe , 
elle ne compte que 1 5 habitants par Idlomètre carre , et 9 en Asie. L'Alle- 
magne en a 78 par kilomètre, et l'Angleterre 114. La fécondité de la race 
est cependant remarquable. 

Les villes ne sont ni nombreuses ni populeuses. On dirait que les Russes 
ont conservé leurs instincts nomades, et qu'ils ont de la peine à se fixer. 
A part Saint'Pétersbourç, toutes les villes russes, perdues dans des espaces 
sans limites, ont un aspect champêtre. A coté des maisons en style italien 




Une Bars 



dj quelques ridies parliculierâ , s'élèvent des cabanes de bois, avec leur 
toit dressé en pointe, leur cour entourée d'un mur de planches. Quatre 
villes seulement, sauf Pétersbourg et Moscou, comptent 100, OOt) âmes; 
dix-sept, plus de 50,000; il n'y en a que vingt-cinq qui aient 25,003 habi- 
tants. 

Le même contraste qui existe entre les iibas des paysans , les maisons de 
pierre de Saint-Pétersbourg et les tentej de feutre des Kaluiouks , se 
retrouve dans les races et les religions. On ne parle pas moins de quarante 
dialectes ou idiomes difl^érents d'un bout de lu Russie à l'autre. La statis- 
tique ofBcielle de la Nouvelle-Russie' nous montre que dans ces provinces, 
que Catherine II ouvrit à l'immigration, il y a non-seulement des Giauds 
et des Petits Russes, mais des Polonais, des Serbes, des Monténégrins , 
des Bulgares, des Valaques, des Allemands, des Suédois, des Suisses , des 
Français, des Italiens, des Grecs, des Arméniens, des Tartares, des Juifs et 
des Égyptiens. 

I Ou a duuiié le tiwin Je Souiir.lU-Ruttit » U Crinee 



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LA RUSSIE 

LES RUSSES 



KIEW ET MOSCOU 



IMPRESSIONS DE VOYAGE 



VICTOR TISSOT 
^ 



OUVRAGE ILLUSTRÉ DE PLUS DE 240 CRAVGRES 
sont 67 DESSINS DE F. DE HaENEN ET 115 DE pR ANISCHNIKOFF 




PARIS 

LIERAI ItlB PLON 

E. PLON, NOURRIT et C", IMPRIMEURS-ÉDITEURS 



1884 

Tout droits rittrvii 



^À 



M LA PETITE KOSSIR. 

Rnfln , Toici une isbn au toit pittoresquement découpé , avec son balcon 
et sa coquette vérandah : c'est une gare, isolée, perdue au milieu de la 
campagne. 

Quand le train arrive, ses fenêtres aux dentelles de bois peintes en rouge 
et en vert se garnissent de têtes espiègles. 

C'est vraiment une jolie chose qu'une gare nisse. 

Au bord de la voie , un chariot rustique était arrêté ; le paysan qui le 
conduisait était coiffé d'un bonnet en peau de mouton, et son attelage se 
composait de deux grands bœufs aux romes recourbées en forme de lyre. 




Chariot de ti Petite Russie, 



KIEW ET MOSCOU 



PREMIERE PARTIE 

LA PETITE RUSSIE 



CHAPITRE PREMIER 

I.A VEIT.I.E DU DÉPART. 

C'était à L^opol', capitale de la 
Gniîcie autrichienne, ville hospita- 
lière et charmante qui venait de 
recevoir mngniSquement l'heureux 
monarque qui règne sur les plus 
jolies femmes de la terre : les Vien- 
noises, les Polonaises et les Hon- 
groises. 

Nous autres, journalistes, od nous 
avait traités comme les ambassa- 
deurs de cette puissance démocra- 
tique nouvelle et justement redou- 
tée : l'opinion publique. Nous ëtions 
logés chez les particuliers; nous 
avions nos domestiques et nos équi- 
pages, nos banquets intimes et nos 
festins officiels. J'étais descendu avec 
Wolowski, directeur du Messager de 
Vienne, dans la belle et grande mai- 
son de l'éditeur Goubrenowitcfa, presque un palais. 

ooait de cette TiHa pi 







î LA PETITE RUSSIE. 

Les fêtes étaient terminées. De retour d'une excursion en Bukovine, où 
j'avais suivi le cortège impérial, où j'avais vu le fameux rabbin « à mira- 
cles » de Sadagora et visité un monastère de religieuses dissidentes russes 
réfugiées en Autriche, du côté delà Bessarabie, depuis le règne de Nicolas, 
j'étais revenu à Léopol pour compléter ma malle et prendre le chemmde la 
Petite Russie. 

Devant la fenêtre ouverte de ma chambre, embrassant d'un coup d'oeil le 
superbe panorama de la ville, je lui envoyais un dernier adieu. Au premier 
plan, sur les déclivités de la colline que les nouveaux quartiers escaladent 
dans un élan de conquête, une rangée de maisons neuves, richement orne- 
mentées de sculptures, aux balcons de pierre supportés par des cariatides, 
descendait rejoindre la ville basse. Vis-à-vis, un parc aux arbres séculaires 
arrondissait ses portiques d'ormes et de tilleuls enchevêtrés, si touffus que 
les rayons du soleil, ne pouvant les percer, y suintaient en gouttelettes 
d'or, suspendant comme des stalactites de lumière et des pendentifs de 
diamant à la voûte de Tépais feuillage. Au delà, le nouveau palais de la 
Diète, dans un encadrement vert, dressait l'architecture grandiose de sa 
façade neuve. Puis des lignes de toits monotones, recouverts d'ardoises 
luisantes comme des écailles, couraient à droite et à gauche se perdre dans 
de jolis lointains d'arbres, au-dessus desquels des clochers et des tours se 
dressaient dans une poussée joyeuse. 

Le soleil, à son déclin, mettait sur ce tableau une gamme de tons chauds 
qui lui donnaient un resplendissement inattendu. 

Et, au fond, sur un monticule drapé d'une solide verdure que les teintes 
dorées de l'automne rendaient plus belle et plus riche encore, la citadelle, 
toute rose sous les lueurs caressantes du couchant, souriait, comme éveillée 
de son rêve de pierre. 

Quel calme dans ce superbe paysage ! Pas un cri d'oiseau ou d'enfant, 
pas un son de cloche. Devant moi, les rues qui s'ouvraient étaient vides. Il 
y avait dix jours à peine, la vie les encombrait, un fourmillement d'hommes 
et de femmes dans leur mélange pittoresque de types les plus opposés et 
de costumes les plus sauvages et les plus recherchés, allait, venait, s'agitait. 

Je la voyais maintenant défiler dans mes souvenirs, cette foule bruyante, 
})apillonnante et moutonnante, avec ses habits et son enthousiasme de fête, 
se bousculant pour saluer cet empereur que des paysans, près de Przemysl, 
avaient attendu à genoux dans la poussière. 

Ici, groupées en des poses coquettes, sous des parasols dont les couleurs 
bariolées criaient dans la vive lumière, de belles et jeunes Juives, d'une 
pâleur ambrée, aux cheveux noirs, aux traits fins, à la lèvre ferme et rouge 



LA VEILLE DU DEPART. :\ 

comme la flcMir du grenadier, en toilette voyante, harnachëes comme des 
mules d'Espagne, regardaient de leurs longs regards d'une paresse orientale ; 
à côté d'elles, des paysannes et des servantes dont la tête hardie sortait d'un 
grand mouchoir rouge noué sous le menton ; plus loin, de vieilles Juives, aux 
yeux de chouette, enveloppées de châles extravagants comme des plumages 
de perroquets, tendaient, daus un mouvement de curiosité fébrile, leur cou 
ridé de tortue, chargé de colliers de perles fausses, et agitaient leur tête à 
perruque couronnée d'une espèce de diadème ; derrière elles, des Juifs 
polonais orthodoxes', en longue lévite crasseuse, culottes rapiécées, bas 
blancs et babouches jaunes, la barbe en pointe, les papillotes frisant sur 
l'oreille, tortillaient de leurs mains osseuses aux ongles en deuil, leur bonnet 
en peau de renard, dans une attitude embarrassée d'attente et de crainte. 

Des paysans ruthènes, les cheveux retombant en boucles sur les épaules 
et divisés en deux à la russe , la chemise brodée serrée à la taille par une 
ceinture de cuir et flottant sur le pantalon, formaient près d'un arc de 
triomphe un groupe fier et immobile comme ces guerriers slaves encore 
prisonniers dans les bas-reliefs romains. 

Devant cette haie vivante, des gentilshommes polonais en tunique à 
brandebourgs, en hautes bottes, s'appuyaient, l'air casseur, sur leur canne 
à pomme d'argent, la moustache hérissée et grognonne, la barbe sortant 
eu touffes broussailleuses du hausse-col de crin. 

Tous ces groupes se détachaient dans le cadre grandiose des maisons 
pavoisées, aux fenêtres égayées et fleuries de femmes en corsage de 
dentelles et de soie, au milieu du tapage des banderoles déployant leur 
écharpe de couleur, et sous un ciel qui déroulait son azur tendre comme 
un immense dais de satin bleu. 

Non-seulement je voyais, mais j'entendais mes souvenirs. 

Des airs de polka et de valse, qui résonnaient dans ma mémoire comme 
un écho de mélodie entraînante, me transportèrent de la rue dans ces 
salons de l'hôtel de ville et du Casino où brillait la fleur de l'aristocratie 
polonaise, ces jeunes filles d'un noble sang, d'une beauté si idéale et si 
|)ure, et ces cavaliers qui avaient repris le costume de leurs ancêtres pour 
montrer qu'ils n'étaient pas indignes de s'appeler leurs fils, et qu'ils étaient, 
eux aussi, prêts à mourir héroïquement. 

C'était, dans une atmosphère de grâce et de jeunesse, dans un parfum 
d'élégance et de distinction, une vision féerique de chevelures blondes et 

* On appelle ainsi les Juifs restés fidèles au vieux rite judaïque et à toutes les prescriptions du 
Talmud. 



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l'niusuiuu lie l'iin^a uiii.)ui4kutc. 






vain la coupole veile de quelque église ou le toit noir de quelque ch 


dumière. 







[.ES DEDX l'Ol'ES. S.l 

1^ long d'un cliemia désert, des saules rabougris frissonnaient iiu vent, 
laissant pendre leurs branches comme des lambeaux de toile mouillée. 

Le ciel qui se couvrait, et le soleil qui laissait retomber sa tête mourtinte 
an milieu de nuages entassés comme des oreillers tachés de sang, augmen- 
taient l'impitoyable détresse de cette campagne abandonnée. Les espaces 
.se rapprochaient, l'horizon montait pareil k une haute muraille où des 
nuées humides apparaissaient comme des plaques grises grossissantes. La 
température avait encore baissé. 

Nous entrâmes en nous secouant dans la salle du bnfFet, où des bouffées 




r une table hout u 



de chaleur douce nous caressèrent, et où nous fûmes doublement mis en 
joie par le parfiim des fleurs et le fîimet des plats. 

Les bougies, supportées par les branches dorées des candélabres, éclai- 
raient déjà de leur lumière immobile et blonde les nappes blanches des 
tables, sur lesquelles étincelaient les services d'argent, miroitait lu porce- 
laine fine des couverts et s'irisait le cristal taillé des verres et des carafes. 
Des reflets voltigeants mettaient de petites aigrettes de feu aux casques dc< 
plomb des bouteilles de vin de Champagne et de vins fins formant le carré, 
comme des bataillons qui attendent l'ennemi. 

Il n'y a pas de buffets de chemin de fer plus copieusement et plus 
luxueusement garnis que les buffets russes. Et tout y est, relativement, à 
bon Diarché. Un verre d'excellent thé coûte vingt centimes ; un demi- 
poulet, un franc. U faut voir les appétits kosaques se ruer sur ces tas de 



26 LA PETITE RUSSIE. 

/nangeailles : jambons roses, fricandeau à la gelée, poissons salés ou con- 
servés, pâtés de foies gras; quel engloutissement! Ce ne sont pas des 
bouches qui fonctionnent, mais des trappes qui s'ouvrent. 

Sur une table, à côté du comptoir, bout un énorme samovar de 
cuivre, véritable nionument, ayant la forme d'une urne colossale. Une 
jeune fille tourne le robinet, Teau bouillante jaillit, fumante, et se mé- 
lange à Fessence de thé qui répand un arôme délicieux; chacun se sert, 
emportant son verre sur une soucoupe où sont placés le petit pain, le sucre 
et la rouelle de citron. Il faut espérer qu'un jour le samovar s'introduira 
dans nos buffets français; en hiver, il n'y a pas de boisson plus saine, plus 
tonique, plus réchauffante et réconfortante que le thé, qui a en outre 
l'avantage d'être à la portée de toutes les bourses. 

Les gendarmes, qui nous avaient minutieusement examinés à la des- 
cente des voitures, allongeaient de temps en temps le cou pour voir ce qui 
se passait dans la salle du buffet. Ils avaient remplacé leurs casques à pointe 
dorée par un bonnet de police de forme plate, semblable aux bonnets des 
pâtissiers de M. jde Moltke. 

En allant prendre Tair dans le vestibule, je remarquai leurs casques 
posés sur une étagère et recouverts d'un grand cornet de papier qui les ga- 
rantissait contre la poussière. Des paysans petits-russiens groupés près de 
la porte, pieds nus, silencieux, la mine triste, immobiles, attendaient, ne 
jetant pas même un regard aux riches propriétaires, qui allaient et ve- 
naient, la pipe ou le cigare en bouche, bien chaussés, bien vêtus et déjà 
emmitouflés dans leurs pelisses à collets de loutre. 

Le Busse avec qui j'avais lié connaissance en wagon se promenait de 
long en large, de l'air d'un homme fortement impatienté. 

— Eh bien ! lui demandai-je, en avons-nous encore pour longtemps à 
at'endre? 

— Ne m'en parlez pas... C'est tous les jours la même répétition... On' 
reste ici quelquefois une heure, deux heures, trois heures, quelquefois 
quatre heures. Il n'y a rien de régulier sur cette ligne, qui est une hgne 
secondaire. C'est à croire que le chef du train s'entend avec les restau- 
rateurs. 

— Et nos deux popes? 

— Ils sont là... 

Il me les montra à travers la porte vitrée, attablés dans la buvette des 
seconde et troisième classes. Ils étaient assis à l'écart, buvant lentement 
leur thé dans leur soucoupe, par petites gorgées, à la manière russe, le 
niorccan de sucre en're les dents. 



LES DEUX POPES. «7 

— Allons les trouver... Je leur offrirai un verre d'eau-de-vie... Ce 
sera un moyen de les faire parler. 

— Je suis h vos ordres. 

Nous allâmes nous placer auprès d'eux. La salle ëtait remplie de fumée ; 
sur les bancs qui couraient le long des murs, entre toutes sortes de ballots 
et de paquets noués dans des mouchoirs, se tenaient des moujiks en tou- 
loupe et en armiac, des paysannes en robe de percale sous leur pelisse de 
peau de mouton, et des enfants tout roses et tout blonds, en grandes bottes, 
le bonnet fourré enfoncé jusqu'aux oreilles. 

— N'est-ce pas, mes Révérends, le thé et le wodka * ne sont pas de trop ? 
le froid commence à piquer, s'écria mon introducteur en guise d'entrée en 
matière. 

— Oui, oui, l'hiver sera dur, et les pauvres gens comme nous peuvent 
se réjouir, répondit le plus jeune. 

Et ils récriminèrent contre le clergé noir, c'est-à-dire contre les moines 
qui ont tous les privilèges et qui forment le clergé gouvernant, tandis que 
les popes sont le clergé gouverné. 

C'est aux monastères qu'affluent les riches offrandes, les donations en 
tout genre. Au commencement du siècle dernier, plus du quart de la popu- 
lation entière de la Russie appartenait aux moines. Le couvent de Troitza 
avait à lui seul cent vingt mille serfs et des terres en proportion. 

Le clergé noir a de tout temps été byzantin, tandis que le clergé blanc 
est national russe. 

Depuis Pierre le Grand qui supprima le patriarcat et le remplaça par le 
saint synode, le tzar est le chef spirituel de l'Église orthodoxe. 

Après une demi-heure de causerie, nous revînmes dans le buffet des 
premières. 

On nous annonça que nous aurions au moins encore deux heures à 
attendre. Que faire dans une gare perdue au milieu des champs? Quelques 
voyageurs dormaient; d'autres s'étaient mis à jouer. Je proposai à mon 
compagnon de route de déguster un certain vin de Bordeaux que j'avais 
distingué entre les autres, sur la table. 

— Vous avez pu juger par vous-même, me dit-il, de l'ignorance de notre 
clergé. Quand vous irez dans les campagnes, vous verrez quelle est sa cupi- 
dité. Aussi le paysan russe, qui n'est point sot et qui a une certaine tour- 
nure d'esprit satirique, donne-t-il toutes sortes de sobriquets aux popes. Et 

* Ëaa*de-vii*« 



X8 LA PETITE RUSSIE. 

l'imagination populaire, si féconde en jolis contes qui se répètent pendant 
les longues veillées d'hiver, ne les épargne pas. 

— Vous savez des contes populaires! in'écriai-je. Ah! comme j'aime leur 
saveur, leur goût du terroir! Et puis, voyez-vous, ces petites histoires-là 
vous en apprennent souvent davantage, sur les mœurs et le caractère d'un 
pays, que de gros livres. Je vous en prie, dites-moi un de vos contes russes. 

— Attendez, 'que je me rappelle... C'est qu'il y en a de bien ris- 
qués... Les histoires de vos 
vieux conteurs gaulois sont des 
histoires pour les petites filles, à 
côte des récits comiques de nos 

. paysans... Mais je puis 
lous conter VHistoire du 
jinpe aux yeux avides. . . 

D'abord , il fiiut que 
vous sachiez que chez 
[jous, on dit de quelqu'un 
il'intdrcssé et d'envieux 
(ju'il a « un œil de pope > . 
H y a aussi un proverbe : 
B Ne frappe pas le pope 
avecun bâton; essayesur 
'•'■4 lui l'effet d'un rouble. • 
un rouble, on obtient d'un 
l^ope de cumpaj^ne toutce qu'on veut. L'his- 
toire que je vais vous dire est un petit conte 
d'un persiflage charmant, et dont la moralité 
est indulgente et pleine de bonhomie comme le paysan russe. 

— Je vous écoute... 

il s'appuya sur le dos de sa chaise et me fit le récit suivant : 

— Il y avait une fois un pope qui desservait une pauvre paroisse de lu 
Petite Russie. Un jour qu'il avait ouvert le tronc de son église et qu'il n'y 
avait rien trouvé, il entra dans une grande colère, s'arma de son trousseau 
de clefs, et s' approchant de l'image de saint Nicolas, il frappa te saint sur 
les épaules en lui ditsant : * Fainéant, paresseux, tu ne guéris et n'exauces 
donc plus personne, qu'on ne te donne plus un kopeck ! Je ne veux pas 
servir un maître comme toi, qui laisse mourir de faim ses serviteurs. 
Adieu ! >> 

Et il partit, emportant son bagage dans un petit sac. 










LES DEUX POPES. SB 

Où allait-il? Il n'en savait rien lui-même. On était au mois de mai, et il 
fiiisait si bon courir les chemins ! Les Imies embaumaient, les oiseaux chan- 
taient, les papillons voltigeaient, les abeilles bourdonnaient, et les ruisseaux, 
tout joyeux de s'échapper de la prison de glace de l'hiver, sautaient, gam- 
badaient et bondissaient comme des moutons blancs à travers les prés tout 
luisants d'herbe nouvelle. 

A la sortie d'un bois, notre pope joignit un homme & cheveux blancs, 
qui marchait en s' appuyant sur un long b&ton. 

— Sois le bienvenu, lui dit le vieillard. Veux-tu que nous fassions route 
ensemble ? 

— Volontiers, répondit le pope. 

Vers l'heure de midi, comme le soleil était très-chaud, qu'ils étaient 




iii'cnt en route. 



liiligués et qu'ils avaient faim, ils s'assirent sur le talus de lu roule, h 
l'ombre d'un arbre. 

— Voici, dit le vieillard en puisant dans sa poche, deux petits pains. 

— J'ai aussi quelques biscuits, repartit le pope : mais réservons-les pour 
plus tard, et mangeons d'abord les petits pains. 

— Soit, dit son compagnon. 

Ils y mordirent à belles dents, mais le pope fut très-étonné de voir que 
le paiu qu'il mangeait ne diminuait pus; si bien qu'avec ce petit paln-lâ, 
il aurait pu se nourrir toute sa vie. 

— Votre pain, s'écria le pope, pas plus que le mien, ne diminue, et 
cependant il apaise la faim. Chez quel boulanger l'achetez-vous donc? 

— Ah!... c'est mon secret, répondit le vieillard; et il remit les petits 
pains miraculeux dans sa poche. 

— Quelle fortune, se dit le pope en lui-même, si je possédais ces petits 
pains! Et il tourna vers la poche de son compagnon deux gros yeux avides. 

Apràs le repas, le vieillard s'étendit sur l'herbe pour lùïre la sieste. De 



CO LA PËTITK RUSSIE. 

son côté, le pope fit semblant de céder au sommeil; mais dès que son com- 
pa{pion se fut endormi, il se tourna vers lui, retira adroitement les petits 
pains de sa poche et se mit à les manger. 
Cette fois, ils se fondirent dans sa bouche. 

— Où sont mes deux petits pains? demanda le vieillard, lorsque, réveillé, 
il tâta sa poche vide. Est-ce toi, pope, qui les as manges? 

— Moi! vous voler! que le ciel me confonde! s'écria-t-il d'un air indigné. 

— Je te crois, répondit le vieillard. 
Et ils se remirent en route. 

Après quatre heures de marche, ils arrivèrent le soir dans un pays 
inconnu. Ils aperçurent sur une colline, éclairés par les rayons du soleil 
couchant, les murs et les tours roses d'une ville, au-dessus desquels les 
dômes des églises brillaient comme des boules d'or. Ils s'y dirigèrent, et en 
arrivant sur une grande place au milieu de laquelle s'élevait un château 
qui leur sembla être le palais du roi, ils virent une foule énorme; mais au 
lieu de se livrer à des manifestations bruvantes, cette foule était muelte, 
silencieuse, consternée. 

— Que se passe-t-il donc chez vous? demanda le vieillard h un habitant 
de la ville. 

— La princesse royale est mourante. Le roi son père vient de faire 
publier qu'il donnera à celui qui la sauvera la moitié de ses richesses. 

— Faisons-nous passer pour médecins, chuchota le vieillard à l'oreille 
du pope; nous deviendrons riches. 

Les yeux du pope brillèrent comme deux roubles d'argent tout neufs ; il 
suivit son compagnon jusqu'à la porte du palais. 

— Nous voulons parler au roi, fit le vieillard. 

— Qui êtes-vous? leur dit l'officier de la garde du palais. 

— Nous sommes deux médecins. 

— Entrez ; c'est Dieu sans doute qui vous envoie. 

Ou les introduisit dans une salle toute dorée où se tenaient les hauts 
dignitaires et les chambellans. 

Une porte s'ouvrit, et le roi parut, pâle, accablé, défait, portant sur sa 
royale figure les marques de sa douleur paternelle. 

— Soyez les bienvenus, dit-il aux deux étrangers, et puisse votre art 
arracher ma fille à la mort! Si vous réussissez, la moitié de mes biens est l\ 
vous ; — mais dans le cas contraire, vous serez pendus. 

Le pope jeta un regard interrogateur et inquiet sur son compagnon, qui 
demeura impassible et répondit au roi : 

— Nous acceptons tes conditions; fais-nous apporter une large table, un 



LES DEUX POPES. Z\ 

seau d'eau, un sabre u la lame bien affilée, et laisse-nous seuls. Nous le 
promettons de sauver la princesse. 

— C'est bien, fit le roi. Et il les introduisit dans la chambre à coucher 
de sa fille, toute tendue de satin. La pâle petite malade était endormie el 
comme noyée dans la blancheur neigeuse des dentelles de son lit. 

Des domestiques apportèrent une grande table, un seau d'eau, un sabre 
ù la lume affilée; et le roi se retira, laissant les deux médecins seuls. Ils 
transportèrent, sans la réveiller, la petite princesse sur la grande table. 
Puis le vieillard, s'armant du sabre, coupa son corps en morceaux, mit 
ceux-ci dans le baquet, les lava et les nettoya soigneusement, et les ayant 
de nouveau rassemblés, il soufHa dessus. 

Un léger frisson sillonna la peau lisse de la jeune princesse, qui ouvrit 
doucement les yeux comme si elle sortait d'un long sommeil. 

Les couleurs de la vie étaient revenues sur ses joues; le lys s'était changé 
en rose, et elle souriait comme une fleur qui s'épanouit au soleil. 

— Accourez, prince, cria le pope en ouvrant la porte. Venez embrasser 
votre fille ; elle est sauvée ! 

La petite princesse n'attendit pas que son père fût près d'elle, elle 
s'élança au-devant de lui, et ils se tinrent longtemps serrés dans les bras 
Tun de l'autre. 

Le roi pleurait de joie. 

— Voulez-vous des titres, des terres, de l'or? demanda-t-il aux méde- 
cins en leur prenant les mains avec effusion. 

— Nous voulons de l'or, fit le pope ^ et ses yeux fauves étincelèrent. 

Le roi les fit conduire dans la chambre du trésor. Une porte de bronze 
y donnait accès; les murs étaient tout en fer. Un gros diamant, suspendu 
au milieu de la voûte, l'éclairait, brillant comme une étoile. Des tonneaux 
bondés de pierres précieuses s'entassaient les uns sur les autres; à terre, 
il y avait des chaudrons remplis de perles; et dans les coins, des lingots 
doT mis en tas comme des pavés. Le trésorier ouvrit, en pressant un petit 
mécanisme, des coffres-forts aux serrures bizarres, en arabesques, regor- 
geant de pièces d'or et d'urgent frappées a l'effigie du roi. 

— Prenez, leur dit-il. 

Les yeux du pope semblaient sortir de sa tête. Il puisait à deux mains, 
à pleines poignées, empUssant et bourrant ses poches; et quand elles 
furent pleines, ce fîit le tour de sa valise. Quant au vieillard, il ne se ser- 
vait que du pouce et de l'index; on eût dit qu'il cueillait des fleurs. 

— Je n'ai plus de place, soupira le pope en se redressant et eu essuyant 
la sueur qui coulait de son front. 



3« I.A PETITE IIUSSIK. 

— Eh bien! partons, lui dit son compagnon. 

Le pope souleva avee peine sa valise, et ils quittèrent le palais. Arrivûs 
hors de la ville, le vieillard lui dit : ■ Enterroos notre or sous nn aibre et 
reprenons notre chemin ; nous gagnerons encore de l'argent. ■ 

Ils attendirent la nuit, creusèrent un trou profond, y enfouirent leur or 
et continuèrent leur route. 

Le lendemain au soir, ils arrivèrent dans un autre pays dont ils trou- 
vèrent aussi le roi en proie h une grande douleur, car sa fille était & 
l'agonie. Il avait également 
fait annoncer qu'il donnei 
la moitié de ses richesses à \ 
celui qui sauverait sa fille 
maisqu'aucas 
de non -réus- 
site , le mé- 
decin serait | 
pendu. 

Le pope se 
diten lui-mê- 
me : « Main- 
tenant que je 
connais le se- 
cret de mon 
compagnon , 

pourquoi u'irai-je pas seul au palais du rot pour guérir sa fille? Je n'aurai 
plus besoin de partager. » 

11 s'esquiva et alla frapper à lu porte du palais. » Je suis un médecin 
étranger, dit-il ; je viens guérir la princesse. ■> On le fit entrer, on le 
mena auprès de la petite malade, et on lui apporta ce qu'il avait demandé : 
une grande table, un seau d'eau et un sabre bien affilé. 

Quand il eut couché la jeune princesse sur la table, il prit le sabre, l'ai- 
guisa, puis il découpa son beau corps, sans pitié pour les gémissements 
qu'elle poussait. Il la mit en menus morceaux qu'il jeta dans le baquet; 
puis il les lava, les rinça ; et, les reprenant un à un, il les rapprocha soi- 
gneusement, comme avait fait le vieillard. 




Cette opération terminée, il souffla dessus, mais rien ne bougea dans le 
corps de la petite morte. Il souffla encore, pas une fibre ne tressaillit. 
Alors, d'une main tremblante, il replongea dans le baquet les morceaux du 



l-ïïS DErX POPES. Si 

corps de la malheureuse princesse, les rinça, puis les plaça de nonvcan .j 
côté les uns des autres. 

Il souFFIa encore, mais sans plus de résultat. 

— Ah ! malheur à moi ! s'écria le pope en pâlissant , j'ai fait là une bien 
mauvaise besogne! 

Le roi entra sur ces entrefaîtes, et voyant sa fille coupée en morceaux, 
il cria, pleurn, et ordonna qu'on pendit le pope sur-le-champ, 

— roi ! dit celui-ci, attends encore un peu ; fais appeler mon compa- 
I gnon qui esta l'auberge; c'estun habile 

néderin, lui; il te rendra ta fille, je 




pendras tous les iteui. 



Le roi envoya chercher l'étranger. À son arrivée au palais, celui-ci 
trouva le pope au pied de la potence. Dès que ce dernier l'aperçut : 

— Vieillard, lui dit-il, pardonne-moi; je suis un malheureux possédé 
du mauvais esprit. J'ai voulu guérir seul la fille du roi, mais je n'ai pas 
réussi; si tu ne la rappelles pas à la vie, c'en est fait de moi... 

— Pope, qui est-ce qui a mangé mes petits pains? lui demanda son 
compagnon d'un air sévère. 

— Ce n'est pas moi! Que le ciel me confonde ! jura le pope. 
Le bourreau lui fit monter l'échelle, et le pope répéta encore : 

— Ce n'est pas moi ! . . . Non, ce n'est pas moi. . . 



34 LA PETITE ROSSIE. 

Le bourreau lui passa le oœud coulant autour du cou, et le pope répéta 
encore : ■ Ce n'est pas moi qui ai volé tes petits pains!... » Alors, se 
tournant vers le roi, le vieillard lui dit : 

— Fais selon ta volonté ; mais permets-moi de réparer le mal causé par 
mon maladroit compagnon. Dans cinq minutes, ta tille sera rappelée à la 
vie. Si je ne réussis pas, tu nous pendras tous les deux. 

Le vieillard, accompagné du roi, se rendit dans la chambre de la 
princesse; il réunit de nouveau les morceaux du corps que le pope avait 
maladroitement coupés, souffla dessus; et la jeune fille, poussant un cri de 
joie, se leva sur son séant, rajeunie et guérie. 

Le roi était comme fou de joie; il Ht apporter aux deux étrangers un 
coffre plein d'or. 

— Partageons, dit le pope, dont les yeux brillèrent comme des yeux de 
chat. 

Le vieillard, sans répondre, entassa les pièces en trois piles, formant 
oinsi trois parts. 

Le pope le regarda, surpris, et lui demanda : 

— Cette troisième part, pour qui est-elle ? nous ne sommes que deux. 

— Cette part, répondît le vieillard, est pour celui qui a mangé mes 
petits pains. 

— Mais c'est moi qui les ai mangés ! Cette part me revient, s'écria le 
pope. Elle est à moi ! . . . 

>— Ah! c'est toi qui es le voleur!... Je le savais... Prends donc cet or, 
e( Va-t'en... Retourne dans ta patrie, ne sois plus si avide, et surtout ne 
t'avise plus de frapper saint Nicolas avec tes clefs. 

Ayant dît ces mots, le vieillard disparut. 




CHAPITRE IV 

VOTAGB NOCTOBNE. — BERDITSCHEW. 



Le train est reparti entre chien et loup. 
Des plaines et encore des plaines, pe- 
lées, sans caractère, d'une platitude éner- 
vante, se succèdent avec la même mo- 
notonie et In même tristesse, sous un 
ciel recliigné que la pluie ride de ses 
lon{jiies hachures grises. On n'entrçvoit 
que des Formes diflîises, des choses vagues 
qui flottent, molles comme des brouil- 
lards. D'un coup d'aile, avec un effa- 
rouchement d'oiseau, la pensée se trans- 
porte ailleurs , et va se bercer au-dessus 
des flots bleus, dans les pays du soleil. 
On voyage machinalement, les yeux ou- 
Joif Je n<Tdi..rl.ai». ^^""ts, vides de regard, à l'état de colis. 

Bientôt, dans les wagons, les bougies 
s'allument et s'agitent comme de petites âmes prisonnières derrière leur 
treillage de fil de fer. Chacun fait ses préparatifs pour la nuit. Des cous- 
sins et des couvertures sortent on ne sait d'où, s'entassent et se déroulent 
comme pour un campement. Ici, sur la soie rouge d'un oreiller, une figure 
barbue s'enlève en vigueur, faisant une tache noire; lu, une adorable tête 
de femme, les paupières entre-closes, ressort toute blanche, avec une 
finesse de camée, dans l'encadrement d'or de sa chevelure blonde. Com- 
modément installé dans mon coin, j'imite les autres et je me laisse douce- 
ment aller au sommeil. 

Après bien des heures, une rumeur vague, un bruit étrange, pareil au 
clapotement de la mer, me réveilla en sursaut. 
Le train s'était arrêté. 




Sfl l.A PETITE TIUSSIE. 

Je mis le nez à la portière. Nous ctions au milieu d'une gare lugubre, à 
l'iispect étranglé de tunnel, toute grouillunte d'une l'ouïe confuse au-dessus 
de laquelle s'agitaient dans un mouvement de houle des casquettes plûtes 
et des chapeaux Gibus en détresse. Les salles d'attente ouvertes lâchaient 
sans cesse île nouveaux flots humain'; qui .'^'cntrc-rhnqnnifnt cl b;it(;iicnt ic- 




mursavecunbruit < 
sourd de ressac. 
Cette poussée - 
avait une bruta- 
lité de bataille : 

des bras se le- 

■ 1- "- !"■ 

valent , roidis 

dans un geste de menace, ou retombaient élastiques, eu lapaut. Il s'uyiâaait, 

pour cette foule uniquement composée de Juifs, de prendre d'assaut les 

wagons de troisième classe accrochés en tète du train. — C'était un 

samedi, et les Israélites des environs étaient venus par centaines célébrer 

le sabbat au chef-beu. 

Kn Russie, les Juifs n'ont pas le droit d'élever bbrement des temi)les ; 
quand ils veulent se rémiir pour prier dans uue synagogue, ils sont obUgés 
souvent de faire un assez long chemin. 

A la vue de cet immense troupeau de boucs d'isruei. Je devinai que nous 
étions à Berditscbew, — la Jérusalem russe et polonaise, où je m'étais pro- 
mis de m'arréter comme en un endroit curieux et inexploré. 

Je rassemblai mes paquets à la hâte, et je descendis du wagon. 



VOYAGE HOCTDRNE. — BEnDlTSCHEW. 3T 

Il était deux heures du matia. 

Ud fiacre — était-ce bien un fiacre? — horrible, délabré, estropié, dé- 
mantibulé, attelé d'un cheval — • était-ce bien un cheval? — se détachant 
eu squelette, attendait, seul, devant la gare. Tout autour, rien, pas une 
maison, pas de lumière autre que te petit Imnignon mourant des réverbères 
à huile pendus à leur poteau, çîietlà. 

— Où est Berditschew? demandai-je au cocher juif qui s'était approché 
de moi, et qui, agitant sa barbiche rousse d'un air méphistophélique, m'of- 
frait ses services. 

— U-bas... 




L'iiTOcbtchik luonla « 



etfuuella sa turidcllo. 



Il me montra un point invisible, évanoui dans les profondeurs flottantes 
de la nuit. 

— Combien de temps faut-il pour y arriver? 

— Si Votre Honneur ajoute un bon pourboire au prix de lu course, nous 
y serons dans un quart d'heure. 

— Partons. 

— Où faut-il vous conduire? 

— A l'hôtel. 

J'aurais été bien embarrassé de lui donner une adresse. Qui est-ce qui 
est jamais allé à Berditschew? 
L'isvochtcbik monta sur son siège, Ibuetta sa haridelle : « Ekh ! na ! ■ 
Elle s'ébranla en trébuchant, et un craquement sourd, un bruit de fer- 



38 LA PETITE RUSSIE. 

raille fêlée, se fit entendre dans le fond de la voiture, qui n'était apparem- 
ment pas plus solide que la pauvre bête qui la traînait. 

La pluie avait défoncé le chemin : de larges et profondes ornières s'ou- 
vraient comme des trous noirs, comme des fossés où nous risquions de 
verser. L'eau des flaques, près des réverbères coiffés de leurs chapeaux de 
fer-blanc, avait des teintes sales et dégoûtantes de vomissements et de sang 
coagulé. Sur quelques-unes, plus larges et d'une teinte glauque, l'ombre 
mouvante du cheval aux hautes jambes grêles et au cou branlant, faisait 
danser une silhouette maigre et hérissée de bête fabuleuse, apocalyptique. 

Pas un bruit. Pas une horloge lointaine qui jetât dans l'espace sa note 
rassurante et familière. Nous traversions des terrains vagues, vides comme 
le néant. 

Le cou tendu, Tœil aux aguets, serrant entre mes jambes ma seule arme : 
un parapluie, je suivais avec méfiance les mouvements de mon cocher. Il 
me semblait, qu'au lieu d*aller droit devant lui, il prenait un chemin com- 
pliqué de détours; qu'il cherchait des endroits écartés, et que dans sa 
marche louche de rôdeur de nuit, il s'isolait comme pour un rapide coup 
de main. La route s'allongeait, s'allongeait, agrandie par la nuit, la soli- 
tude et le silence. Tout à coup mon imagination échauffée crut distinguer 
un bois. Je me préparais à une défense vigoureuse, quand une éclaircieau 
ciel me montra, entre deux nuages, la face blême et railleuse de la lune 
éclairant les premières maisons de Berditschew. Maisons affreuses, igno- 
bles, éborgnées, basses et plates, affaissées de vieillesse et de maladie, 
croulantes, aux murs déterre glaise fendus et ouverts, sur lesquels coulait, 
comme le pus verdàtre d'un abcès, un livide rayon lunaire. 

Nous descendîmes à gauche. D'un côté, des terrains vagues s'étendaient, 
parsemés de pierres blanches semblables à des ossements lavés parla pluie. 
On eût dit un charnier, une place des exécutions. Près d'un mur défail- 
lant, un réverbère a poulie dressait son cauteleux profil de potence. La 
rue continuait, ébauchée; entre les fentes et les interstices des hautes 
clôtures de planches mal jointes, on apercevait des pans de ciel où, pareils 
à un paquet de loques, des nuages humides et grisâtres pendaient. Plus 
loin, quelques arbres levaient leurs branches dépouillées, dans une atti- 
tude suppliante, comme des bras amaigris de mendiants ou de prisonniers. 

D'un pas d'enterrement , nous gravîmes une pente boueuse , parallèle à 
une grande place vide , et nous nous engageâmes de nouveau entre deux 
rangées de maisons ensevelies dans une paix morte de cimetière. 

Les roues de la voiture cessèrent tout à coup de geindre et de craquer ; 
nous étions arrêtés devant une bâtisse de mauvaise apparence , au-dessus 



VOYAGE NOCTURNE. — BERDITSCUEW. 39 

(le la petite porte de laquelle une lanterne aux vitres brisées accrochait 
comme une aigrette sa flamme rouge et tremblotante. 

— C'est rhôtel, me dit Fisvochtchik en sautant à terre. Et il appela, en 
cognant aux contrevents. 

Au bout de quelques minutes parut un domestique, un chandelier de fer 
à la main, les yeux caves et brouillés de sommeil, les cheveux ébouriffés, 
la chemise déguenillée, dans une tenue malpropre de garçon d'écurie. 

Il prit ma valise et me conduisit par un escalier de bois gluant et glis- 
sant de boue au premier étage, où, dans Tétroit couloir, deux domes- 
tiques dormaient étendus à terre, comme deux gros chiens. Il poussa une 
porte et me fit signe que c'était ma chambre. 

Entre quatre murs de prison , je vis une table boiteuse , une chaise de 
paille , un canapé de cuir éventré , montrant ses entrailles de crin , un 
petit miroir fendu criblé de taches de rousseur , et un petit bois de lit qui 
n'avait qu'une paillasse. 

— Et les draps? demandai-je. 

— Comment?... Monsieur ne voyage pas avec sa literie? fit d'un air 
étonné le polowai ' . 

— Non, je voyage à l'européenne. 

— C'est différent... Je vais aller voir si nous avons encore des draps, 
mais le prix de la chambre sera plus cher. C'est affiché. 

Il me montra un carré de papier collé au mur, sur lequel était indiqué 
ce que coûtait la chambre avec ou sans lit complet. 

Il y a trente ans, les lits étaient encore inconnus dans les auberges de 
campagne : on étendait le foin des tarentass ' dans la salle commune , et 
tout le monde couchait dessus , péle-méle. 

Le polowai revint avec quelque chose de flasque et de long qui ressem- 
blait à un drap. 

— Monsieur, me dit-il, il faudra vous contenter de ça... Nous n'avons 
pas de draps. . . On nous en demande si peu souvent ! . . . 

Il s'approcha du lit et y étendit une vieille nappe sale et déchirée. 

— Non, non, m'écriai-je, remportez cette guenille... Je dormirais peut- 
être dans des draps , mais sur une nappe , cela sort tout à fait de mes 
habitudes... Je ferais de mauvais rêves... Laissez tout cela comme ça... 
Je m'envelopperai dans ma pelisse. . . 

— Oh! monsieur dormira bien... Le froid a engourdi toutes les 
punaises... Écoutez... 

* Garçon d*bôtel. 

' Voitures à quatre w>ut«. 



iO LA PETITE RDSSIE. 

Il promena son pied & droite et à gauche, et de petits craquements se 
Brent entendre, comme des boutons de nacre qu'on écrase. 

— Hein? Avez-vous entendu? Si nous étions en été, vrai, ces vilaines 
bétes se régaleraient b vos dépens. . . 

Le polowai , sa nappe jetée sur l'épaule , riait d'un -air stupide. 

M'apercèrent qu'il n'y avait pas plus de table de nuit que de sonnette 
dans ma chambre, je jetai un regard sous le lit pour m'assurer si un cer- 
tnin vase, qui n'est ni un vase étrusque ni un vase de fleurs, n'avait pas 
été oublié. 

Mais il n'y avait rien ! 

— Ne m'en opporlerez-vous pas un ? dis-je au polowai , faisant allusion 
à ce meuble aussi indispensable en voyage que chez soi. 




— El les drap*? dcm.indii-ji', 

— Ah! oui, oui, fît-il en se grattant la tête... Mais c'est que, vovcz- 
vous, le patron n'est pas pour les innovations allemandes... Il n'y en a 
qu'un. seul dans l'hôtel, et c'est un prince qui l'a retenu... en payant un 
supplément ! 

Oh ! j'étais tombé dans une jolie auberge ! Je dois cependant dire qu'il y 
avait une cuvette, mais elle était en bois. 

A huit heures du matin , un individu, roide et empaillé comme un fonc- 
tionnaire, portant la barbe taillée & la façon d'Alexandre II , pénétra dans 
ma chambre sans frapper' et me demanda mon passe-port. Il le serra, sans 
mot dire , dans un portefeuille graisseux qui en contenait plusieurs autres , 
me salua militairement et sortit. C'est une mesure de police en vigueur 
dans toute la Bussie : dès qu'un étranger arrive dans une vitle, on lui 
retire ses papiers , qui ne lui sont rendus qu'au moment de son départ. 

' L'habitude de frapper avant d'entrer n'eiîtle pa) en Buaiic. 



VOYAGE NOCTORNF. — BERDITSCHEW. 41 

A travers les vitres de ma fenêtre sans rideaux et ternies de Ituée, un 
pauvre petit jour se glissait, comme honteux, jusqu'à mon lit, et m'cm- 
pécha de me rendormir. 

Je m'habillai à la hâte et sortis; mais, arrivé sur le seuil de l'auberge, 
impossible d'aller plus loin : la rue, non pavée, n'était qu'une vaste oappo 
de boue gluante et noire, épaisse de vingt h trente centimètres , sillonnée 
d'ornières profondes comme des fossés. Deux gros porcs, crottés jusqu'à 
l'échiné , pataugeaient avec délices dans cette bouillie qu'ils fouillaient de 
leur groin rose, avec des reniflements et des grognements d'aise. 

Je fis appeler l'aubergiste pour lui demander de quelle fiiçon l'on traversait 
les rues , s'il louait des échasses ou des chaises à porteurs. Il se mit à rire. 

— Votre Honneur n'est pas habitué à voyager chez nous. . . 




Et, s' adressant h un domestique qui descendait l'escalier : 

— Ivan , prie le petit Samuel de venir avec sa collection de galoches. . . 
C'est pour monsieur... 

Le domestique se glissa le long des maisons , en sautant par-dessus les 
mares, comme une chèvre. Au bout de quelques minutes, d revint avec 
un petit Juif qui portait sur son dos un tas de chaussures en caoutchouc. 
Je choisis une paire de demi-bottes qui me donnèrent un faux air d'égou- 
.tier , mais qui me permirent enfin de quitter le seuil de mon auberge , où 
j'attendais comme un naufragé sur un récif. 

L'horrible ville que Berditschew! Elle fait songer aux cités maudites 
dont parle l'Ëcriture. En elle et autour d'elle, tout semble frappé de 
déchéance, d'abjection et de mort. Les maisons montrent des façades 
pelées, ou tachées de plaques lépreuses. 



;2 LA PETITE RUSSIE. 

On dirait que du bourbier au milieu duquel elles sont bâties , s'ëchap- 
peut des miasmes morbides , des vapeurs corruptrices qui les rongent et 
les décomposent. 

Ville de boue et de guenilles, caphamaHm d^ordures, sentine sans nom 
où la juiverie, accumulant sa misère et ses crasses, ëtale ses plaies et ses 
ulcères, comme Job sur son fumier. 

Jamais, si ce n'est une fois au printemps, à la fonte des neiges, on ne 
nettoie les rues où les immondices accumulées pourrissent. 

Cet aspect de malpropreté, d'abandon et de ruine se retrouve dans 
presque toutes les petites villes polonaises russifiées. Varsovie même, 
encore sans canalisation , est presque inhabitable en été. 

Voici cependant quelques maisons neuves qui tranchent sur toutes ces 
masures, comme des dents artificielles à côté de dents gâtées. Il y en a 
qui sont badigeonnées de bleu pâle et précédées de petites bâtisses sur- 
montées de terrasses auxquelles on monte par un escalier extérieur. 

Derrière leur balustrade de fer se tiennent de vieux brocanteurs israé- 
lites qui vous interpellent comme des charlatans du haut de leur voiture. 
L'entrée de ces boutiques est bariolée de grandes enseignes de foire sur 
lesquelles on voit, ici, des messieurs frisés et pommadés, en habit, avec 
une cravate rose et des gants jaunes; des jeunes demoiselles en toilette de 
bal, les épaules rondes, la gorge pointue; là, des pachas à^^ros ventre qui 
fument, des boyards en pelisse qui se font faire la barbe, des magiciens en 
pourpoint rouge qui secouent, d'une corne d'abondance de carton, une 
cascade de petites boites , d'étuis , de bobines , de ciseaux , d'ustensiles de 
toutes sortes, de pots, de tasses et de théières. Le paysan ne sait pas lire; 
l'enseigne peinte remplace pour lui l'enseigne écrite. 

Sous ces terrasses, d'autres magasins et d'autres boutiques entre-bâillent 
leur trou. Une croûte de poussière durcie voile la porte vitrée de ces antres 
obscurs et discrets où se cache la contrebande , échoppes plus basses que 
la rue, qui ressemblent à des repaires, et sont habitées par des hommes. 
Des tas d'enfants aux cheveux crépus , sans cris et sans gaieté , les yeux 
rouges et chassieux, le teint verdâtre, dans d'ignobles haillons, se tien- 
nent immobiles, roulés en boule comme de petits magots, devant ces 
taudis nauséabonds. 

A gauche , une ruelle infâme qu'ébauchent deux rangées de misérables 
maisons aux murs de terre qui se crevassent et s'effritent , se termine en 
cul-de-sac. 

A droite, un marché composé de pauvres baraques embourbées m'attire , 
malgré les difficultés de l'accès. Un boucher, espèce d'athlète, la chemise 



VOYAGE NOCiailNE. — fiERDlTSCHEW. 43 

ouverte sur sa poitrine velue, les bras énormes, taille à coups de hache un 
quartier de bœuf ; des femmes , assises sur une caisse vide , un châle rouge 
croisé sur les épaules , vendent des pains alignés sur une planche ou sur 
une pelite charrette ; plus loin , des marchands de poissons séchés , en 
tablier de toile, la casquette de drap sur les yeux, attendent patienmient 
la pratique en tournant leurs pouces. 

Détachés en groupe pittoresque , des paysans ruthènes qui ont conduit 
des légumes sur leurs chariots, causent entre eux, vêtus de houppelandes 
en peau de mouton et chaussés de grandes bottes , tandis que de gentilles 
petites bonnes polonaises, d'une appétissante fraîcheur, les cheveux blonds 
ébouriffes, le panier au bras, font leurs emplettes en gazouillant comme 
des hirondelles qui font leur nid, et s'en vont, sautillant, la robe relevée, 
d'échoppe en échoppe. 

A l'extrémité de la rue principale, une ancienne église catholique déca^ 
pitée arrondit son dôme verdàtre surmonté de la croix byzantine aux 
chaînes de métal. Devant cette église se concentrent toute la vie et l'acti- 
vité de la ville. Chaque dimanche il y a là un grand rassemblement de 
paysans, de soldats et de Juifs, confondus ensemble dans une masse grise 
et neutre, sans couleur et sans relief. Les charpentiers, une longue hache 
sous le bras ou une scie suspendue à l'épaule, attendent, l'air indifférent^ 
qu'on vienne les embaucher pour la semaine. 

Les Juifs mettent seuls un peu d'animation dans cette foule, qui a 
l'immobilité d'un troupeau arrêté. Chargés de vieilles défroques, ils vont 
et viennent, proposent des ventes et des échanges, se glissent parmi les 
groupes , réveillent par un mot la torpeur du moujik qui rit alors de son 
large rire de faune, faisant luire dans sa face poilue ses solides dents 
blanches. Enveloppé dans sa pelisse, le riche commerçant israélite se 
promène orgueilleusement au milieu de la foule, entouré de ses clients, 
suivi de ses courtiers, de ses commissionnaires et de ses commis. 

J'étais arrivé près de l'église, où Ton chantait; le service venait de com- 
mencer : un pope de stature imposante , majestueux comme un patriarche 
avec sa grande barbe d'argent, revêtu d'une dalma tique de velours brodée 
de perles et coiffé d'un bonnet de velours grenat, officiait. Les portes 
dorées et ornées de saints de l'iconostase étaient fermées ; devant elles , le 
pope se tenait debout sur une petite estrade recouverte d'un riche tapis , 
et les diacres , de leurs superbes voix de basse , remplissaient la nef d'un 
chant triste et émouvant. 

De Téglise orthodoxe je descendis à l'église catholique, qui élève un peu 



4t LA PETITE BUâSIE. 

plus bas son pauvre clocher délabre. C'est la chapelle d'un aacïen couvent 
de Carmes déchaux, héroïque et tragique comme un couvent espagnol, 
aujourd'hui tout en ruine et désert. Des bouts de planches cloués en croix 
barricadent ses portes ; et, en haut, les fenêtres sans vitres montrent des 
trous noirs, hideux comme des orbites vides. Des pans de murs, déchi- 
quetés en dentelles par la mitraille , ressemblent b des restes d'architecture 
gothique. 

On suit un petit chemin qui rampe au pied d'une haute enceinte, avec 

lessinaosités 
d'une issue 
secrète i on 
passe sons 
une porte 
sombre où de 
vieux men - 
diants, ap- 
puyés h la 
oùte, <mt de belles 
loses affaissées de ca- 
riatides et de statues 
i!e saints mutilés, et 
I on arrive en &ce d'un 
^^\ZJ~^ escalier aux marches 
disjointes, qui mène à 
l'église. 

L'étroite cour, lugubre et laide comme une cour de prison, est encom- 
brée de marchands d'objets de piété ; et des pauvres et des pauvresses, dans 
des attitudes suppliantes, marmottent des prières et vous assourdissent de 
leurs appels et de leurs cris. 




Ici l'affluence est bleu plus nombreuse que dans l'église grecque. Les 
femmes débordent, avec un remous de jupes de couleur, jusque sous le 
porche. Déjeunes Polonais, en uniforme de soldats russes, se prosternent 
sur les dalles «en faisant la croix» — les bras étendus, la tète penchée, 
comme le Christ sur le crucifix. La foule accompagne les chants du prêtre ; 
mais dans la mélancolie navrante de cette chapelle aux murs bala&és de 
fissures, les notes joyeuses des psaumes et des cantiques retombent inertes 
comme des oiseaux frappés de mort dans leur vol. 

D'épais remparts défendent encore le couvent et l'église du côté de la 



VOYAGE KOCTUBNE. — BERDITSCIIEW. *5 

vallée. A l'époque des invasions lartares, toute lu populaLioo de lu ville et 
des environs se réfugiait ici. 

Les confédérés de Bar trouvèrent dans les Carmes de Bcrditschew d'au- 
dacieux alliés. On vit ces moines batai'Ieurs prendre le fusil et s'embus- 
quer avec des airs de malandrins derrière les créneaux de leur monastère. 
Les Russes durentles déloger à la baïonnette. Il y eut une journée d'horrible 
boucherie. Depuis, le couvent est resté fermé comme une tombe. 

Vainement je cherche un café ou un restaurant pour déjeuner, sans être 




étraDger, ila me harrelaieu 



obligé de retourner à mon auberge. La rue n'est bordée des deux côtés que 
d'ignobles boutiques juives suspectes comme des bouges. 

Des jeunes filles aux allures sauvageonnes , dans leurs vêtements d'une 
saleté repoussante, la figure à demi noyée sous les ondes noires d'une 
épaisse toison bouclée , sortaient de la pénombre avec une rapidité d'appa- 
rition , portant dans leurs mains une assiette recouverte ou un pot ébréché 
qui fumait. 

Les marchands hébreux, flairant en moi un étranger, me harcelaient. 
J'en avais une longue queue que je traînais à mes trousses, dans la boue ; 
celui-ci voulait me vendre une pelisse en peau de renard, celui-là me 
demandait ii acheter mon pardessus ; un autre me proposait à l'oreille un 
faux passe-port. 

L'après-midi , je m'en allai jusqu'aux bords de lu rivière, dont les eaux 
jaunâtres crou)>isSGnt au bas de iu ville, et qui porte le nom trop peu ino- 



46 LA PETITE RUSSIE. 

dore de Unihpiat, c'est-à-dire « la plante des pieds qui pue » . De ce cùté 
de la ville, les maisons dégringolent dans la vallée en se bousculant les unes 
les autres comme une bande d ivrognes qui trébuchent. Construites en 
terre ou en bois , toutes petites , sans étage , et basses comme des étables , 
elles sont entourées, au lieu de jardin, d'amas de pourriture et de tas 
d'immondices. En passant de Tune à Tautre, on s'enlise dans des ornières 
coulantes, on patauge dans des mares empuanties et bourbeuses. Des 
culottes rapiécetées, des bas à la juive, en coton blanc, troués, des gilets 
qui ressemblent à des torchons, pendent à des perches, comme des 
épouvantails. 

A l'intérieur de ces noirs taudis, des grognements rauques de porcs se 
mêlent aux piaillements aigus des enfants. La même piècoisert à la fois de 
cuisine, de salle à manger, de dortoir et même d'étable. 

Le prolétariat juif de Berditschew est venu s'entasser dans cette espèce 
de faubourg, où il grouille dans la crasse et la vermine, au milieu des 
ordures et des détritus de toute sorte qui descendent de la ville quand il 
plaît à la pluie de l'en nettoyer. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu 
d'endroit plus abject, plus répugnant, plus endolori, plus navré. Pas un 
arbre, pas une pointe d'herbe verte, pas une fontaine. 

On ne comprend pas comment des cloportes humains peuvent vivre 
dans cette atmosphère de léproserie et de miasmes, dans cet affreux 
bourbier d'immondices. Des ficelles pourries, nouées à de hautes perches, 
indiquent les limites d'un enclos imaginaire — le thoum — inventé pour 
éluder la loi de Moïse. 

Le jour du sabbat , il est défendu aux Juifs de porter quoi que ce soit , 
même un mouchoir de poche, en dehors de l'enclos de leur maison. Pour 
se soustraire à cette prescription tout en la respectant, les talmudistes ont 
imaginé d'entourer des quartiers entiers de hauts poteaux simulant une 
clôture, de sorte que, le jour du Seigneur, ils peuvent circuler dans ces 
limites, chargés de paquets ou de fardeaux, sans se rendre coupables de 
péché. 

Quand on a traversé la rivière sur un pont de bois, le coup d'œil que 
présente Berditschew est plein d'imprévu et de nouveauté. La ville cou- 
ronne des pentes abruptes, d'un ton de terre de Sienne brûlée. Émergeant 
d'une nappe de toits verts comme les eaux d'un étang, la tour du feu, très- 
haute, en briques rouges, monte toute droite, semblable à un phare. Un 
peu plus loin , le dôme de l'église russe s'arrondit comme un ballon énorme 
qui se gonfle. Et, au bout de la ville, daiis une position avancée de senti- 
nelle, retranché derrière la ligne belliqueuse de ses remparts, l'ancien 



VOYAGE NOCTDÏINK. — IIERDITSCIIEW. 47 

couvent de Carmes dont nous avons parlé superpose ses lourdes assises et 
élève, comme un drapeau déchiqueté par la mitraille ennemie, son frélo 
clocher percé à jour. 

A la couleur de leur badigeon rose ou bleu, on reconnaît les maisons 
des riches Juifs , et à leurs murs blancs lavés à la chaux , les maisons des 
chrétiens. 

Un p&le soleil glaçait d'argent les brumes frissonnantes qui remplissaient 
le fond du tableau; et, au premier plan, la rivière jaunâtre et visqueuse 
coulait, épaisse et lente comme une eau de fumier. 

En voyage, tout est changement a vue, tout est contraste. On sort d'un 
musée pour visiter une boucherie ; on laisse derrière soi un hôpital pour 
entrer dans un théâtre. 

Berditschew qui n'a ni café ni restaurant, ni lieu de réunion d'aucune 
sorte, Berditschew qui est une ville sans plaisir et sans joie, a cependant 
une salle de spectacle, vaste baraque en planches où les troupes de passage 
donnent une représentation de loin en loin. 

Le jour de mon arrivée, des affiches café au lait placardées sur les murs 
annonçaient pour le soir une opérette juive : la Recrue, jouée par des comé- 
diens juifs, avec un orchestre juif. La troupe venait de Roumanie, et son 
directeur, M. Goldfaden , était à la fois Fauteur de la pièce et le composi- 
teur de la musique. 

Je ne pouvais manquer une si bonne occasion de voir le public des 
premières de Berditschew, et d'assister à un spectacle qui promettait 
d'être plein de couleur locale. L'aubergiste m'indiqua le chemin du 
théâtre : 

— Descendez tout droit, traversez la grande place et montez a gauche. 

Je me mis en route, glissant au milieu des fanges, cherchant à m'orienter 
sur les réverbères qui piquaient les ténèbres de leurs petites pointes jaunes. 
Je me perdis dans des démolitions, dans des terrains vagues et pierreux, 
dans des hangars borgnes et pleins de trous ; après avoir franchi un fossé, 
— peut-être les fondements d'une maison , — je me trouvai enfin sur la 
grande place qui m'avait été indiquée. Des ombres la noyaient. On eût dit 
une mer. Les voitures qui la traversaient, avec un bruit sourd , leur capote 
de cuir noir relevée, prenaient des apparences vagues de gondole. Au loin , 
deux lanternes rouges, qui brillaient comme les falots d'un navire, indi- 
quaient la porte du théâtre. Je réussis à y arriver. 

Des cabriolets étaient rangés à la file, et les cochers, descendus de leur 
siège, se tenaient groupés en curieux, avec la marmaille, des deux côtés 



48 I.A PETITE RTT38IE. 

tie la porte de la palissade qui entoiirail la baraque comme d\ine cour 

extérieure. 

Dans le bureau des billets, misérable guérite dressée en plein vent, iine 
superbe Juive, un coffret de fer devant elle, trônait, te corsage décolleté, 
des bracelets enlacés comme des serpents d'or autour de ses poignets 
souples et blancs, des bagues à chaque doigt, et à ses oreilles de grandes 
boucles de forme étrange qui scintillaient comme des diamants. Ses yeux 
étaient frangés de longs cils, et ses dents de neige souriaient entre ses 
lèvres de feu. 

La salle était il demi pleine, mais sans cesse de nouveaux spectateurs 
arrivaient. Au fond, sur des gradins, lo menu peuple était assis. Il y avait 




La ca'asiére dn ihéiire juif. 

là des Juifs en guenilles qui sentaient l'ail, des servantes coiffées d'un mou- 
choir, les joues florissantes, les mains rouges. Au-dessus, dans une loge 
recouverte d'étoffe rouge, on voyait, coupés au ventre, les bustes de toute 
une famille Israélite : te père, un beau brun; la mère, très-grasse, en 
grande toilette ^ les enfants, la tête frisée et ailés de grands cols, habillés 
non k la juive, mais à la parisienne. 

Au point de vue du costume, ce public présentait très-peu de variété 
pittoresque. Les Juifs qui étaient venus au théâtre n'appartenaient évidem- 
ment pas aux sectes de la vieille croyance et à la communauté orthodoxe. 
Ils ne portaient ni la redingote longue, ni la calotte traditionnelle. C'é- 
taient des Israélites mis comme des chrétiens. Leurs figures avaient pour- 
tant toutes cette empreinte sémitique si frappante, cette expression intense 



VOYAGE NOCTURNE. — BEIVDITSCHEW. M 

qui révèle bien plus la race que l'individu : race opiniâtre, têtue, rusée, 
tenace, active et souple, patiente et ferme, ne se laissant abattre ni par le 
malheur ni par l'oppression . 

Dans la baraque mal éclairée, plusieurs belles Juives d'une pâleur mule 
faisaient briller l'éclat superbe de leurs grands yeux. 

Aux stalles d'orchestre représentées par des bancs de bois grossier 
drapés de percaline rouge, des officiers russes, la raie au milieu de la tête, 
le lorgnon à l'œil, les mains gantées et appuyées sur la poignée de leur 
sabre, causaient avec des dames en toilette élégante. 

Les musiciens, l'air ennuyé, promenant un long regard sur le public, 
vinrent enfin s'asseoir derrière leur pupitre. 




Daa» une loge, 



Le brouhaba des causeries tomba tout à coup quand le chet d'orchestre 
leva son archet. L'ouverture hit jouée avec beaucoup de brio. Les violons 
chantaient, les [lûtes lançaient des fusées de trilles légers, les cymbales 
vibraient, la grosse caisse ronflait. 

Il y avait dans cette musique alerte et jeitne quelques éclairs de mé- 
lodie vraiment neuve. Cela tintait doucement à l'oreille comme un son de 
cor lointain perdu dans les bois ; cela chuchotait et bourdonnait comme 
des mouches d'or dansant U farandole du printemps dans un rayon de 
soleil. 



Enfin la toile se leva sur une salle basse, aux poutres saillantes, meublée 
de quelques chaises et d'uoe vieille table, sur laquelle étaient posés des 
chandeliers de cuivre ii plusieurs branches. Une demi-douzainedeJutfs, en 



50 LA PETITE RUSSIE. 

long cafetan noir, la ifionlime ' posée sur le front, les ^ei's^e ' bouclant sur 
Toreille, de chaque côté des joues, marmottaient leurs prières, la tête cou- 
verte d'une sorte de drap bariolé. Ils tenaient un livre graisseux à la main 
et balançaient 'la tête de droite à gauche pour chasser les distractions. 
Cette célébration du culte en commun fut brusquement interrompue par 
Tarrivée d'un sergent instructeur accompagné de ses hommes. On eût dit 
un soliveau tombant au milieu d'une mare à grenouilles. Les JuiBs se mirent 
aussitôt à sauter et à gambader comme des pantins, à crier et à se lamen- 
ter comme des enfants qui ont peur. Aucun d'eux ne voulait être soldat. 
Une musique vive et légère, comme l'écho d'un rire moqueur, chargeait 
encore cette scène d'un comique achevé. On riait à se tordre, surtout en 
entendant les raisons que donnaient ces pieux observateurs de la loi pour 
ne pas endosser l'uniforme de conscrit'. A bout de patience, le sergent 
recruteur les fit enlever de force. Et ils se débattaient comme de beaux 
diables, aux sons d'une musique au rhythme drolatique comme leurs 
contorsions. 

Au second acte, les fils d'Israël, tondus, rasés, nettoyés, sanglés dans 
un uniforme militaire, apprennent le maniement du fusil sous le comman- 
dement d'un officier de l'armée roumaine. Quand on leur crie : «A gauche» , 
ils vont à droite. Soudain des ran plan plan belliqueux retentissent à la 
cantonade : c'est la générale qui bat. L'ennemi entre dans la ville. Une 
panique folle s'empare des conscrits, leurs mains tremblant de frayeur 
laissent tomber leurs armes; ils se jettent tous à plat ventre. Des coups 
de feu partent autour d'eux. Les soldats ennemis arrivent sur la scène, 
mais à la vue des cadavres qui jonchent le sol , ils se dirigent d'un 
autre côté. 

Les héroïques descendants de Gédéon, qu'on aurait pu assommer 
comme de vulgaires Philistins, à coups de mâchoire d'âne, ne sont cepen- 
dant pas morts. 

Au troisième acte, ils se relèvent en se tâtant, pendant que l'orchestre 
joue en sourdine. L'officier, convaincu qu'il ne fera jamais d'eux des 
soldats sérieux, les renvoie et les chasse à grands coups de taloches. Dans 
le transport de leur allégresse, les Juifs exécutent alors une espèce de 
cancan final, sur un air de valse affolé et délirant. Les Juifs de la vieille 
croyance ne dansent jamais avec les femmes ; ils se livrent seuls ou deux à 



* Gaine de cuir renfennant les dix commandements. 
S Petites boucles de cbeveux frisés. 

s Presque tous les jeunes Juifs qui en ont les moyens émigrent, à r«^ge de dix-sept à vingt ans, 
de Russie en Allemagne ou en Amérique, pour échapper au service militaire obligatoire. 



VOYAGE NOCTURNE. — BEBDITSCHEW. SI 

deux, en se tenant par les épaules, a des sauts et à des ^mbades plus ou 
moins excentriques. 

Cette opérette, lourde et indigeste, sans l'ombre d'intrigue, n'étuil 
qu'une farce mise en musique ; ce qui la rendait intéressante et comique, 
c'était son cachet • national » , le charabia hébraïco-ollemand dans lequel 
elle était jouée; c'était la mimique des acteurs qui iaisaient, avec la fidélité 
d'un miroir grossissant, la charge de ces Juifs orthodoxes et talmudistes, 
vivant en dehors de leur époque, figés dans leur long talare', momifiés 
dans leurs antiques mœurs et leurs anciens préjugés. 

La pièce finie, les applaudissements ébranlèrent la baraque , on rappela 
les acteurs et l'auteur, puis la salle se vida, avec un bruissement de vagues, 
dans le silence de la nuit. 

I Le tolare rsl la longue robe noire, en lorma Je soutane, que portent les Joifa fidèles à I'id- 
cieo cuiluine (|ue leur avaient imposé les roii de Puliiyne. 




CflAlMTRE V 

JUIFS RUSSES. 




Un compte d'aiibirge. 



Berditschew est le quartier gëa^ral, la 
ville sainte des Juifs de l'Ukraine, de la 
Fodolie et de ta Kyoeie. Où pourrait-oa 
mieux étudier cette race étrange qui est 
testée, dans cette partie de l'Europe, ce 
qu'elle ctiùt en Italie, en Fronce et en 
Allemayiie au treizième siècle, et qui, en 
ce moment, attire de nouveau sur elle, de 
la part di2S Russes, les malédictions et les 
persécutions du moyen âge chrétient 
En tenant compte de la population Col- 
lante, on évalue ii cent mille le nombredes habitants juifs de Derdîtschew. 
C'est ici que tous les coI|)ui'tL>urs qui s'en vont, haletants, le dos courbé 
sous leur halle, battre les grands chemins de lu l'ologne, de la Bessarabie 
et de la Gulicie, viennent faire leurs emplettes de bijoux, de colliers d'ambre 
et de corail, de dentelles, de mouchoirs, de savons et d'eau de senteur. 
Malgré la répugnance du Juif pour tout travail manuel, on en rencontre 
cependant, à Itcrditschew, qui sont orfèvres, bijoutiers, couteliers, fer- 
blantiers; mais la majorité ne lait œuvre de ses dix doigts que pour vendre 
et pour compter. 

Jadis, à l'époque florissante des grandes foires qui se tenaient dans cette 
ville, on voyait sortir des anciennes grottes préhistoriques qui longent lu 
rivière et servent de magasins d'entrepôts aux commerçants israélites, des 
richesses aussi merveilleuses que celles entassées dans la caverne fabu- 
leuse d'Ali-Uabu. La contrebande, plus facile, était alors très-aclive. Le 
héros du Git lilas russe, Ivan Wuishîguin, engagé au service d'un Juif, 
nous raconte comment les choses se passaient. 

Un matin, son patron attela trois chevaux ii une bristchka recouverte de 



jniFS RCS3ES. 



53 



toile et garnie a l'iotérieur d'oreillers, de coussins, de caisses de toutes les 
formes et de toutes les dimensions. Après trois jours de voyaye, on arriva 
devant une mécbante auberge, à l'entrée d'un pauvre hameau composé de 
misérables cabanes. Le cabaretier témoigna beaucoup de joie de l'arriTée 
du Juif, son coreligionnaire, et dépécha immédiatement dans une direo 
lion inconnue trois paysans avec trois lettres. A la nuit, plusieurs Juifs arri- 
vèrent, les uns a cheval, les autres en char. Ils furent bientôt une vingtaine. 
Des paysans étaient venus s'attabler dans l'auberge, selon leur habitude, 
pour fumer des pipes, boire de l'eau-de-vie à crédit, manger du poisson 




séché et gloser, a la lueur vacillante d'une louic/n'iia ', sur leur seigneur et 
son intendant. Les Juifs, ayant à s'entretenir de choses particulières, se 
retirèrent dans une pièce à côté et eurent une longue et bruyante confé- 
rence où la plupart du temps ils parlaient tous ensemble. A minuit, sous 
le prétevte qu'il devait dresser le lit de ses hôtes dans la salle îi boire, 
l'aubergiste mit les pavsans a la porte. Ceux-ci voulurent protester, mais 
on les calma en leur donnant du tabac et de l'eau-de-vie pour la route. 
Ils s'en retournèrent chez eux en chantant. 



I EUjicce de topeau ijui, d 



I lei Rampagnel, Uen 



u de chandelle. 



54 LA PETITE RUSSIE. 

Peu après leur dcpart, le galop d*un cheval lancé ù bride ubullue retentit 
au dehors. Le cheval s'arrêta devant Tauberge, et Finconnu qui descendit 
resta une demi-heure avec Mowscha, le patron du petit Ivan Wuishiguin, 
qui les entendit débattre le chifFre d'une somme d'argent. Puis l'étranger 
rentra dans la salle commune, vida un verre de wodka à la santé de Pho- 
norable société, alluma sa pipe, remonta à cheval et repartit aussi vite qu'il 
était venu, dans la direction de la forêt. 

Mowscha et ses compagnons se jetèrent tout habillés sur les matelas que 
Taubergiste avait étendus à terre. 

Avant Paube, toute la bande se dispersa, et Mowscha, accompagné de 
quatre de ses associés et de deux chariots attelés chacun d'un cheval, prit 
le chemin de la forêt. — Le jour se levait lorsqu'un bruit de roues et de 
jurons se fit entendre. Mowscha sourit dans sa barbe rousse, et pressa le 
pas. Il rejoignit bientôt un convoi chargé de barriques de potasse et de gou- 
dron. Les conducteurs étaient tous des paysans, à l'exception d'un seul, 
un vieux Juif avec qui Mowscha échangea à l'oreille quelques brèves 
paroles. Après une marche de deux heures, on arriva en présence d'un 
détachement de garde-frontières kosaques, parmi lesquels se trouvait Pin- 
connu qui était venu, la nuit, à l'auberge. Aussitôt qu'il aperçut Mowscha, 
il s'éloigna du détachement et s'approcha des chariots avec PofBcier de 

« 

Kosaks. 

— Que conduisez-vous là? demanda-t-il. 

— De la potasse et du goudron, répondit le vieux Juif. 

— Kst-ce toi qui es le propriétaire? 

— Non, noble seigneur, fit le Juif en montrant Mowscha qui s'avançait 
son bonnet à la main, Péchine courbée. 

— Coquins que vous êtes! Vous conduisez de la contrebande! s'écria le 
monsieur en habit bourgeois. 

— Oh ! Votre Honneur, de la contrebande ! Dieu nous en garde ! Les 
honnêtes gens ne font pas ce trafic-là. Nous sommes de pauvres Juifs qui 
essayons de tirer profit d'un petit commerce de goudron et de potasse... 
Ayez l'obligeance de vous en assurer vous-même. 

Le monsieur descendit de cheval, détacha de sa selle une petite tige de 
fer pointue, tira un coulcau d'un sac de cuir et se mit à frapper sur les bar- 
riques en prêtant l'oreille ; il introduisit ensuite sa petite sonde dans l'inté- 
rieur des tonneaux, puis il fouilla le fond des voitures et les poches des 
paysans. 

— Allez au diable! s'écria-t-il d'un air de dépit affecté. 
Les petits yeux de Mowscha brillèrent de joie. 



JUIFS RUSSES. 5 



iJO 



A peine les Kosaks furent-ils hors de portée, il fit claquer ses doigts en 
riant. 

— Attrapés! attrapés! répétait-il en clignant ses grosses paupières d'un 
air malin. 

Le convoi arriva sans encombre à Tauberge d'où Tan était parti le 
matin. 

Les barriques furent roulées dans, la grange, et les paysans congédiés 
après qu'on leur eut payé leur salaire en eau-de-vie, en tabac et en 
harengs. 

A la nuit, Mowscha s'enferma dans la grange avec le cabaretier et ses 
quatre associés, et procéda à l'ouverture des tonneaux, qui ne contenaient 
du goudron et de la potasse qu'au milieu, car leurs deux bouts étaient 
bondés de marchandises de prix : dentelles, toiles de batiste, pièces de 
soie, rubans et bijouterie. Ils emballèrent tout cela dans des caisses, firent 
fondre du plomb dans un réchaud, et, pendant que le petit Ivan attisait la 
braise, Mowscha marquait les marchandises et plombait les colis aussi 
exactement qu'on l'eut fait dans les bureaux de la douane russe. 

Avant le jour, des Juifs débouchèrent de toutes parts avec des chariots 
et enlevèrent rapidement cette contrebande, puis Mowscha remonta sur sa 
britschka et reprit, léger et joyeux, le chemin du logis. 

Pour mettre un terme à la contrebande juive, l'empereur Nicolas fit raser 
toutes les forêts voisines des frontières, sur une étendue de cinquante 
verstes. 

Ce tzar énergique fut dur aux enfants d'Israël. Il leur interdit le costume 
polonais, la longue robe, les boucles de cheveux frisés : les petssé, et le 
bonnet carré en peau de renard, dont ils se coiffent encore le jour du 
sabbat en Galicie. Ceux qui se montraient dans les rues en talare étaient 
arrêtés, conduits chez le chef de police; là, d'un coup de ciseaux on rac- 
courcissait leur cafetan ; et on les tondait comme des chiens s'ils avaient 
l'imprudence de porter des papillotes. 

Ce qui était plus cruel, c'était le procédé employé alors pour le recrute- 
ment des soldats parmi la population juive. Les agents recruteurs arrivaient 
à l'improviste dans une ville ou un village, et se saisissaient de tous les 
jeunes gens qu'ils rencontraient dans la rue. Dans ces razzias se trouvaient 
souvent des enfants de huit à dix ans. On les faisait entrer dans une école 
militaire et on les convertissait à la religion orthodoxe. Une fois, on en 
baptisa trois cents ensemble, dans la Neva, et on leur donna & tous le nom 
de Jean (Ivan). 



S6 LA PETITE RUSSIE. 

Nicolas contraignit les Jui& & prendre des noms de famille, à rédiger 
leurs actes légaux en langue russe et à se soumettre, comme les autres sujets 
de l'empire, aux lois du pays. Il leur défendit de s'administrer par eux- 
mêmes et de rendre la justice d'après les prescriptions du Talmud ; mais le 
Kafial n'en est pas moins resté secrètement debout, et il n'est pas un Juil 
russe un peu orthodoxe qui ne soit soumis à ce gouvernement occulte, 
formé du conseil supérieur de la communauté. I.e Kahal exerce des |)Ou- 
voirs civils et religieux, il infîige des amendes, il lance des excommunica- 
tions et fulmine des anatlièmes '. 

l'oiir empêcher les Juifs de vagabonder en tziganes à travers l'empire ou 
d" (-migrer comme ils le font, par familles, Nicolas leur défendit de séjourner 




ailleurs que dans les provinces du Midi. Il avait encore une autre pensée : 
il espérait tourner leur activité vers les travaux agricoles. 

Le Juif qui avait obtenu la permission de voyager dans l'intérieur n'avait 
pas le droit de passer la nuit dans les murs d'une ville russe; au coucher 
du soleil, il devait se retirer du côté des faubourgs sous peine de punitions 
sévères. 

Aujourd'hui, la loi s'est humanisée. Tout Juifqui a un grade universitaire, 
qui est admis dans une gilde de marchands ou Ëiit partie d'une corpo- 
ration d'artisans, peut s'établir où bon lui semble, k Pétersbourg comme à 



> En Gallde, le Kslial prononce fréquemment l'*nalhèn 
malheureni ne peut plus alors vendre gon blé. I) est mi) i 
fait d'afFaires avec lui. Qu'on juge de ta situation dans un 
lej m.iini de* Jnifa. 

On Ironve dans le* nouvelle* et le* roman* de deux écrivi 
et Franioz, le* déLaîli la plus cnriedi *ur le* mcrura abiolui 



! contre na propriéuîre chrétien. L« 
it interdit. Pai un marcband juif ne 
paya oit [ou 



.iniFS nnssFS. .17 

Moscou. Mais sur Ws deux millions trois cent mille Israélites qui vivent en 
Russie, il y en a encore deux millions, isolés et parqués comme dans un 
immense ghetto, dans les provinces de la Petite Russie et de l'ancii^n 
royaume de Pologne. 

Refoulé vers les confins de l'empire, séparé du reste de la nation, isolé 
et solitaire au milieu de ceux qui l'entourent, le Juif russe a conservé non- 
sealement la pureté de son sang, mais l'inviolabilité de son caractère. 
Comme tous les humiliés et les persécutés, il vit en dedans, concentré en 
lui-même, fidèlement attaché à ses souvenirs, à sa langue; fenatique 
pour tout ce qui touche à ses habitudes et à ses traditions religieuses, il a 
conservé, dans sa puissante individualité, une haine cachée et profonde de 




Le petit Jmb aldiait le feu. 

l'étranger. La civilisation ne l'a pas atteint; il a su, avec une obstination 
acharnée, se tenir en dehors de ses influences et de ses contagions. Tel il 
était BU treizième siècle, tel on le retrouve aujourd'hui, portant le même 
costume, lamémebarbe, ne connaissant pasd'autre livre de prières etde lois 
que le Talmud; pour se conformer aux préceptes de cet évangile sévère, le 
Juif orthodoxe ne mange qu'une fois dans la journée, un peu avant le 
coucher du soleil, et presque toujours son repas se compose de mets froids, 
de radis, de concombres, de harengs, de pois chiches. Ceux d'entre eux qui 

diMM et ortliodozri, dont buaconp d'IitaFlilea françaii iporenl même l'eibtence. Encli.iinPt par 
lie* loi* religïeaiei nirannéei, uni émaocipiitian morale, condamné) i l'inimobililj par la slricle 
ohetiiince de l'Anden Teitnmeot qui confond le (pititoel erre le lempont, ce* Jnifa rorment un 
Moode 1 part; ili ne reuemblent d'aucune laçoo aux antre* I*raélitr( qui ont ahandonné Ira 
jlioilet preecriptionii ritnaliitei, et qui, en BatNe comme en Pologne, le donnent eox'm'mrt le 
BQH de • Jaif* dTÎIùé* ■ (civiVûirt* JuJea). 



58 LA PETITE RUSSIE. 

observent les préceptes talmudiques dans toute leur rigueur n'approchenl 
jamais de leurs lèvres ni eau ni bière. On sait que le Talmud attribue ù 
Teau des infiiieiices malfaisantes. Il ordonne cependant aux Juifs de se 
baigner fréquemment. Mais il faut voir les ignobles piscines où ceux-ci se 
livrent à leurs ablutions! Souvent la baignoire est représentée par un 
tonneau enfooi à niveau du sol, au fond d'une cave. A la file, Tun après 
Fautre, tout nus, jeunes el vieux s'y plongent quelques minutes et en res- 
sortent plus sales et plus crasseux qu'ils n'y sont entrés. 

Les hadjidùnes ^ s'imposent des jeûnes à côté desquels le carême des 
Chartreux est un festin. ,Ils se soumettent h une pénitence volontaire 
appelée téchouba gakana, qui consiste à ne prendre pendant six années 
consécutives presque aucune nourriture d'un samedi à l'autre. Les badji- 
dimes restent quelquefois vingt-quatre heures de suite, leur Talmud sur 
les genoux, à prier ou à méditer. A ce régime-là la plupart crachent le 
sang, sont épuisés d'anémie ou rongés par quelque maladie cutanée. Pâles, 
défaits, déguenillés, ils errent comme des fantômes dans l'étroite et infecte 
ruelle qui conduit de leur misérable logis à la maison de prières. — Ils 
croient se rendre agréables à Dieu en ne changeant ni de vêtement, ni de 
chaussures, ni de linge avant que leur costume tout entier tombe en loques. 
Quand ils rencontrent un chrétien, ils se détournent à sa vue. Et quand un 
chrétien a mangé dans une de leurs assiettes, ils la brisent. 

Le Talmud blâme le célibat à tout âge de la vie. C'est pourquoi les Juif^ 
orthodoxes se marient à seize ans au plus tard. Avant la promulgation 
d'un oukase du tzar Nicolas, qui voulait empêcher la trop grande reproduc- 
tion de l'espèce, ils épousaient à douze ans des fillettes de dix ans. — Le 
mari trop jeune pour gagner sa vie est entretenu avec sa femme par son 
beau-père; la plupart du temps, l'habitation et la table sont communes. A 
l'époque de la conscription, le jeune Juif a déjà deux ou trois marmots. 
Ainsi s'explique sa répugnance pour la carrière des armes. On ne trouve 
pas de plus mauvais soldats que le talmudiste russe et polonais. Sur une 
scène populaire, la présence d'un conscrit juif est toujours un élément 
comique d'un succès assuré. 

Les unions précoces jointes aux longs jeûnes abâtardissent et étiolent la 
race, la rendent incapable de tout travail demandant un effort soutenu, 
exigeant une dépense de force musculaire. Aussi les Juifs de ces contrées ne 
sont-ils réellement aptes qu'à la spéculation et au négoce. 

A Berditschew, les mariages se célèbrent à la porte de la synagogue. Le 

* Secte professant la stricte observance. 



JUIFS RUSSES. 59 

couple est oI>li{;é de s*y rendre à pied, entre dix et onze heures du soir, 
souvent par une pluie battante, à la lueur des torches et aux sons d'une 
musique infernale. Le mari est ensuite nimené au domicile de sa femme, 
et la musique, qui se répandait un instant auparavant en notes joyeuses, ne 
joue plus que des airs tristes et funèbres. Le lendemain, on rase la tête de 
réponse et on la coifFe d'une horrible perruque dont les faux cheveux 
mêmes sont iaux. 

A la naissance d'un fils, il y a de grandes réjouissances, et Ton suspend 
durant tout un mois au-dessus du lit de la mère et de Tenfant divers écri- 
teaux sur lesquels sont tracées en lettres hébraïques des sentences et des 
maximes de ce genre : « Dieu garde Israël par le ministère des anges, et tepro^ 
tége de tout malheur. » Au bout des trentre jours, Tenfant est « racheté » si 
c'est un premier-né, car, d'après Tancienne loi, tous les premiers-nés 
devaient être consacrés au Seigneur. On appelle un kahan, c'est-à-dire un 
descendant de prêtre, et on lui donne six à huit roubles pour qu'il libère 
renfSant et le rende à ses parents ; ensuite le petit Juif est élevé dans le 
cheider, c'est-à-dire dans l'école biblique et talmudique. 

Les cérémonies de la mort ne sont pas moins curieuses que celles du 
mariage et de la naissance. Dès que le moribond a rendu Tàme, on rassemble 
précipitamment tout ce qui est nécessaire à l'ensevelissement de son corps. 
Puis les Fossoyeurs arrivent, prennent une planche qu'ils attachent tant 
bien que mal à deux perches, placent le cadavre sur ce brancard improvisé, 
et l'emportent. Maintes fois il est arrivé que le mort mal assujetti a roulé 
en chemin dans le ruisseau ou dans la boue. 

Les Juifis orthodoxes de Berditschew, comme ceux de Pologne et de 
Galicie, reconnaissent pour chef suprême le rabbin de Sadagora, auprès 
duquel ils se rendent fréquemment en pèlerinage et qu'ils vont consulter, 
s'ils en ont les moyens, dans les circonstances difficiles. Ce rabbin passe 
pour avoir le don de prophétie et le pouvoir de faire des miracles. 

Ces Juifs de l'ancien type, conservateurs et orthodoxes, vivant dans 
l'ignorance du temps qui marche et du progrès qui s'accomplit, forment 
encore les deux tiers du peuple hébreu, mais ils ne se rencontrent plus 
qu'en Russie, en Pologne et en Galicie. 

Ils s'assemblent dans de sombres synagogues aux murs dégradés et 
humides, ou dans de sordides chapelles installées dans des maisons parti- 
culières. Là on les entend se livrer à un effroyable charivari; et quand la 
lune se montre dans son plein, ils viennent jusque dans la rue la saluer, en 
aboyant à sa face, afinblés d'un costume étrange et cabalistique. — Ils se 
partagent en une infinité de sectes. A Berditschew, on en compte une 



CD LA riîTITE ntISSIE. 

trentaine. Chacune d'elles se prétend la plus sainte et la plus agréable au 
Seigneur. Tous ces JuiFs ne connaissaient qu'un livre, le Talmud, et con- 
damnent les autres livres comme des œuvres impies et sacrilèges. Ils ne 
savent pas d'autre alphabet qim l'alphabet hébraïque, et écrasent de leur 
mépris ceu\ de leurs coreligionnaires qui s'écartent du texte mosaïque, du 
i'ormalisme des prières, des cérémonies primitives du culte. C'est à ces 
derniers, aux Juifs réformés ou émancipés, <]ue nous avons appliqué le nom 




iienl juil à Deidiiïcbew. 



_ _ . _^, eu iUilie, il n'y a plus, 
:.\^^ aujourd'hui , que des 
- iâ:^- -^^^- Israélites se distinguant 
des vrais Juifs par leur 
cosmopolitisme , leurs 
vues extrêmement libérales, ne se faisant pas scrupule de laisser leur 
magasin ou leurs comptoirs ouverts le jour du siibbat, ni de s'attabler dans 
le premier restaurant venu, sans s'inquiéter si la viande qu'on leur sert 
provient d'un animal tué selon le rite hébraïque. Vn écrivain juif a dît, 
avec raison, qu'il y a maintenant des milliers de familles où le judaïsme 
commence a la circoncision et s'arrête là. 

Eu Itussie et en Pologne on peut faire aussi, mais sur une toute petite 
échelle, la mèuie observation ; lu jeune génération israélite qui fréquente les 



JUIFS RUSSES. 61 

universités se détache peu à peu du judaïsme des rabbins, néglige les pres- 
criptions étroites d'un culte surchargé de pratiques extérieures, dépouille 
la vieille défroque des talmudistes et des orthodoxes, et revient chez elle, 
ses études achevées, la tête farcie d'idées et de croyances nouvelles, de 
doctrines matérialistes, athées et nihilistes. 

La contagion a gagné les femmes. Parmi les jeunes Juives de Ber- 
ditschew, on m*en a cité plusieurs qui sont d'ardentes révolutionnaires, des 
« propagandistes » qui finiront peut-être un jour comme Jessa Heffmann 
et tant d'autres de leurs coreligionnaires, en ce moment en prison et dans 
les mines. 

— Expliquez-moi, disait un procureur à un vieux Juif dont le fils avait 
été arrêté avec des nihilistes, pourquoi Ton trouve tant de révolutionnaires 
parmi vous'. Ce ne sont pas les pauvres diables, ce sont les riches surtout 
qiii se mettent là dedans. On dit que les Juifs aiment à amasser. Eh bien, 
ces garçons-là donnent leur argent pour faire de la propagande ; ils donnent 
le sang et la sueur de leurs pères; ils prêchent contre la propriété, contre 
le capital et les cupilulistes, contre les fabricants, les propriétaires d'usine; 
et parmi ces fabricants, ces propriétaires, ces capitalistes, il y a tant 
d'israéliles qu'on ne les compte plus, surtout dans notre région. Vos 
enfants combattent contre vous. Comment expliquer ce fait? 

— La cause de cette situation, c'est à la fois nous et vous... Oui, c'est 
notre faute, à nous autres parents, si nos enfants sont sous les verrous. 
Nous sommes restés croyants, eux ne le sont plus. Notre foi n'est plus la 
leur. Ils ne prient plus avec nos prières, et ils n'ont pas davantage vos 
croyances... Quand mon fils est revenu dans sa famille après avoir terminé 
ses études à l'université, tout lui était étranger, notre religion, nos habi- 
tudes, nos affaires, nos idées, tout, même notre argent, notre fortune, cet 
argent qui donne au Juif une situation et une force... Lui, l'Israélite, c'est 
le collège qui l'a séparé de la société dans laquelle il vivait auparavant, et il 

ne lui en a point donné une nouvelle Ses . camarades chrétiens ont 

devant eux une carrière tout ouverte, lui n'en a pas. L'État ne veut pas 
de Juifs parmi ses serviteurs; il ne fait d'exception que pour les grands 
siivants et les grands artistes. Aussi les autres, la masse, ceux qui n'ont ni 
une grosse fortune, ni un grand talent, ni une science hors ligne, au sortir 
des écoles, se trouvent comme dans un endroit sans chemins : pas de retour 
possible vers les leurs, pas de route qui les conduise vers d'autres. Il faut 

1 hraélUts et nihilistei, réciu d'aprèi nature. 



C2 TA PETITE IIOSSIE. 

vivre cependant, et vivre avec un but. Le jeune homme est intelligfent, il n 
dans la tête comme un tourbillon d'idées, il est instruit, plus instruit que 

ses camarades chrétiens Alors il cherche quelque chose à faire; il 

cherche avec sa tête et il cherche avec son cœur, et il sent, dans ce cœur, 
comme un affront de ce qu'il est un étranger partout, au milieu des siens 
et parmi les chrétiens. De son affront à lui, il passe par la pensée aux 
affronts des autres, aux affronts de quiconque, sur cette terre, se croit 
blessé et outragé. Alors, il lui semble qu'il est de son devoir de réparer tous 
ces affronts-là, de se lever pour lui-même et pour ceux des siens qui ont 
reçu des outrages, et pour tous les outragés. Mais un homme isolé ne peut 
rien faire; on ne peut pas combattre à soi tout seul. Avec qui mettre ses 
idées en commun? Avec qui travailler? Avec qui vivre? Je vous ai dit, 
monsieur le procureur, qu'il n'avait pas de possibilité de retour vers les 
siens, pas de chemin vers les vôtres; alors il vo vers les autres, vers eux... 
Chez les nihilistes, que l'on soit Israélite, Russe, Polonais, Allemand, c'est 
tout un. Vous êtes de la religion de Moïse, ça ne fait rien. Vous n'avez pas 
de religion du tout, ça ne fait rien. Les nihilistes ne s'occupent pas de tout 
ça. Nos enfants sont intelligents, ils ont de l'éducation et de l'argent : chez 
les nihilistes, ils ne sont pas seulement les égaux des autres, ils sont les 
premiers; on ne les met pas à la porte, on ne leur tourne pas le dos, on 
ne leur fait pas sentir qu'ils ne sont que tolérés : on les recherche, on les 

aime, ils sont les premiers Monsieur, mettez tout cela ensemble, 

ajoutez-y leur jeunesse, et vous comprendrez pourquoi ils sont avec les 
socialistes 

La religion juive, comme les religions catholique et musulmane, n'est 
pas reconnue en Russie, elle n'est que tolérée et doit se plier à tous les 
caprices bureaucratiques du gouvernement le plus bureaucratique de 
l'Europe et de FAsie; elle est soumise à la direction des cultes à Saint- 
Pétersbourg, auprès de laquelle elle est tenue d'avoir un représentant. 

Les classes dirigeantes ont conservé en Russie, vis-à-vis du Juif, les 
anciens préjugés des peuples superstitieux du moyen âge. Pour elles, le 
Juif est « l'homme immonde » , Thomme d'outrage, Thomme sur lequel tout 
le monde crache, le bourreau qui planta la croix sur le Golgotha. Toutes 
les portes lui sont fermées, à moins qu'il ne fasse sonner et briller dans ses 
mains aux ongles crochus une poignée d'or. Il lui est défendu d'avoir des 
chrétiens à son service. Dans l'armée, il n'a aucun avancement à espérer. 
Un jour, à Sébastopol, Nicolas passait en revue la flotte de la mer Noire; 
frappé de la précision des exercices de deux matelots, il ordonna de les 



JUIFS RUSSES. C3 

faire passer officiers. On lui répondit qu*ils étaient Juifs. « Demandez-leur, 
dit le Tzar, s'ils veulent changer de religion. » L'aide de camp leur 
transmit ces paroles comme un ordre. Les deux jeunes gens s'embrassèrent, 
puis se précipitèrent ensemble dans les flots, aimant mieux mourir que 
trahir leur foi. 

Pendant l'insurrection de Pologne, les Juifs s'étaient surnommés : n les 
Polonais de la loi de Moïse » . 

Les Russes leur reprochent leur cupidité excessive, leur indifférence 
hostile pour le pays et le peuple qui leur donne asile, leur obstination a 
faire bande à part, à former une nation dans la nation, à vivre comme des 
étrangers, des parasites et des exploiteurs. Partout où ils s'abattent, le 
paysan est démoralisé et ruiné. — Parcourez, ajoutent les Russes, par- 
courez nos campagnes des provinces du Sud, pénétrez, si vous en avez le 
courage, dans cette masure malpropre, au toit de chaume pourri, qui 
s'élève à côté d'une mare puante, au milieu du village et au bord de la 
route : entre ses quatre murs froids et nus vous trouverez le Juif, retranché 
avec sa nichée derrière un treillage de bois, vendant jour et nuit, à travers 
un petit guichet, de Teau-de-vie frelatée à des paysans, à des femmes, à 
des enfants. Il a recours à tous les moyens pour augmenter sa clientèle 
et grossir les dépenses. Une scène du Gil Blas russe donne une idée exacte 
de la manière dont les Juifs procèdent avec les villageois. 

Il s'agit d'un règlement de compte entre Mowscha, le débitant israélite, 
et un riche paysan arrivé la veille du marché avec deux voies de froment et 
d'orge, et deux vaches qu'il veut vendre. 

Comme le Juif remarque que le paysan se dispose à souper très-sobrement 
avec un de ses compagnons, il s'avance gracieusement vers lui et le prie 
d'accepter un petit verre de sa meilleure eau-de-vie. 

— Excellente! s'écrie le paysan. Et le Juif s'empresse de faire remplir 
une seconde fois son verre. 

L'eau-de-vie est très-forte. La tête du paysan commence à se troubler : 
— Apporte-nous, dit-il au Juif, un quart de la même, mais cette fois, c'est 
moi qui paye. 

Le Juif apporte le quart demandé : puis il va dans le village chercher les 
plus robustes buveurs et les amène pour qu'ils se régalent avec le paysan. 
Les a quarts » succèdent aux « quarts », et les idées se brouillent, et les 
langues s'épaississent; l' eau-de-vie devient de plus en plus faible, et les 
buveurs s'en plaignent, mais le Juif demeure sourd aux réclamations, 
essuyant avec résignation toutes les injures dont on l'accable. Enfin les 
buveurs roulent les uns après les autres à terre, et s'endorment. Le lende- 



64 LA PETITR RUSSIE. 

main , le Juif prend le riche paysan à part et lui dit : — 1) serait temps de 
régler notre petit compte; il date de quelques mois et commence à s'élever 
un peu haut. 

— Ahl pas aujourd'hui... Remettons ça à une autre fois... Votre eaa- 
de-vie m'a donné une si violente migraine que je n'y vois plus. 

— Non, non, les bons comptes font les bons amis. Un compte réglé est 
un compte réglé. On est bien pins tranquille après, insiste le Juif qui se 
refuse à tout délai et TeutproHterde l'état de son client encore toutbrouillé 
d'ivresse. Il ouvre son livre de comptes, rédigé en hébreu, le feuillette 
d'une main, tandis que de l'autre il tient un morceau de craie. 




Le Juif vend jour et nuit de l'i:au-de-vie. 

— Te souviens-tu d'avoir logé trois jours avant la Saint-Nicolas d'été? 

— Parfiiîtement. 

— Le matin, tu pris un demi-quart d'eau-de-vie, n'est-ce pas? 

— Oui. 

— Regarde si je marque, dit le Juif, et il trace un petit trait blanc sur la 
table. 

— Puis ton gendre étant venu avec Ilikita, tu pris un second quart. 
Sur quoi le Juif crayonne un autre trait. 

— A dîner, tu pris encore deux huitièmes. 

Ici encore deux traits, sans distinction de mesures. 

— Après le repas... 

Mais le paysan, qui n'a cessé de se gratter les oreilles et de se frapper le 
front, interrompt le Juif... 



JUIFS RDSSES. 65 

— Paiin areiider', je n'y tiens plus vraiserablablemenl; &îs apporlor 
de rcuu-Je-\ie, la tête me fend. 

Le Juif, qui en est où il vouluit en venir, crie d'une vois éclatante : 

— Hé ! Sarka ! Bifka, de l'eau-de-vie pour le hospodar *. 

Le paysan vide un grand verre en se trémoussant et en faisant une gri- 
mace affreuse ; et l'affaire prend aussitôt une autre tournure. 

— Après le repus donc, tu demandas un demi-quart. 

— Oui. 
Un trait. 

— Et â l'arrivée d'Ivan, un autre quart. 




lU vienneiit au cabai 



ce qu'ils oi 



— Ce n'est pas moi qui l'ai demandé, c'est Ivan . 

— Bien. 

Un autre trait, rangé sous les autres. 

— Le soir, tu pris un demi-quart? 

— Oui. 
Nouveau trait. 

— Et te lendemain mutin, pris-tu quelque cliose? 

— Non, rien. 

— Rien, bon. 
Un trait. 

— Au diner du lendemain, tu pris une demie. 

■ Titra dont lu payuni de Lithiunie bonorenl le* Juif*. 

■ QualiBcMÛm qna Im Jutfi donneiit aiu paytaiu qu'il* veulent duper. 



66 LA PETITE RUSSIE. 

— Non; un demi-quart seulement. 

— Ehl mon Dieu, oui, un demi-quart, foit le Juif, et il n'en trace pas 
moins un trait qui représente une demie. 

L^opëration continue de ce train ; Bifka et Sarka ne cessent de verser de 
Feau-devie au paysan et le Juif d'aligner des traits que le « hospodar » 
reconnaît ou nie sans que le Juif tienne aucun compte de ses contestations. 
Les yeux du paysan s'obscurcissent, ses paupières se fermenta demi, sa 
tête tourne. 

Le Juif, qui l'observe, tire alors de son gilet un morceau de craie à deux 
pointes, et ne procède plus que par doubles traits. Quand la table est cou- 
verte, il appelle des paysans pour être témoins du compte ; l'addition est 
faite, et Ton donne au total des traits la valeur correspondante en argent. 
Le « hospodar » se trouve avoir bu sa meilleure vache et tout son convoi 
de grain, formant ensemble un total plus que décuplé de sa dette réelle. 

Si le buveur n'est pas solvable, le Juif ne lui donne à boire que sous 
nantissement. La passion de Teau-de-vie est si forte qu'on voit des 
paysans et des paysanes venir au cabaret avec tout ce qu'ils ont; amener 
des veaux et des brebis, apporter des poules, des canards, ou sur les 
épaules un instrument de travail, une roue de chariot. Un pauvre diable 
est-il dans l'impossibilité de payer? Le Juif ne le laissera pas partir avant 
de l'avoir dépouillé de sa redingote ou de sa pelisse, ou même de ses 
bottes ' . 

Les Juifs ont aussi l'habitude d'attendre, sur la place du marché, le 
paysan qui arrive avec sa charrette chargée de blé ou de légumes. Ils en 
débattent le prix avec lui, puis ils l'emmènent boire, et l'enivrent. Pendant 
que le moujik dort dans un coin, souvent à terre, les Juifs déchargent la 
charrette, et quand elle est vide, ils y hissent le pauvre diable, et fouettent 
le cheval qui reprend tranquillement le chemin du village. 

L'aubergiste juif est presque toujours épicier et banquier. Il prête a 
la petite semaine. Mais pour le Juif semer de l'argent, c'est récolter de 
l'or. Malheur au moujik qui se laisse prendre dans l'engrenage de l'em- 
prunt ! — Toute petite et insignifiante d'abord, sa dette gonfle à vue d'œil. 
C'est la grenouille qui, sans éclater, s'enfle et devient aussi grosse que le 
bœuf. Il pensait s'engager pour une somme de quatre-vingts roubles ; en 
fin de compte, c'est huit cents roubles qu'il doit. Il recourt au juge. Le 
Juif l'achète. Le paysan, sans défenseur et sans appui, est condamné. Les 

> « Plus (lu septirnie des Juifs de la Petite Russie, dit M. Reclus dnns sa Nouvelle Géographie 
universelle, sont cabaretiera et ramassent ainsi, kopeck à kopeck, le petit avoir du paysan; mais il 
en est aussi qui tombent dans la misère : dans l'Ukraine occidentale, on compte plus de iringt 
mille mendiants Israélites. • 



JUIFS RdSSFIS. fi7 

recors arrivent, incitent sa terre sons séquestre; un mois après, elle est 
vendue aux enchères, et lui, sa femme, ses enfants, sont jetés, dépouillés 
et afiamés, aux boues du chemin. 

Tant que les banques agricoles ne se développeront pas, il en sera ainsi, 
et l'es mesures policières seront aussi impuissantes, d'un côté, à détruire 
l'usure que, de l'autre, à arrêter le mouvement antisémitique qui en est la 
conséquence. 

C'est contre le capital, représenté par le Juit enrichi, que se lève le 
paysan ruiné. 

Jadis il était le serf du seigneur dont il incendiait le château ; aujourd'hui 
il est le serf du Juif dont il pille la maison. 

Cette lutte, qui prend des proportions si graves pour l'avenir, n'a pas le 
moindre caractère religieux ; elle est purement économique et sociale. 




L'étranf-er remonii à cIiRTal. 



CHAPITRE VI 

KII.TNA. 



Le train marchait de cette allure 
prudente et sage des chemins de 
ter russes , qui semblent toujours 
msporter quelque chose de fra • 
gile : de la porcelaine ou une cou- 
ronne. 

Il tîtait deux heures du matin. 
Au milieu d'un ciel troubif! cl agité 
oii roulaient, semblables & des 
vagues écumeuses, de gros nuages 
au ventre blanc, le croissant re- 
courbé de la lune vacillait comme 
un petit esquif d'or ballotté par la 
tempête. 

Au-dessous de ce ciel en guerre, 
dans le vaste silence et la solitude 
infinie des steppes, la terre dor- 
mait , cr:se\ elie dans une paix sacrée. Ou n'entendait rien autre chose que 
le halètement saccadé de la locomotive, qui éructait bruyamment sa 
vapeur. Parfois, une fusée d'étincelles partait et fiottait dans l'air comme 
une chevelure en feu. Puis tout retombait dans l'uniformité vague de la 
nuit. A droite, ii gauche, des plaines se déroulaient, immenses, toutes 
noires de leur profondeur. Çà et là, une flaque d'eau , comme un morceau 
de nacre ou de verre, luisait, frappée par les clartés intermittentes et 
obliques de la lune. 

J'étais en route depuis une heure. Berditschew m'avait montra tout ce 
que peut montrer une pauvre ville de province où grouillent, entassés dans 
une sorte d'égout à ciel ouvert , soixante mille Jui£s qui sentent mauvais. 




implot qu'ils ourdlu 



RILYNA. 69 

J'ëprouvais un si pressant besoin d^ëchapper à cette atmosphère fëtide, 
que je n'avais pas voulu attendre jusqu'au lendemain pour partir. A minuit, 
je m'dtais fait conduire à la gare, après avoir passé le reste de ma soirée 
dans une famille polonaise h laquelle on m'avait recommandé , et où 
j'avais eu le plaisir de rencontrer madame Monkiewiez-de-l'Ârbre, qui a 
écrit sur la Yolhynie et l'Ukraine des nouvelles d'une saveur exquise. 

Elle avait bien voulu nous lire un de ses intéressants récits , rempli de 
détails curieux sur les mœurs de ces provinces peu visitées et peu connues. 
Seul dans mon wagon , je songeais à la douce Kilyna , type poétique et 
charmant de la paysanne ruthène. Je voyais devant moi , dans l'évocation 
du souvenir , Tadorable héroïne de la nouvelle de madame Monkiewiez , 
avec sa couronne de magnifiques cheveux blonds piqués de fleurs natu- 
relles et enlacés d'un ruban de laine rouge. Chargée de deux seaux vides, 
elle descendait lentement, en plein soleil, grande, élancée et fière, le 
sentier qui mène au puits. Sa robe d'indienne aux couleurs vives était 
coquettement relevée sur ses jambes nues. Un jour de semaine, et par une 
•si belle journée, po'rter des bottes, c'eût été un luxe ridicule! Sa chemise 
de toile fine, richement brodée, était retenue à la descente des épaules 
et aux poignets par de petits rubans de soie ponceau. Des colliers de ver- 
roterie et de corail incrustaient leur mosaïque bariolée dans les blancheurs 
de marbre de la chemise arrondie par les contours délicats d'une poitrine 
de vierge; ses joues étaient roses comme une églantine, et dans ses yeux 
brillaient les ardeurs d'une belle fille qui épanouit sa force et sa jeunesse 
au milieu de Tuniversel épanouissement du printemps. A sa vue, les jeunes 
paysannes qui bêchaient les jardins voisins en chantant une wesnianka ' 
s'interrompirent et coururent au-devant d'elle. Les fleurs qui ornent les 
cheveux de Kilyna n'annoncent-elles pas qu'elle est fiancée? A quand la 
noce? Ah! comme on s'amusera, comme on dansera! 

— Mais je ne suis pas encore volosna ^, répond la jeune fille en rou- 
gissant. 

— Va, tu le seras bientôt! 

Et les jeunes paysannes mènent autour d'elle une ronde, et dansent en 
improvisant des couplets de circonstance. 

A ce moment la porte du parc du château de Kourylouvska s'ouvrit, et 
une jeune demoiselle, vêtue avec un extrême bon goût, se montra en com- 
pagnie d'un jeune homme. C'était mademoiselle Wanda Bielska , fille de 
madame la maréchale, propriétaire du château de Kourylouvska. 

' dianspn de printemps. 

' Yolosné, maire de la coromone. Voloêna, femme du maire. 



:o LA PBTITE RUSSIE. 

S'interrompant dans leurs chants et dans leur danse, les paysannes 
s'avancèrent en troupe au-devant du jeune couple pour lui baiser les mains. 
Uien que le servage ait été aboli, les anciennes traditions de soumission 
et de respect envers ceux qui étaient jadis maîtres et seigneurs , se sont 
conservées dans les campagnes. 

— Bonjour, jolie fiancée! s* écria Wanda ; et elle expliqua à son cousin , 
qui venait de Tétranger, que Kilyna allait épouser le volosné du village, 
veuf depuis deux ans. 

— Aime-t-elle son fiitur? demanda le jeune comte. 

— Si elle Taime? fit Wanda en riant. Croyez-vous que nos paysannes 
soient des héroïnes de romans? Sa mère lui a dit qu'il fallait bien finir par 
se marier un jour, et que cet homme-là ou un autre, c'était bien la même 
chose... Elle pourrait tomber plus mal ; on ne rencontre pas tous les jours 
un gospodar (monsieur) , un volosné. 

Les jeunes paysannes avaient repris leur chanson en chœur. 

Pendant ce temps, un nouveau personnage était entré en scène. G* était 
un petit homme d'un extérieur repoussant, vêtu d*une redingote râpée, 
un tchinovnik (fonctionnaire russe), appartenant à la caste cléricale, et qui 
remplissait auprès du volosné les fonctions de secrétaire adjoint. Les 
maires élus par les communes ne sachant ni lire ni écrire, le gouverne- 
ment leur impose des pysar, c'est-à-dire des écrivains , qui ne tardent pas 
à prendre la haute main dans toutes les affaires de la volost (commune). 

Le pysar jeta au jeune comte un regard haineux. Il adressa un compli- 
ment à Kilyna; mais celle-ci lui répondit par une plaisanterie qui parut 
vivement blesser le petit honmie. 

— Rentrons au château, dit la jeune demoiselle à son cousin. Ce pysar 
me fait peur. «— Ils remontèrent le sentier qui conduisait à la porte du 
parc. Ce parc, datant de la fin du dix-huitième siècle, était une merveille. 
Il avait été tracé par le même jardinier artiste qui avait créé le fameux 
jardin de Sofiouska, chez le comte Potocki. 

Depuis la maladie de sa vieille mère, mademoiselle Wanda Bielska 
gérait le domaine seigneurial. 

Ce n'était pas la seule demoiselle polonaise de la contrée qui se fit 
remarquer par ses aptitudes administratives et son bon sens pratique. Elle 
el sa mère aimaient leurs terres avec passion. Ce vieux château était pour 
<'lles une sainte relique de famille. Dans l'ombre de ces grands arbres, que 
(le souvenirs dormaient! Le dôme vert de la petite église qu'on apercevait 
au loin leur rappelait toutes les joies et toutes les douleurs de leur vie. 

Elles s'étaient attachées à ce sol, tombeau de leurs ancêtres, comme le 



KILYNA. 71 

lierre s'attache aux ruines; et elles semblaient n'avoir qu'une pensée : 
(aire autour d'elles le plus de bien possible. 

DeA'ant le château un vieillard attendait. Il s'approcha de mademoiselle 
Wanda : 

— Tu as Taîr triste ce matin, Bonaventure; qu'as-tu î lui dit-elle. 

— - J'ai un gros chagrin, mademoiselle. Et une larme se perdit dans sa 
moustache grise. 

— Quoi donc? 

— Il s'agit de mon fils... Vous avez bien voulu payer son éducation, 
et vous savez s'il a étudié , le jour et la nuit ! . . . Il était à la veille de son 
dernier examen, parfaitement préparé, et il allait pouvoir entrer à l'Uni- 
versité... Mais... 

— Qu'est-il arrivé? 

— Hélas ! Il a oublié qu'il est défendu de parler polonais à l'école : 
on l'a chassé du gymnase malgré sa conduite exemplaire. 

Le vieillard sanglotait. 

Mademoiselle Wanda lui promit d'écrire au gouverneur et d'intercéder 
pour son fils. 

L'époque fixée pour le mariage de Kilyna était proche. Mais à mesure 
que les jours s'écoulaient , la jeune fille devenait plus inquiète, plus triste. 
Elle ne savait pourquoi, lorsqu'elle filait, assise sur la prizba ', les chan- 
sons gaies ne lui venaient plus aux lèvres. Elle chantait comme si elle eût 
déjà été une malheureuse moloditza ^ : 

» N'étais-je pas dans les champs — Le fromenc doré? — Pourquoi m'a-t-oii coupé — Et lie 
en grrbe? 

• N*étais-je pas chez ma mère -- L'enfant aimée? — N*étaîs-je pas chez mon père — La fille 
unique? 

• Pourquoi m*a-t-on mariée? — Le monde est fermé pour moi. — Ok ! ma triste destinée ! — 
Ma triste destinée ! • 

Quand elle chantait ces choses-là, involontairement ses beaux yeux se 
remplissaient de larmes; et elle ne savait comment cela se faisait, elle 
pensait alors au jeune homme qu'elle avait rencontré en allant au puits 
avec mademoiselle Wanda. Il l'avait regardée d'un œil si doux, si bien- 
veillant! Et sa figure était belle comme celle des saints de l'Église. « Que 
les demoiselles, se disait-^lle, sont heureuses! Quand elles épousent des 
hommes pareils, elles sont sûres de ne pas être battues ! » 

— Ah ! si l'on pouvait ne pas se marier, maman ! dit-elle un jour à sa mère . 

— C'est impossible, lui répondit la vieille. Tout le monde se moque 

' Banc en maçonnerie, qui fait le tour de toute cliaumièrc petite russienne. 
' Femme mariée. 



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72 LA PETITE RUSSIE. 

d'une fille qui ne peut cacher ses cheveux gris sous le mouchoir des molo- 
ditza. Je sais bien que le mariage n'est pas le bonheur... Mais qu*y faire, 
mon enfant? Dieu a voulu que les filles se mariassent. Il fiiut subir la loi 
commune. Allons, file, file, presse-toi pour finir les essuie-mains néces- 
saires à la noce. 

— J'aimerais mieux mourir! soupira Kilyna. 

— Que la croix du Seigneur soit avec toi ! s'écria la vieille effrayée. Ne 
parle plus ainsi, cela porte malheur! 

Quelque temps après, Kilyna dit à sa mère qu'elle voulait entreprendre 
un pèlerinage. Des voisines allaient à Berditschew prier la Vierge miracu- 
leuse. Elle irait avec elles. 

Un matin, elle baisa les mains de sa mère et partit. La pensée de visiter 
une ville et de prier dans une belle église la réjouissait. Puis elle verrait 
de superbes boutiques où il y avait des entassements des plus belles per- 
cales à fleurs qu'on put trouver, et des verroteries de toutes grosseurs et de 
toutes couleurs. Elle avait bien un peu peur de ces vilains Juifs à barbe en 
pointe qui avaient la réputation d'être d'habiles filous, et qui, disait-on, 
volaient des enfants chrétiens pour employer leur sang à quelque odieux 
mystère de leur religion ; mais elle n'était plus une enfant, et ces histoires 
ne lui paraissaient pas suffisamment prouvées. 

Vers le soir, elle aperçut, sur l'horizon rouge, des dômes et des clochers: 
c'était Berditschew. Au pied de la ville, dans les prairies plates, une rivière 
flambait, incendiée de soleil. La vieille Martocha, qui avait déjà pèlerine 
bien des fois ii Brailow, à Kiew et même plus loin, conduisit la petite troupe 
dans la cour fermée et plantée d'arbres de la tzerhow^ de Saint-Nicolas, où 
l'on pouvait fort l>ien passer la nuit à la belle étoile. 

Elles étanchèrent leur soif à la fontaine qui s'égouttait au milieu de la 
cour, mangèrent le morceau de pain sec qu'elles avaient pris avec elles, et 
s'enveloppant dans leur pelisse, elles s'étendirent sur le gazon. La galerie 
couverte, élevée pour abriter les pèlerins, était pleine de pieux voyageurs que 
la fatigue avait déjà endormis. La paix de la nuit descendit avec une dou- 
ceur de bénédiction sur la grande église silencieuse ; et, à travers le réseau des 
branches d'arbres duvetées de feuilles nouvelles, le ciel se fleurit d'étoiles 
d'or. Kilyna rêvait, lesyeuxtout ouverts. Au fond de son rêve ne passait pas 
son fiancé; mais sans qu'elle put se rendre compte de l'étrange phéno- 
mène, elle apercevait une figure plus sympathique et plus jeune que celle 
du volosné, une figure qui ressemblait à celle du jeune comte... 



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Enfin l'aube perça la nuit de ses flècties roses, qui vinrent se pinnter 
toutes vibrantes au sommet des clocliers et des dômes des églises. De 
tendres appels, des gazouillements d'amour s'échangèrent dans les arbies, 
car les nids n'étaient pas encore commencés. Une cloche sonna. Pèlerins ni 
pèlerines se levèrent, firent leurs ablutions et entrèrent dans l'église pour 
entendre la messe orthodoxe, brûler des cierges bénits et déposer des of- 
frandes devant la Vierge miraculeuse. 

Avant de quitter Berditschew, la petite troupe de pèlerines de Kou- 




Kil]rii«. 

rylouTska alla voir le « couvent « . On appelle ainsi l'église catholique, qui 
était autrefois un couvent de Carmes déchaussés. 

Les paysans orthodoxes de la Petite Russie aiment beaucoup les céré- 
monies du rite romain; quand ils entrent dans les églises polonaises, ils se 
prosternent, pleins de dévolion et de respect, devant tes images des autcU 
illuminés de cierges et ornés de fleurs. 

Le vieux tableau du maltre-autel de l'église catholique, représentant lu 
Vierge et son Fils, tous deux revêtus d'or et d'émail, couronnés de perles 
et de pierreries, fixa d'abord l'attention des pèlerines. Elles se mirent à 
faire leur poikon orthodoxe, s' agenouillant pour toucher la terre du front, 
se relevant pour faire le signe de la croix , puis se prosternant de 
nouveau. 

Un prêtre & cheveux blancs chantait les vêpres. 



74 LA PETITE RUSSIE. 

Cette madone souriante au milieu des (leurs et des lumières, ces encen- 
soirs qui exhalaient des parfums troublants, la musique émouvante de 
Torgue mélëe à celle plus douce et plus vibrante des cuivres et des violons, 
Tombre qui tombait des arceaux et enveloppait les fidèles d'une nuit mys- 
tique, tout cela fit sur Tâme enthousiaste de Kilyna une impression douce 
et profonde, qui Téleva au-dessus des choses terrestres. 

— Mais le voilà, votre tableau! s'écria derrière elle une voix qu'elle crut 
reconnaître. Et, se retournant, elle vit mademoiselle Wanda au bras de 
son cousin. L'église était à peu près déserte, et le jeune couple causait à mi- 
voix. Ils s'étaient arrêtés près de Kilyna sans qu'elle les eût aperçus, et ils 
admiraient en artistes cette figure de jeune paysanne, que semblait trans- 
former une flamme intérieure. 

— Vous êtes donc venue en pèlerinage? lui dit mademoiselle Wanda. 
Nous nous sommes arrêtés ici en passant; nous repartirons demain, et vous 
viendrez avec nous, ma chère Kilyna. 

Le lendemain, par une délicieuse soirée de printemps, la jeune paysanne 
rentrait à Kourylouvska, assise sur le siège de la voiture de la maréchale, à 
côté du jeune comte... Mais la douce paix de la veille avait disparu de son 
ftme. 

La fenaison était terminée. On était arrivé à l'époque fixée pour le ma- 
riage de Kilyna et du volosné. D'ordinaire, les paysans de la Volhynîeet 
de l'Ukraine ne se marient qu'en automne, quand ils ont assez de blé, de 
légumes et du lard pour tenir table ouverte, et assez d'argent pour acheter 
de l'eau-de-vie au Juif. Mais dans les familles aisées, on suit la loi natu- 
relle; on se marie au milieu des tendres allégresses du renouveau. Le 
volosné pouvait faire une noce splendide sans s'endetter chez Wolka, le 
cabaretier juif, et la mère de Kilyna avait assez de farine pour confec- 
tionner le korowai. 

Le korowai est un gâteau symbolique qui figure dans les cérémonies du 
mariage et sur lequel on place un jeune sapin orné d'épis, de baies de sor- 
bier et de bougies de cire. On ne fait pas le korowai comme un gâteau 
ordinaire. Quand la pâte a été retirée du pétrin et roulée en boule, on y 
plante cinq bougies allumées, et l'on met solennellement le gâteau au four. 
Cette cérémonie, dont on ne sait pas bien la signification, est accompagnée 
de chants de circonstance dans lesquels les noms des fiancés reviennent 
fréquemment, mêlés à ceux de la Vierge, du soleil, de la lune, des étoiles 
et d une pierre blanche énigmatique située « au delà des mers » . 

Une noce ruthène ou petite russienne ne dure jamais moins de trois 
jours, le plus souvent, une semaine. Elle commence toujours le samedi 



KILYNA. 75 

soir; c est la « soirée virginale » . Toutes les compagnes de Kilyna s'étaient 
assemblées dans la chambre de sa mère, et entouraient la fiancée en chan- 
tant avant de commencer les danses. Un vieux joueur de violon accordait 
son instrument de forme primitive et rustique; un joueur de cymbales et 
un petit garçon armé d'un tambourin complétaient Torchestre. 

Que chantaient les jeunes filles? Elles avaient improvisé une mé- 
lancolique complainte. Kilyna avait perdu son père; elles lui en rappe- 
laient le souvenir : 

« Le père de Kilyna est devant le Seigneur. — 11 croise ses bras sur sa poitrine — Et 
adresse une prière à Dieu : — Mon Dieu ! laisse-moi descendre sur la terre — Et aller dans ma 
tiiaiiuti, — Afin que je voie mon enfant! » 

La pauvre Kilyna, qui était loin d'être gaie, se mita pleurer. 

Kii ce moment, le prince' entra avec sa cour, composée de deux garçons 
d'honneur, de deux matrones et d'une jeune fille. On le fit asseoir à la 
place d'honneur, sur un banc, du côté des images saintes. On avait recou- 
vert ce banc d'une peau de mouton, comme Tétait le siège des mariées 
dans l'ancienne Rome. Toute Tassistance chantait en chœur. 

La fiancée arriva alors, portant sur une assiette deux mouchoirs, Tun 
rouge et l'autre blanc; elle présenta celui-ci à l'un des garçons d'honneur. 

Le prince prit le mouchoir rouge, le noua à sa ceinture et jeta sur 
Tassiette une pièce de monnaie. Kilyna apporta ensuite une bouteille 
d'eau-de-vie, s'en versa un verre, y trempa ses lèvres et offrit le reste du 
verre au prince, puis elle en donna un autre au garçon d'honneur assis à 
côté du fiancé. 

Le chœur chantait toujours. 

On servit le souper; chacun se régala de borsch (soupe aigre aux bette* 
raves), de gros morceaux de pâte remplis de fromage et de lard, de viande 
de porc et de choucroute, et d'autres mets tout aussi substantieb. 

Le repas fini, on alla en cortège rendre visite aux parents du fiance* 
Ceux-ci attendaient le personnel de la noce sur le seuil de la chaumière. 

> Le fiancé petit mssien porte le titre de prince, et la fiancée celui de princesse. Quand un 
bomme a jeté son dévola sur une femme, il cherche deux des plus habiles orateurs de Tendroit, 
et les envoie porter sa déclaration. S'adressant aux parents, ils leur disent : ■ Nous vous saluons 
comme nous saluons le soleil, la lune et les étoiles, et nous venons vous annoncer que notre 
prince (le prétendant), étant sorti pour chasser, a poursuivi une belette qui s* est sauvée à travers 
champs et est venue se réfugier dans votre maison. Nous permettez- vous de la chercher et de la 
livrer à notre prince, ou préférez-vous qu'elle reste chez vous? » La mère répond aux gospo* 
dart : • Ghercbez-la. Si c'est la vôtre, emmenez*la; si c'est la mienne, laissez-la-moi! » -* Mais 
la jeune fille prévenue est allée dans une chaumière voisine rejoindre ses amies. Un des ambas- 
sadeurs du prince va la réclamer. Ses compagnes refusent d'abord de la laisser sortir et lui cachent 
ses bottai. A la fin, le gospodar la prend par le bras et l'amène chez sa mère. Sur ces entrefaites, 
le • prince • arrive et adresse à celle qu'il désire pour femme une demande formelle. -* Si la 
jeune fille «coepce, set compagnes forment • sa cour * • 



76 [.A PETITE RUSSIE. 

Avant d'entrer, les Bsncés [tombèrent trois fois k genoux et reçurent |la 
bénédiction paternelle. On leur présenta ensuite le pain et le sel, et on les 
introduisit solennellement dans la chaumière, où un nouveau souper leur 
fut servi. Puis on revint chez la mère de Kilyna, où l'on mangea le korowai 
et où l'on dansa jusqu'au matin. 

Le lendemain , la noce se rendit à la petite éghse de Kourylouvska. Les 
yeux de Kilyna étaient cernés d'un cercle bleuâtre, elle avilit tant pletiré ! 
Mais ni ses larmes ni l'expression de tristesse de son visage n'avaient 
excité d'étonnement. Chaque fille qui se marie ne pleure-t-elle pas comme 




une f'onluine? Hl puis, tous ces chants de noce sont d'une mélancolie si 
poignante ! Ils ne parlent que de la douleur des parents qiiî se séparent de 
leur enfant, de la tristesse de la mariée qui dit adieu à sa vie insouciante 
déjeune fille. Les habitants du village remplissaient l'église. Mademoiselle 
Wanda et son cousin étaient parmi l'assistance. Le pysar, invité par le 
volosné, tint la couronne de métal doré au-dessus de la tête de Kilyna et 
suivit la jeune fille dans la procession symbolique autour du na/of ' . 

Le cortège ramena Kilyna chez sa mère. On d!na; puis le mari sortit 
pour aller réunir ses amis et venir chercher sa femme avec un chariot. 
Mais à son retour il trouva la porte de la chaumière solidement fermée. 



' Eaprcc de table iacliaée, ttntnt de pupitre ani liei 



Il laltut dtibaltre les conditions d'un traité de paix et d'alliance avec la 
conr de la • princesse • . L'eau-de-vie et les chants jouèrent le principal 
rôle dans ce petit débat diplomatique. 

Quantla porte s'ouvrit, les défenseurs delà jeune femme acceptèrent des 
assiégeants, comme gage de paix, une pomme de pin eu pâte qu'ils payèrent 
d un présent pareil. Puis la mère de Kîlyna apporta de l'eau aux garçons 
d'honneur qui se lavèrent les mains, et reçurent d'elle de longs essuie- 
mains brodes qu'ils s'attachèrent à la ceinture et gardèrent en toute 
propriété. 




bmilièremCQt avoc la paytanne. 



Après plusieurs autres cérémonies, le mari s'approcha de sa femme et 
l'embrassa ; ce fut pour les matrones le signal de coiffer la mariée ; elles 
lui mirent sur 1» tête un bonnet de couleur et un voile, en chantant : 



Nom le co'.tfont, n 
'ein, — Féconde eau 



ur, — En le aauluiUiPI boobear el lanlé; — Son Mine comm< 
terre, — Vermeille comne la roM, — Belle comme le priniemp*. 



Après le souper, avant que les manés prissent le chemin de la demeure 
conjugale, la mère de Kilyna donna à sa fille une poule, pour lui rappeler 
qu'à l'avenir elle aurait à s'occuper des soins du ménage. 



L'été était venu avec ses rudes travaux ; gospodars et gospodines, filles 
et garçons sortaient avant le jour, armés de la faux et la faucille. La belle 



78 LA PETITE RUSSIE. 

Kilyna, vêtue d'une chemise bien blanche et d'une jolie jupe a fleurs, 
passait chaque matin devant la petite porte du parc. Mademoiselle Wanda, 
qui avait Thabitude de venir s'asseoir en cet endroit avec son cousin, 
échangeait avec la jeune femme quelques paroles amicales. Le comte, son 
album sur les genoux, esquissait le portrait de Kilyna. Mais la paysanne 
n'avait plus l'humeur enjouëe d'autrefois. Elle était pâle, ses yeux étaient 
rouges, on eût dit qu'elle souffrait de quelque chagrin secret. 

Serait-elle malheureuse avec son mari? se demandait Wanda chaque 
fois qu'elle la voyait. 

La maréchale étant souffrante, son médecin lui ordonna de changer 
d'air; Wanda et son cousin durent l'accompagner. Pendant de longs mois, 
le château de Kourvlouvska resta déisert. 

Vers la fin de Tété, quatre hommes sortirent de la petite église du village 
et se dirigèrent vers la hauteur où se trouvait la maison de la mère de 
Kilyna. Ils portaient une grande croix et des bannières. Arrivés dans la 
cour, ils trouvèrent un char attelé d'une paire de bœufs. La porte de lu 
chaumière s'ouvrit, donnant passage à quatre paysans, qui soutenaient une 
bière de bois blanc. Ils la placèrent sur le chariot. 

Le funèbre convoi se mit en marche. Une jeune femme poussait des 
sanglots au milieu des matrones qui chantaient : c'était Kilyna. Elle suivait 
l'enterrement de sa mère et exhalait son désespoir en plaintes poétiques, 
selon la coutume du peuple ruthène. « Ma mère, ô ma colombe grise, 
disait-elle, oh! me voilà aussi seule qu'un épi dans un champ désert; la 
froide terre va te couvrir!... O froide terre, est-ce toi qui seras ma mère 
désormais? M'appuierai -je sur ton sein pour que tu me caresses? Te 
demanderai-je des conseils? froide terre, rends-moi celle qui me portait 
dans ses bras, celle dont le sein m'a nourrie ! Mais tu ne me la rendras pas. 
La mort me l'a prise et te l'a donnée pour toujours! » 

Kilyna, brisée de douleur, s'afiaissa au bord de la fosse ; elle aurait voulu 
y descendre aussi pour y trouver la paix et l'éternel sommeil. 

Un mois plus tard, comme elle passait devant le château, elle ren- 
contra le vieux cocher de la maréchale qui conduisait la grande calèche jaune. 

— Où allez-vous comme ça, Jacob? lui demanda-t-elle. 

— Les dames reviennent; je vais à leur rencontre à Berditschew, 
répondit gaiement le cocher. 

— Oh ! tant mieux, fit Kilyna. Depuis qu'elles sont parties, le village 
est d'un triste... 

Mais elle ne pensa pas même à demander si les deux dames revenaient 
seules. 



KILYNA. 79 

Le lendemain, étant allée chez la femme du forestier, elle traversa, en 
s en retournant au village, un bout de forêt. Elle marchait plongée dans 
ses pensées et n'entendit pas le galop d'un cheval qui venait derrière elle 
par le même chemin. 

— Bonsoir, Kilyna! lui cria une voix qui la fit tressaillir. 
Elle se retourna vivement et reconnut le jeune comte. 

— Vous semblez tout effrayée de me voir seul, lui dit-il. Rassurez-vous. 
Ces dames vont arriver, mais pas aujourd'hui; elles sont trop fatiguées. 
Moi, j'ai pris les devants. 

Le comte avait mis sa monture au pas, il causait familièrement avec la 
paysanne, qu'il avait vue tant de fois et dont il avait si souvent esquissé le 
portrait. Il n'y avait vraiment là rien que de très-naturel. Près du village, 
le chemin étant devenu difficile, le jeune cavalier mit pied à terre et con- 
duisit son cheval par la bride. 

Le crépuscule tombait autour d'eux comme une cendre fine tamisée par 
les branches. Le bois se remplissait d'ombres. Ils n'aperçurent pas la sil- 
houette d'un petit homme qui les suivait depuis un certain temps, ricanant 
dans sa barbe : « Âh! mes colombes, vous voilà attrapées!... Vous verrez, 
maintenant, beau comte, et vous, belle dédaigneuse, ce que peut un vilain 
petit pysar! » 

Quelques jours plus tard, l'adjoint du maire était avec celui-ci sur le 
banc qui entourait sa chaumière. 

— Je vous assure, volosné! que vous n'êtes qu'une bête, lui disait le 
pysar en clignant ses yeux jaunes. Si j'avais su que vous agiriez d'une 
manière aussi peu sensée, je ne vous aurais rien dit! je croyais que vos 
fonctions vous avaient un peu élevé l'esprit... mais vous n'êtes décidément 
qu'un grossier moujik... 

— Où voulez- vous en venir? grommela le volosné. 

Malgré son caractère peu facile, il subissait l'ascendant du pysar, qui 
pouvait lui dire impunément les plus grosses injures. 

— Où je veux en venir? Est-ce qu'un volosné bat sa femme comme un 
ivrogne? Est-ce qu'on bat une femme comme Kilyna? 

— Alors j'aurais dû la remercier? N'est-ce pas vous qui m'avez dit... 

— Oui, c'est moi... parce que je les ai vus... Mais ce n'était pas sur 
elle que vous deviez vous venger... C'était sur lui. Si vous n'êtes pas une 
oie, volosné, une oie à vendre à Wolka le Juif, vous intenteriez un joli 
petit procès au comte. 

— Un procès? quelle espèce de procès voulez-vous que je lui fasse? Sur 
quoi le fonder?... 



80 LA PETITE RUSSIE. 

— - Volosnë, vous n'êtes qu'une oie!... Vous ne me comprenez pas... 
Ne savez-vous pas qu'il suffit de vouloir pour mettre une mauvaise alTuire 
sur les bras de quelqu'un? 

— Les délations sont plus difficiles aujourd'hui qu'autrefois... 

— Allons donc! tout cela est écrit sur le papier. . . mais dans la pratique , 
c'est toujours la même chose!... Il y a fort peu de temps, deux popes de 
Gitomir n'ont-ils pas été exilés parce qu'une femme a dit qu'ils employaient 
la confession pour parler contre le gouvernement?... Personne cependant 
n'aurait pu témoigner que la femme disait vrai. C'est un exemple. Les 
Bienski ne sont pas bien vus par les autorités; il n'est pas difficile de les 
compromettre en inventant quelque bonne petite accusation. Je vous 
assure qu'ils sont tous suspects, jusqu'au vieux régisseur! Le jeune comte 
voyage et écrit des livres... Mademoiselle Wanda apprend à lire aux 
enfants du village, ce qui est formellement défendu... La maréchale est la 
veuve d'un insurgé... 

Les deux fonctionnaires se croyaient seuls et parlaient à cœur ouvert. 

Kilyna se trouvait par hasard tout près d'eux, derrière l'angle de la 
maison. On sait que la prizba entoure la chaumière du Petit Russien; 
c'est la place favorite de ceux qui se reposent ou font un ouvrage séden- 
taire. La jeune femme cousait, assise du côté du jardin, et entendait tout 
ce que disaient les deux hommes. Une sourde colère gonflait son cœur, 
mais soudain elle se sentit trembler, elle eut peur. C'était un complot contre 
ceux qu'elle aimait, qu'ourdissaient le pysar et le volosné! Ah! comme la 
vie lui était à charge! comme elle aurait voulu mourir, là, sur-le-champ, 
pour qu'il ne fût plus question d'elle! Elle portait donc malheur? Elle se 
maudissait. Elle pensa trouver du repos dans le sommeil, mais elle ne put 
dormir. Sa pensée la reportait en arrière, aux années heureuses de son 
enfiEince; et quand elle songeait au présent, ses regrets étaient plus cuisants, 
sa tristesse plus profonde. Des cauchemars l'oppressaient. Il lui semblait 
qu'elle avait le délire. Elle voyait une plaine toute blanche, immense, se 
perdant dans l'infini. Des Kosaks à cheval escortaient un convoi de prison- 
niers. Le jeune comte, pâle et défait, était parmi eux. On l'envoyait en 
Sibérie! 

Kilyna cacha sa tête dans ses mains. Une sueur froide ruisselait de ses 
tempes. Au matin, dès que les pâleurs de l'aube glissèrent dans la chau- 
mière, elle sortit furtivement de son lit, et, sans s'habiller, à demi folle, 
pleine d'épouvante, elle s'enfuit comme si elle s'échappait de la maison 
d'un assassin. Machinalement, elle descendit le petit sentier qu'elle prenait 
chaque jour pour aller puiser de l'eau dans l'étang. Elle marchait toute 



KILYIIÂ, 81 

droite, les yeux fixes comme une somnambule, sans voir la façade grise du 
château qui s'élevait en face d'elle, au-dessus d'une rangée d'arbres qui 
déjà laissaient tomber des feuilles mortes sur la surface de Tétang, qu'elles 
tachaient de rouille. Kilyna entra résolument dans l'eau, comme une 
femme qui va prendre un bain. Â chaque pas qu'elle faisait, elle enfon- 
çait davantage. Elle avait a présent de l'eau jusqu'aux hanches. Elle avança 
encore, perdit pied et disparut. Un bouillonnement troubla la surface de 
l'étang, qui reprit aussitôt son immobilité stagnante et mortuaire. 

Un pécheur établi parmi les roseaux, sur la rive opposée, avait été 
témoin de cette scène ; il alla en hâte au château demander du secours. 
Mademoiselle Wanda, le comte, les domestiques, accoururent avec un 
grand filet. On réussit à retirer de la vase le corps de la pauvre femme. On 
la coucha sur le sable. Mademoiselle Wanda s'agenouilla auprès d'elle, et 
en passant la main sur le cœur de Kilyna pour s'assurer s'il battait encore, 
elle rencontra un petit linge qu'elle déplia. C'était un mouchoir de poche 
marqué aux initiales de son cousin. 

— Vous le voyez, lui dit Wanda en français, pour ne pas être comprise 
par les domestiques, Kilyna vous aimait! 

— Je vous jure que je Tignorais, répondit gravement le jeune homme. 
Tous les secours furent inutiles. Le corps de Kilyna n'était plus qu'un 

cadavre. 

L'hiver s'avançait. Les corbeaux piquaient de points noirs les branches 
dénudées du parc. Le jeune comte était parti pour l'étranger. Dans ses 
lettres a sa tante et à sa cousine , il ne parlait jamais de son retour. Et des 
années se sont passées ainsi, sans qu'il soit jamais revenu. La maréchale 
est morte, mademoiselle Wanda se consacre tout entière au soulagement 
des malheureux. Quant au volosné, il boit de plus* en plus, mais sans 
parvenir à noyer son chagrin. . . 

Telle était l'histoire touchante et vraie que nous avait dite madame de 
Monkiewiez, et que je me racontais à moi-même comme je vous la raconte 
ici, pendant les longues heures d'ennui de mon voyage matinal. 

Dans le ciel, les nuées continuaient de courir et de changer de formes. 
Il me sembla que la lune avait maintenant le profil pâle et verdâtre d'une 
tête de noyée, détachée du tronc, et roulant dans les vagues d'une mer 
sinistre. Un nuage roux la coiffait d'une chevelure hideuse. 

Enfin, avec la douceur nacrée d'une lumière qui brCderait derrière un 
rideau de soie, l'aube parut. 

Tout à coup une lueur brilla, vive comme un éclair. A l'horizon, un 

il 



*t 



LA PETITE ROSSIE- 



Toile se déchira. Et, h travers ses lambeaux flnttants, il y eut une brusque 
irruption de lumière, semblable à la coulée d'une cascade d'or, au débor- 
dement d'un torrent rutilant de pépites. C'était l'aurore qui faisait sa trouée 
victorieuse. Et lentement, comme un ballon enflammé, le soleil se leva, 
tout rouge. 

Au premier rayon , la plaine engourdie fut secouée d'un frisson de vie. 
Des lueurs coururent, allumant les gouttes de rosée tremblantes, balancées 
au bout des berbes flexibles. Des alouettes montèrent tout droit vers le 
soleil, comme pour lui porter le premier salut de la terre. Des moucherons 
aux ailes de gaze, d'un éclat métallique, semblaient se faire balancer par 
la brise matinale, sur l'escarpolette vacillante des longs fils de la Vierge, 
suspendus à la coupole bleue du ciel. Quelques chaumières groupées autour 
d'une église aux murs jaunes et au dôme vert dévidaient des écheveaux 
de fumée qui flottaient dans l'air. Au bord des mares, brillantes et rouges 
comme des bassins de cuivre, des roseaux dressaient leur hampe barbelée 
de feuilles vertes, en forme de cimeterre, et des cigognes, plantées sur un 
pied, ouvraient leur long bec dans un bâillement paresseux. Un vol de 
mouettes tourbillonna, puis s'effeuilla comme un bouquet de roses blanches, 
tandis qu'au fond de l'horizon, sur la mer bleue de l'azur, passait une 
flottille d'oies sauvages rangées en triangle, déployant comme des voiles 
leurs grandes ailes grises. 

Seul, l'homme manquait au paysage, qui gardait la grandeur solennelle, 
le dénùment triste du désert. J'avais abaissé la glace de mon wagon et je 
buvais l'air à petits coups, avec une joie voluptueuse d'ivrogne privé depuis 
longtemps de vin. Ah! de quel parliim de fraîcheur matinale, de quel 
souffle viviBaut, de quelle baleine embaumée je me sentis enveloppé en 
sortant du bain de piiânteur de Berditschew ! 




ni-'çi^ 



CHAPITRE VII 

FASTOW. — DANS LES STEPPES. 




Vers onze heures, nous arrivAmes h 
l'importante station de Pastow. C'est de là 
que part le tronçon qui va, à travers les 
steppes, rejoindre les lignes de Kerson et 
d'Odessa. 

Avant de me rendre à Kiew, je désirais 
parcourir un peu la campagne, pousser 
une pointe jusqu'au cœur de cette Ukraine 
dont j'avais si souvent entendu les suaves 
chansons et les merveilleuses légendes. 
L'envové clii comte. L'Ukraine! la terre des steppes aux 

horizons sans (in , des limpides cours 
d'eau, des plaines superbes, des moissons puissantes, des nuits ëtoilées de 
diamants ; fertile et beau pays où le Kosak, libre comme l'oiseau, galopait 
jadis sur son petit cheval noir, ne connaissant pnur mattres que le tonnerre 
et les vents ! 

Un riche propriétaire de l'intérieur, M. le comte X. . . , devait envoyer un 
de ses employés à ma rencontre jusqu'à la gare où nous venions d'arriver. 
Ce monsieur m'attendait au buHet. 

C'était l'heure du dtner. Une heure d'une physionomie bien locale et qui 
groupe en un tableau vivant et moderne la foule bariolée et toujours si 
curieuse à observer des voyageurs en chemin de fer. 

Il y a dans les buffets des gares russes un luxe qui rappelle les églises 
byzantines ; quelques-unes possèdent ce que celles-ci n'ont pas : un orgue 
qui, après vous avoir joué la prière de Moïse, vous égayé d'un coquerico de 
M. Lecocq. 

Au fond, une espèce de bar, flanqué de chaque càté d*un salou à l'aspect 
mystérieux de chapelle latérale, déployait son vaste comptoir de marbre 
blanc tout chargé de bouteilles et de fioles au long cou de cygne et au gros 
ventre de moine, tapissé d'étiquettes imagées, parafées et médaillées. De 



»\ LA l'ETITE nuaSIF. 

fraîches corbeilles de fleurs secouaient des senteurs de printemps sur les 
harengs nageant dans l'huile, sur le caviar entassé comme une pyrumitle 
de perles noires, sur les sandwichs de pain bis et les galantines truffées, 
dont la gelée, couleur de topaze, avait des tremblements miroitants. La vie 
ensoleillée des plantes du Midi donnait comme une animation factice à ces 
natures mortes. 

Sur les étagères, entre les pots de moutarde anglaise et Française, entre 
les terrines de foie gras et les boites de fer-blanc pleines de conserves, se 
détachait, tirant l'œil et sonnant en note claire, l'écorce fauve d'une orange. 
Des coupes débordaient de magnifiques grappes de raisins de Crimée, 
rouges et fermes comme d'énormes rubis, fondants comme le miel. Des 
gigots, des rosbifs, des fricandeaux, des poulets, des bécasses, des faisans 
percés d'une flèche ornée d'une pc^tite étiquette indiquant le pris de lu 




Meiile de foin dam lt> iteppe. 

portion, étiûent couchés sur des plats d'argent posés sur des réchauds et 
sentaient bon comme des cassolettes et des encensoirs. Au milieu, un 
isamovar monstre ronflait, étalant son énorme ventre bouddhique sur lequel 
frappaient des reflets de soleil qui semblaient y incruster des rubis et des 
diamants. On eût dit l'idole baroque de cet autel élevé au dieu de la Bonne 
Chère, de la Goinfrerie et de la Bombance. 

Les garçons et les sommeliers en habit noir, cravatés de blanc, allaient, 
venaient, portant des soupières fumantes, des tranches de rosbif, des por- 
tions de poisson rose nageant dans une sauce verte, des plats de purée de 
pommes de terre flanquée de côtelettes, des verres de tlié sur une soucoupe 
avec un rond de citron placé b côté des morceaux de sucre irréguliers, 
brises à coups de marteau. 

Toutes les tables étaient garnies. 

Assis devant une bouteille de vin de Champagne et une fricassée de poulet 
aux truffes, un gros général au cou apoplectique, aux cheveux coupés en 



FASTOW.— DANS LES 8TEPPES. 85 

brosse, les sourcils hérissés, le nez mou et épaté comme un Kiilmouk, la 
bouche goulue, vidait sa platée avec ua appétit de cannibale. On nourrirait 
trois Français, deux Anglais, un gendarme allemand et un petit Suisse avec 
ce que mange un vrai Russe. Le climat pousse à cet engouFErement formi- 
dable. Un estomac vide est incapable de lutter contre le froid. Et non-seule- 
ment il fout le bien doubler de choses solides et grasses, mais encore l'imbiber 
d'eau-de-vie, de vins capiteux, coupés de liqueurs qui réchauffent le sang '. 
En face du général, un Allemand, grosse tête, gros yeux, grosses lèvres, 
gros ventre remontant dans l'estomac, dévorait avec un air de mouton 
enragé un hachis de porc arrosé de sauces anglaises, malpropres à la vue. 
Acâtëdelui, élégante et svelte comme une fougère près d'un tronc noueux, 



mM.%: 




Le joug 3u garroi, les bœuFd traineni la charrue en tuu(e llberlé. 

une jeune dame extrêmement johe, l'air distingué, mangeait des petits 
pâtés. Une toque en peau de loutre posée un peu de travers, avec une crâ- 
nerie coquette, relevait sa tète fine et éveillée. Il y avait en elle ce quelque 
chose de décidé et de candide qui caractérise la Polonaise. 

Le guide que m'avait envoyé M. X... n'ouvrait la bouche que pour man- 
ger. Il avait une tête rouge et ronde comme un fromage de Hollande. Enfin, 
quand il eut nettoyé tous les plats et mis dans sa poche Les amandes et les 
pommes du dessert, il se renversa sur sa chaise, accepta le cigare que je lui 
offris, et, en homme pratique qui fait chaque chose en son temps, il c^usa. 
Il me dit qu'il fallait trois heures, en chemin de fer, pour aller à It...; que le 
château était dans une situation merveilleuse, au milieu d'un grand parc, 
près d'une rivière, où il y avait des cygnes et un petit bateau à vapeur, 
mais que le bon temps, hélus! était passé. 

Jadis les propriétés de M. X... avaient 160 kilomètres de long sur 148 de 

' La ration d'un Ituite maInJe, en 1815, dii Brillat-Sararin, .lurait griié an fuit de l.-i Halle. 



86 LA PETITE RUSSIE. 

large, Tëtendue d'un département français. Plus d*un million d'hectares ! 
Les villes, les villages et les hommes, tout appartenait au comte. 11 avait 
150,000 serfs. Ah! c'est alors qu'il faisait bon demeurer au château! La 
belle vie qu'on y menait ! Quelle gaieté ! Quel entrain ! Quel mouvement ! 
Toujours une foule d'invités ; et des bals, et des chasses, et des courses de 
chevaux, en veux-tu, en voilà... Un tapage, un va-et-vient, un chassé-croisé 
dont on n'a pas idée. M. X... était jeune, et il n'était pas marié. Ah! qu'on 
s'amusait, qu'on s'amusait ! 

L'envoyé du comte me rappelait tout cela avec un air de componction 
et un attendrissement comiques. Et maintenant, son maître était vieux et 
impotent, il ne montait plus un étalon du Caucase, blanc comme la neige, 
rapide et léger comme le vent. C'était dans une voiture basse, traînée par 
un âne, qu'il allait, aussi triste qu'Hippolyte au sortir des portes de Tré- 
zène, se promener dans les allées silencieuses de son parc. Il y avait cepen- 
dant toujours nombreuse compagnie au château : des hôtes de partout, de 
gros propriétaires des environs en tournée de visites, des parents, des 
amis, des chasseurs invités pour les grandes battues, des nobles décavés, 
des généraux en retraite devenus voyageurs parasites, prenant les châteaux 
pour des auberges et venant s'y faire goberger en payant en histoires de 
garnison. Monde curieux, bariolé, riche en types comme en ont magistra- 
lement décrit Gogol et Tourgueneff. 

Les tables du buffet s'étaient dégarnies, les sacs de voyage, les cassettes 
à fermoirs de cuivre, les coussins, les pelisses et les manteaux entassés sur 
les bancs avaient disparu, le train était reparti dans la direction de Kiew 
et de Moscou. Notre tour arriva de nous mettre en route. Mon compagnon 
fit signe d'approcher au suisse qui se tenait près de la porte, et le chargea 
d'aller prendre nos billets. 

En Russie, un voyageur qui se respecte ne va jamais se mêler aux Juifs, 
aux moujiks et autre menu peuple, sale et fétide, qui fait queue devant les 
guichets. 

Nous montâmes dans un train composé de quatre ou cinq wagons. Un 
grand soleil éclairait la plaine bleue comme la mer, et qui se confondait au 
loin avec le bleu du ciel. C'est ici que commencent les véritables steppes 
de l'Ukraine, la zone la plus fertile de toutes les Russies. Le tchernoziom, 
le terreau noir, poussière en temps de sécheresse, boue liquide et grasse 
en temps de pluie et d'humidité, recouvre le sol de sa couche fertilisante 
qui n'a pas moins d'un mètre d'épaisseur. 



FASTOW. — DANS LES STEPPES. 87 

Comment s* est formé ce riche et puissant humus? 

Par la décomposition lente des herbes qui atteignent, dans ces prairies, 
une hauteur de cinq à six pieds, et qui s'entassent et pourrissent là, depuis 
des siècles, comme les couches d'un fumier chaud et fécond. 

Le blé pousse, serré et robuste, sans le moindre engrais, dans cette large 
bande noire de tchernoziom qui se déroule sur toute la largeur de la Russie 
d'Europe et qui, au delà de Kazan, reparait en Sibérie, après avoir été 
coupée par les monts Ourals. La fertilité superbe de cette région embras- 
sant une étendue de 55 millions d'hectares, n'est comparable qu'à celle de 
la Beauce et à celle du bassin du Mississipi. 

L'ensemencement se fait sur un seul labour et sur un seul hersage. Pen- 
dant trois ans, cette terre donne généreusement aux grains qu'on lui confie 
tout son suc nourricier. Mais après trois récoltes de froment, il faut la laisser 
pendant six ans en repos, en jachère, reprendre des forces. C'est pourquoi 
le steppe cultivé est toujours voisin du steppe sauvage. Il y a même des 
steppes vierges qui n'ont jamais été déflorés parle travail de l'homme. Des 
cultivateurs nomades viennent peu à peu en prendre possession. Ils se 
construisent des huttes de roseaux, et, pendant la saison des labours, on 
les voit promener dans ces terres robustes et grasses qui n'attendent que le 
grain de blé pour être fécondées et se couvrir de moissons exubérantes, 
des charrues attelées de dix bœufs au manteau gris et aux longues cornes 
recourbées en croissant. 

La culture se fait encore en maints endroits de la façon la plus primi- 
tive, avec des instruments fort imparfaits. L'essentiel pour le colon est 
d'avoir le moins de frais possible. Ses charrues sont grossières, fabriquées 
d'un seul morceau de bois. Le joug au garrot, les bœufs traînent en 
toute liberté la machine, qui creuse le sol à une profondeur de trente cen- 
timètres. Ces bétes sont si bien dressées et si vigoureuses, qu'elles travail- 
lent dix heures de suite, sans le plus léger écart, allant toujours en ligne 
droite, guidées seulement par un gamin armé d'une gaule. Derrière l'homme 
qui tient la charrue, marche un charron, le marteau à la ceinture et la hache 
sur l'épaule, prêt à faire sur-le-champ toutes les réparations nécessaires. 

La nuit, les bœufs sont mis au pacage sous la garde de leurs bouviers, et 
de grands feux s'allument dans le campement; autour d'eux dorment les 
laboureurs, six par six, abrités sous des couvertures de feutre, ou enve- 
loppés dans leur pelisse de peau de mouton . 

Mon compagnon de route, qui me révélait ces particularités, me disait 
que, dans un siècle, les steppes de l'Ukraine seraient aussi complètement 
et aussi bien cultivés que la Normandie. 



SS LA PETITE RUSSIE. 

Les grands propriëlaires se font les promoteurs de tous les progrès agri- 
coles ; ils ont depuis longtemps adopté toutes les machines et les instru- 
ments perfectionnés inventés en France, en Angleterre et en Amérique. 
Les batteuses à vapeur fonctionnent dans leurs domaines. Ils ont introduit 
dans le steppe la culture industrielle, qui donne de splendides résultats. 
Là où ne s'étendaient jadis que d'immenses terres en jachère, on voit 
maintenant des champs de betteraves qui servent à la fois à fabriquer du 
sucre, de l'eau-dc-vie, et à engraisser des bœufs. Les profits de cette nou- 
velle culture .sont immenses. Elle se développe chaque année davantage; 
et l'Ukraine pourrait non-seulement fournir toute l'Europe de blé, mais 
aussi de sucre. Il n'y a pas jusqu'au steppe marécageux, le pays des fon- 



, ,:M 


/ ' ■- 




1 'K^' 



it Je labouruun <lans les Bleppei. 



driéres et des tourbières qu'on appelle le Pinsk, qui ne se civilise et ne se 
rende au progrès de la culture. Jadis, toute cette contrée dormait comme 
une vase noirâtre sous les flots huileux d'un grand lac mort. Qu'a-t-on fait? 
On a d'abord ouvert des canaux, des tranchées, et le lac s'est en partie 
écoulé, mais en laissant derrière lui de larges mares, des étangs, des 
rivières croupissantes dans les profondeurs humides de vastes forêts aux 
arbres pourris. 

Aujourd'hui, grâce à de nouveaux travaux de dessèchement, ce qui reste 
de ces eaux pestilentielles s'écoule peu à peu. 

Des lies fleuries répandent des senteurs parfumées là où des marécages 
maudits exhalaient des miasmes qui tuaient. Les loups ont presque dis- 
paru; on trouve encore çà et là quelques castors et quelques loutres, et le 
lièvre des murais au pelage bleuâtre. Le cygne et le héron deviennent plus 
rares à mesure que les eaux disparaissent. 130,000 hectares de marécages 
ont cté ainsi conquis à la culture et transformés en belles prairies, rt 



FASTOW. — DAH9 LES STEPPES. ES 

90,000 hectares de forêts ont pu être rendus à l'exploitation . Les villages 
de la proTÏace de Minsk ont perdu enfin leur aspect barbare, et les maladies 
épidémiques, les fièvres mauvaises, ne sévissent plus. 

L'élève des chevaux, des moutons et du bétail se pratique surtout dans 
les steppes de la Nouvelle Russie, qui sont comme le prolongement des 
steppes de la Petite Russie et de l'Ukraine vers les côtes de la mer Noire 
et de la mer d'Azow. Là, de même que dans les pampas de l'Amérique du 
Sud, des centaines et des milliers de chevaux sauvages galopent en troupe 
, sous la garde d'un iaroudie tabunicftik, coiFFé d'un bonnet de peau d'agneau, 

vêtu d'une smta k capu- 
chon, de pantalons de peau, 
et anni? d'uiK! ion{[Lie cra- 




Chevaui altaquét par dei loups dam les Me|i[iea> 

vache ilfd' un lasso et d'un gourdin noueux pour se défendre contre les 
loups. A la fin de l'hiver, à l'époque de la fonte des neiges, ces animaux 
affamés deviennent extrêmement hardis et dangereux, et, quand ils sont 
en 'nombre, ils attaquent parfois, la nuit, à l'improviste, les troupeaux de 
dievaux. 

Dès que les yeux phosphorescents d'un loup brillent dans l'obscurité, le 
cheval du steppe dresse les oreilles et pousse des hennissements qu'on 
entend de très-loin. A cet appel, les autres chevaux, étalons, juments et 
poulains accourent, tête levée, crinière et queue au vent. Les loups, effrayés 
de voir cette cavalerie compacte qui fond sur eux , reculent. Les chevaux 
hennissent plus fort, avec un hruit de trompette, et tous les gardiens 
arrivent au galop. C'est le signal de la bataille. Les loups exécutent alors 



90 LA PETITE RUSSIE. 

une rapide volte-face et essayent d'enlever quelque jeune poulain inexpé- 
rimenté qui trotte aux côtés de sa mère. Celle-ci, pour reprendre son petit, 
saute au milieu de la bande, et les autres chevaux venant à son secours se 
déploient en cercle pour Tattaque. Ils cherchent d'abord à bousculer leurs 
adversaires sous leurs pieds de devant; puis, quand le loup est terrassé, ils 
Tachèvent en le frappant d'une ruade. 

Si l'attaque ne vient que de quelques loups isolés, l'étalon seul se charge 
de la défense; il galope en dehors du cercle que forment les croupes des 
juments, tète en dedans ; et lorsque tous les poulains se sont réfugiés sous 
leurs mères, l'étalon se jette sur le loup le plus rapproché; il le foule sous 
ses pieds de devant, puis l'assomme d'un coup de sabot. On a même vu 
des étalons apporter le loup défunt devant les vindicatives juments qui 
piétinaient sur son cadavre. 

Il est bien rare cependant que les loups acceptent le combat. Le loup 
est un animal essentiellement rusé qui ne pratique guère, comme l'Indien 
et le sauvage, que la guerre d'embuscade. Il s'avance lentement et sans 
bruit à travers les hautes herbes, en rampant sur le ventre et en marchant 
contre le vent. Il épie pendant des heures entières les juments qui paissent 
à l'écart avec leurs poulains. S'il se voit découvert, il feint de s'enfuir. Les 
juments, qui le confondent souvent avec le chien, continuent de brouter 
paisiblement et sans défiance. Le loup fait un détour, revient d'un autre 
côté, saute brusquement au cou de la jument, l'étrangle avant qu'elle 
puisse crier, et emporte le jeune poulain. 

Les loups ne s'attaquent guère aux troupeaux de bœufs sauvages, qu'ils 
redoutent bien plus encore que les troupeaux de chevaux. Quand les bœufs 
sont en présence d'une bande de loups, ils fondent sur eux, rapides comme 
la foudre, la tête baissée, les cornes en avant, et les clouent au sol. 

Ce sont les troupeaux de moutons qui ont le plus à souffrir de l'avidité 
et de la hardiesse prudente du loup. 

On confie ces troupeaux à la garde de ischabani, espèces de bergers i\ 
demi sauvages, et à de gros chiens d'une férocité terrible, appelés aflas- 
charki. Chaque troupeau se compose de 2,000 à 3,000 moutons. En trente 
ans, un troupeau de 1,500 moutons s'accroit de 97,000 tctes. A Pâques, 
les tschabani émigrent pour le steppe, emmenant une ou deux voitures 
attelées de bœufs et servant au transport des provisions, des médicaments, 
des ustensiles de cuisine, et des peaux de ceux des moutons qu'on sera 
obligé d'abattre pendant cette longue campagne, qui dure jusqu'à Thiver. 

Les pâturages sont choisis avec soin, autant que possible auprès d'une 
source ou d'un puits. Les tschabani dressent alors une vieille tente déchirée, 



FASTOW. — DANS LES STEPPES. 91 

ils se construisent un foyer en terre et creusent une cave, pour mettre 
leurs provisions au frais. On coupe des roseaux pour faire du feu, la grosse 
marmite est suspendue à trois pieux, réunis en faisceau, et le borsch, ce 
potage national du Petit Russien, bouillonne bientôt en exhalant ses ai- 
greurs de betterave. 

Le matin, on trait les brebis. Cette opération se fait rapidement : le 
tschabani prend à poignée, dans ses deux grosses mains, les mamelles gon- 
flées de la brebis et les presse simultanément, de manière à les vider d'un 
coup. Le lait est ensuite exposé au soleil jusqu'au soir; il crème, et Ton en 
retire la matière caséeuse qu'on laisse égoutter dans de petits sacs sus- 
pendus à l'intérieur des voitures. Le lendemain, ce résidu est pressé, salé, 
et empilé dans des peaux de cabri qu'on recoud, et qui communiquent à 
ce fromage une odeur acre et très-appréciée des palais kosaks^ Dans les 
steppes du Volga, l'automne venu, on abat les moutons par milliers, pour 
faire fondre leur graisse qui donne un suif très-estimé et très-recherché. 
La viande de mouton ne pouvant se vendre, on achète, au moment du car- 
nage, des troupeaux de porcs qui s'en régalent et deviennent gros et dodus 
comme des conseillers auliques nourris de truffes et de foie gras. Les héca- 
tombes de moutons achevées, ces porcs sont ramenés à un régime moins 
sangumaire ; pendant quinze jours, on ne les nourrit que de graine et de 
son pour atténuer le goût violent qu'a pris leur chair, puis, à leur tour, 
ils sont égorgés sans pitié ; on fond leur graisse et l'on sale leur viande. 

Pour les marchands qui se livrent au commerce du suif, la peau du 
mouton et la valeur intrinsèque de la viande doivent payer le prix d'achat 
de la béte. Les frais de pacage sont couverts par la vente de la laine, et 
c'est le suif et l'engrais rapide des cochons qui donnent les bénéfices. 

C'est vraiment une jouissance et une ivresse que de voyager dans le 
steppe, où la terre verte et le ciel bleu unissent leurs deux immensités! 
Mais ce n'est pas à la veille de l'hiver qu'il faut parcourir ces vastes plaines. 
L'automne les assombrit de teintes tristes, qui leur prêtent un air faux de 
maladie et de souffrance. 

Le triomphe du steppe est au printemps, qui le couronne de rayons et de 
verdure. Alors les tiges montent en fiisées et retombent en pluie de perles . 
et d'étoiles, de boutons et de fleurs. L'écorce des arbres se déchire, pareille 
à un corsage trop étroit. Les oiseaux de passage reviennent, traversent les 
airs en longues troupes, s'abattent au bord des étangs et des rivières dé- 

* Ce fromage, qu'on fabrique auMÎ en Galîcie et en Transylvanie, eti connu sous le nom de 
brenza. 



gs 



PETITE nOSSIE. 



bordées. Du milieu de» flots grossis par In foule des neifjcs et qui |igu ii 
peu s'ubuissent, les lies du Dniepr éiner(;ent de nouveau, laissant Hollcr 
dans le courant les longues branches des saules, comme des chevelures de 
femmes noyées. Debout sur les kourganes', on aperçoit de grands aigles, 
dans une immobilité héraldique, tandis que des éper\iers planent en dé- 
crivant lentement des cercles noirs dans l'uiiur. Au-dessus d'un ravin, des 
outardes défilent en caravane, précédées de leurs cclaireurs. Des tourbillons 
de corneilles passent comme une nuée sombre chassée par un coup dv 
vent, et s'en vont bien loin, bien loin, s'abattre sur les maigres bouquets 
d'une oasis d'arbres perdue dans le verdoyant désert. L'air vibre, tout 
rempli de cris harmonieux ou stridents, de chaats d'oiseaux, de bourdon- 




nements d'ubeillcs, de susurrements d'insectes, de grincements de saute- 
relles. Au crépuscule, les cailles jettent leur note monotone, et les perdrix 
font entendre leur appel. Un concert formé de mille voix, des aubades et 
des sérénades délicieuses réveillent la nature, cette belle aux champs dor- 
mant, qui, toujours aussi jeune, rouvre les veux au milieu de son palais 
restauré et refleuri. 

Lk transition des neiges de l'hiveraux fleurs du printemps est si prompte, 
si brusque, qu'on dirait la naissance d'un monde nouveau, l'épanouisse- 
ment subitd'uneterre vierge sous la chaleur fécondante du soleil. Il y a 
dans les airset dans les herbes une fête charmante. On n'entend que bat- 
tements d'ailes, frôlements d'écaillés, roucoulements, gloussements et 
bêlements. Tout s'agite, tout chante. 

En juin et en juillet, les foins du steppe sont mûrs, les brises vagabondes 
qui rident l'océan des hantes herbes secouent les pollens et les semences 

■ Ancien* tombeiai prrliittDriquri 



FASTOW. — DAKS LF.S STEPPKS. 93 

dont elles sont chargées. Des centaines de t'uuclieurs accourusde lu Grande 
Russie et des Carpathes entrent en ligne de hatnille et commencent In Fenai- 
son. A cent pas derrière eux, des femmes et des jeunes filles aux jupes lia- 
riolees, la chemise blanche ornée de broderies, un mouchoir rouge om- 
brageant leur télé, ramassent l"liurbe fauchée et la rassemblent en meules. 
(Jue de fois, l'hiver, par les jours de tourmente, le voyageur a trouve un 
abri sauveur an|]iii!d de ces hautes citadelles de foin'! 

Quand le temps est favorable et les onvrinrs nombreux, la fenaison se 
latl en trois ott «piatrc jours. 




La moiuon dani les ileppct. 

moisson- 
neuses cl de moissonneurs avec leurs faux cl leurs faucilles étincelant an 
soleil, leurs râteaux et leurs fourches de bois aux formes contournées et 
bizarres. 

Le sifHemenl des faux passe comme le sîFFIement d'un vent de mort, qu i 
courbe et jette h terre les blés orgueilleux à la lourde aigrette d or. Il n'est 
pas nécessaire, comme dans nos pays, de laisser la moisson sécher au grand 
soleil. Les moissonneuses lient aussitôt les blés en gerbes et les apportent ii 
lu batteuse ii vapeur qui ronfle au bout du champ ; ou bien, hdèles au 
vieux système, elles étendent les javelles sur le sol durci et transformé 
en aire, et laissent aux chevaux le soin de fouler les épis sous leurs pas. 



04 LA PETITE RUSSIE. 

Chaque soir, moissonneurs et moissonneuses se réunissent autour d*uii 
grand feu, et pendant que les plus âgés, la pipe aux dents, causent entre eux , 
les jeunes jouent du chalumeau et de la bandoura^ . Le dimanche, on danse; 
les rondes se forment et tournent doucement, tandis que les jeunes filles 
chantent d'anciennes ballades de guerre et d'amour. Parfois, c'est un 
dialogue qui s'engage entre les jeunes filles et les jeunes gens : « — Belle 
jeune fillette, — Abreuvez mon cheval! — Non, mon cœur, c'est impos- 
sible. — Je ne suis pas encore à vous. — Quand je serai votre femme, — 
J'abreuverai vos deux chevaux, — De Tonde de la plus pure fontaine, — 
Avec un seau tout neuf. » 

La plupart du temps ce sont des chansons inédites, improvisées en dan- 
sant, des couplets jetés comme un chant d'oiseau à travers l'espace : 

« — Jadis, quand nous nous aimions, — Les arbres morts reverdissaient; 

— Maintenant que nous ne nous aimons plus, — Les beaux arbres verts se 
dessèchent. » 

Ou bien c'est un chant d'amour d'une note gaie qui précipite la danse et 
lui donne une allure de ronde fantastique , aux lueurs rouges et vacillantes 
des feux, sous les rayons pâles de la lune : 

« — Une colline est haute, — Et l'autre est plus basse. — Une fillette 
est loin de moi ; — L'autre se trouve plus près. 

— Chez celle qui habite loin de moi , — Il y a des bœufs et des vaches. 

— Celle qui habite près de moi — N'a que ses sourcils noirs. — La fillette 
lointaine, — Je la donne à un autre. — Et je cours a pied — Chez ma 
chère voisine ! » 

Il n'y a pas de peuple dont l'âme soit plus poétique que celle du Petit 
Russien. Comment en serait-il autrement, en présence d'une nature aussi 
grandiose, dans ces steppes changeants et superbes comme la mer, ouvrant 
le champ aux rêveries infinies? A la vue de ces horizons sans bornes, de ce 
soleil puissant qui éclaire les houles d'or des blés et les vagues vertes des 
herbes, à l'aspect de cette flore merveilleuse qui éclate tout à coup, au 
printemps, comme un bouquet radieux de feu d'artifice; sous le dôme de 
ces nuits étoilées comme les nuits féeriques du désert, quelque chose vibre 
et chante en vous sans que vous vous en rendiez compte ; une poésie , une 
prière s'échappe du cœur et va se mêler là-haut aux chants aériens de 
l'alouette et de l'hirondelle ! 

' Sorte de vielle. 



CHAPITRE VIII 

K0SAK8 ET PETITS BU881ENS. 



Sous l'influence d'une di- 
gestion heureuse et prospère, 
mon compagnon de route s'é- 
tait assoupi. Un ravon de 
soleil, qui jouait dans le wa- 
gon avec une espièglerie de 
lutin, mettait sur le front 
chauve, la face glabre, les 
joues blafardes et molles du 
dormeur, des reflets blonds 
et nacrés de coquillages, des 
luisants chauds de vieil ivoire. 
Le bout de son cigare , qui 
était resté planté dans sa 
bouche, entre ses grosses lè- 
vres allongées et sans cou- 
leur, lui donnait une vague 
ressemblance avec un jeune 
veau en nourrice, les yeux voluptueusement clos, tétant sous les jambes 
de sa mère. 

Le train, après une heure de marche paresseuse, s'arrêta à une pauvre 
petite station oti , sous un vaste hangar ouvert et à demi construit , des sacs 
de blé s'entassaient très-haut, comme des murailles grises. Les femmes du 
pays étaient venues avec leurs enfants en bas âge, mal lavés, ma) mouchés 
et mal culottés, apporter a diner à leurs maris, charpentiers, maçons et 
gâcheurs de plAtre , assis sur des poutres , leurs outils de travail à côté d'eux ; 
ils mangeaient gravement, h l'aide d'une cuiller de bois, la soupe et le 







9(1 l.A PETITE HUSSIE. 

cacha coiilenus dans le double pot de forme primitive et bizarre, posé sur 
leurs genoux. 

Le sitllement de la muchine, la secousse qu'elle imprima aux wagons en 
s'arrêtant brusquement, réveillèrent en sursaut mon cornac. 

— Sommes-nous arrivés* s'écria-t-il en se frottant les yeux... Les 
voyages en chemin de fer, ah! c'est pour moi comme la lecture d'une 
gazette allemande : ça m'endort toujours. 




— D'après mon indicateur, nous avons encore deux stations, lui 
répondis-je. 

11 mit le nez à la fenêtre. 

— Parbleu, c'est Biélaya-Tserkow ' , la terre seigneuriale du comte 
Uranicki!... Savez-vous que ses propriétésont I élendue d'un duché, et que 
ses revenus sont ceux d'un roi? Sesaieux, des Kosaksii longues moustaches, 
taisaient la guerre aux Turcs et enlevaient les femmes tartaresj lui cultive 
tout simplement des betteraves, distille de Teau-de-vie, engraisse des 

■ Uljnche ctjlïic* 



KOSARS ET PETITS BUSSIENS- 07 

b(ieu& et fabrique du sucre... C'est moins amusant et plus lucrotîF... Voyez- 
vous ces longues cheminées qui fument là-bas? Ce sont les raffineries et les 
distilleries du comte... Il y en a comme ça une dizaine... De quoi soûler 
toute ta Pologne et sucrer toute la Russie ! . . . 

La locomotive s'était remise en marche. Nous passions maintenant devant 
Biétaya-Tserkow , qui montrait, derrière un rideau d'arbres, ses petites 
maisons blanches , carrées comme des dés et coiffées de toits verts. La tour 
du feu, en bois, montait dans le ciel comme un échafaudage hardi domi- 
nant toute la contrée. En 1651 , l'helman Khmelnitzky signa ici un traité 
par lequel la Pologne s'engageait à reconnaître l'indépendance de l'Ukraine. 

— Autrefois , me dit mon compagnon , le bourg entier appartenait au 




comte Branicki ; aujourd'hui , toutes ces maisons sont la propriété d'anciens 
serfe, dont les fils vont au gymnase et deviendront des messieurs... Le 
gymnase de Biélaya-Tserkow a été bâti aux frais du comte. C'est lui aussi 
qui a fondé l'hôpital que vous voyez là-bas , et qui a fait construire les deux 
églises grecque et cathoUque. Et l'on dit que notre aristocratie n'est pas 
libérale!... 

Sur la route qui longeait la voie ièrrée, une jeune fille chevauchait sur 
un petit cheval noir à longue crinière età longue queue, allant de sa lourde 
allure de bcte de labour, paisible et vaillante. Montée comme un homme, 
la paysanne laissait pendre de chaque côté ses jambes chaussées de bottes, 
elle d' avait ni éperons, ni. selle, ni étriers. Avec sa tresse flottant dans lu 



98 LA PETITE RUSSIE. 

dos et son mouchoir rouge noue autour de la tête en forme de haut turban , 
elle était fort jolie, je vous assure, cette amazone du steppe. Un manteau 
disgracieux, pareil à une robe de chambre ouatée, cachait malheureu- 
sement sa taille, qui devait être bien cambrée, si Ton en jugeait par sa 
fiEiçon crâne de se tenir à cheval. 

Autour des bourgs et des villes , la solitude se peuple rapidement. Çà et 
là des chaumières tachaient de points blancs la verdure des arbres et des 
vergers. Dans les cours palissadëes et les jardins aux clôtures de branches 
d'osier entrelacées , des enfants jouaient , et des femmes , les bras levés dans 
une attitude de grâce, étendaient du linge au soleil. 

— Quand vous aurez vu Tintérieur de quelques chaumières, me dit mon 
cicérone , vous comprendrez quel bienfait a été pour le peuple Tabolition 
du servage. Jadis, le paysan était une brute qui se cachait au fond d'une 
tanière. Aujourd'hui, c'est un homme qui loge dans une maison. 

— Mais ce qui est vrai ici , dans la Petite Russie , peut n'être pas vrai 
dans la Grande Russie, observai-Je. 

— En effet, la différence est grande entre les régions du Nord et celles 
du Midi; le contraste n'est pas seulement frappant dans les productions du 
sol, dans le climat, l'architecture, le costume, mais aussi dans le caractère, 
dans les mœurs, les habitudes, la langue. L'isba au toit dentelé est 
inconnue chez nous. 

— Et j'ai déjà pu observer que le Grand Russien porte sa chemise 
sur ses pantalons, tandis que le Petit Russien la porte dans ses panta- 
lons. 

— C'est parfaitement exact. De plus, au gros de Tété, le premier garde 
sa courte pelisse de peau de mouton, le second ne conserve que son bonnet 
de fourrure. L'un protège sa tête, l'autre son corps. Et quelle différence 
d'usages , d'aptitudes et de tendances ! . . . 

Causez avec un Petit Russien , vous serez étonné de la vivacité de son 
esprit, de sa sensibilité d'âme, de son amour passionné et profond pour la 
liberté ! Très-attaché à son pays , il ne le quitte qu'à regret et avec l'espoir 
d'y revenir. Le Grand Russien, au contraire, est un nomade, un vaga- 
bond, un errant. Il aime l'aventure, le déplacement, les voyages, les 
expéditions lointaines, le commerce, les foires, les pèlerinages : tout ce 
qui est mouvement, tout ce qui répond à son besoin incessant de changer 
de place. Avant tout agriculteur, le Petit Russien fuit les villes et ne se 
plaît que perdu dans l'immensité rêveuse de ses prairies. Chez les Grands 
Russiens, le fils marié continue d'haï)iter avec son père, et à la mort de 
celui-ci, l'ainé devient le chef de la communauté. Rien de pareil dans la 



KOSAKS ET PETITS RUSSIENS. 99 

Petite Russie : le fils qui se marie quitte la maison paternelle et va fonder 
une autre famille. 

— La condition de la femme n'est-elle pas aussi tout autre? 

— Oui, car chez nous on ne marie jamais une jeune fille sans son 
consentement. Et une fois femme, elle compte pour quelque chose dans la 
maison du mari. On la consulte, on écoute ses avis; elle est traitée avec 
bien plus d'égards que la malheureuse compagne du moujik. Comparez, du 
reste, le rôle que joue la femme dans les chansons de la Petite Russie et 
dans celles de la Grande Russie , et vous sentirez encore mieux la diffé- 
rence. Dans les chansons populaires grandes russiennes, la femme n'appa- 
raît que comme un être matériel; on ne célèbre que sa beauté plastique, 
la forme sensuelle de son corps; dans les chansons des Petits Russiens, la 
beauté morale est mise bien au-dessus des charmes et des avantages exté- 
rieurs. Et cependant, au point de vue physique, notre paysanne petite 
russienne a bien plus de grâce, de féminité, de séduction toute- puissante 
que la Grande Russienne , massive et flegmatique. Il y a dans la démarche 
de la Petite Russienne quelque chose de joyeux, d'ondulé, de serpentin; 
elle a une tournure vive et printanière, pleine de cachet personnel, d'élé- 
gance native, de jeunesse et d'entrain. Au fond de son regard, il y a une 
mélancolie douce qui attire, et sa voix a quelque chose de caressant, car la 
langue petite russienne est de tous les idiomes slaves celui qui a le plus de 
douceur. Et comme son costume est plus coquet ! comme il a plus d'origi- 
nalité et de couleur! Par la coupe et la richesse des ornements, il se 
rapproche du costume si gracieux des paysannes roumaines de la Transyl- 
vanie. Autour du cou, plusieurs rangs de colliers de corail retombent en 
rouge cascade jusque sur les seins; autour de la taille, une espèce de tablier 
de laine tissé à la maison; et, pour complément de cette toilette peu com- 
pliquée, une longue chemise toute chamarrée d'où s'échappe, ronde et 
ferme, la jambe nue, chaussée le dimanche et les jours de fête d'une botte 
rouge ou noire, fièrement campée sur les talons. 

— Les mêmes différences physiques dont vous parlez ne se retrouvent- 
elles pas chez les hommes? 

— Le Petit Russien ne ressemble pas, en effet, au Grand Russien. Le 
Petit Russien a la tête plus petite, les traits plus distingués et plus fins. 
Svelte et élancé, il est plus souple et plus agile que le Grand Russien. 
On reconnaît en lui le cavalier intrépide du steppe et le mâle descendant 
d'une ancienne race guerrière. Les grenadiers de la garde se recrutent 
presque tous dans la Petite Russie. Le Grand Russien n'a pas l'esprit mili- 
taire des populations de l'Ukraine. « Tous les soldats, dit un chant popu- 



loi) LA PETITE ADSSIE. 

loire des bords de la Moskva , s'en vont en pleurant ; ils s'en vont pleurant 
et sanglotant; pas un qui s'en aille gaiement sans s'affliger ■; tandis que 
c'est en chantant que les Petits Russiens partent pour la guerre. 

— J'ai tu quelque part que le Grand Bussien et le Petit Biissien se 
mëprisent et se traitent en ennemis? 

— Aujourd'hui , ce ne sont plus que des rivaux. Dans les provinces 
du Midi , les noms de ■ Moskal » et de Katxap ' s'appliquent encore aux 
hommes du Nord, mais avec une ironie amicale; et ceux-ci , de leur cdté, 
donnent en riant le sobriquet de Ckocol aux Petits Russiens. Ce tenue 
désigne la longue mèche en forme de tresse que l'habitant des steppes 







portait autrefois sur le sommet de sa tête ordinairement rasée, et qu'il 
enroulait autour de son oreille. 

— Mais , à vous entendre , on dirait que le Grand Bussien et le Petit 
Rusaien appartiennent à deux races distinctes ; le même sang slave ne 
coule-l-il pas dans les veines de l'un et de l'autre peuple? 

— Pas au même degré. Le sang du Petit Russien est plus pur, ce qui ne 
veut pas dire qu'il soit tout à fait sans mélange; le Petit Russien passe 
pour le type du vrai Slave et du vrai Russe, descendant des Scythes, 
tandis que le Moscovite est croisé de Tchoude, de Kirgis , de Tartare. Cer- 
tains ethnographes refusent même de l'admettre dans ta famille euro- 



■ Motkal, c'«it-Ji-dire Hoicai 
barbe, ■ ta efTel ifaeliii 
BaMM I Motia'; et ccni-ci lei appellei 



I. KattapTeul Ain 



bouc. Le Grdiil Ruaiien, qui porte toutï u 
imiL Lu Polona» appellent de mine les 



KOSARS ET PETITS RUSSIENS. lUl 

néenne. Vous savez que la Petite Russie a été la patrie des premiers 
Slaves meDtionnës dans l'histoire ; Hérodote décrit les mœurs des Scythes 
(|ui occupaient les rives du Dnieper, les steppes de l'Ukraine, les bords de 
la mer Noire et de la mer d'Azow. Voyez-vous ces monticules qui forment 
çù et là dans la plaine des bosses vertes, comme de grandes vagues?... 
Ce sont des kourganes. On appelle ainsi les tombeaux des anciens Scythes. 
Ils se disaient enterrer sous ces tertres artifîcieb avec leurs chevaux , 
leurs armes, leurs hîjoux, et les cadavres des serviteurs et des femmes 
esclaves qu'on immolait sur leur tombe. Les objets recueillis dans les 
fouilles prouvent que les Scythes étaient en relations commerciales avec 
les Hellènes , qui leur 
nvaient apporté un peu 
(le leur civilisation 




de payMni de la Petite Rutsie. 



Des statues de pierre , représentant de vieilles femmes , surmontent 
encore quelques-uns de ces tertres. On donne à ces idoles barbares le nom 
de baba (vieille). Elles tiennent leurs mains jointes sur la poitrine, et sont 
restées en grande vénération parmi les paysans. Si un enlànt tombe 
malade, sa mère l'amène k la puissante baba, la lui fait embrasser, et 
s'agenouille pour prier devant la statue à qui elle ofFre du blé , des fruits , 
des pièces de monnaie. Le peuple russe n'est que tardé de christianisme. 
Il est resté païen. On célèbre encore dans plusieurs villages, par des chants 
et par des danses , la fête de la déesse slavonne Dida et de son fils Lado , et 
l'on tire des augures d'un arbre orné de rubans , qu'on abandonne au cou- 
rant de la rivière. Dans la Russie Blanche, eu Voihynie, il n'est pas de 
chaumière qui n'ait son serpent sacré. Et les paysans vont encore jeter des 



i02 LA PETITE RUSSIE. 

kopecks au fond de certaines sources pour leur demander la guërison. 
On vénère par des repas la mëmoire des aïeux. Les bouleaux et les chênes 
sont Tobjet d'un culte religieux. 

Lorsque les colonies slaves de la mer Noire furent refoulées vers le Nord 
par les invasions turques et tartares, les nouveaux venus se mélangèrent 
aux tribus finnoises, mongoles, tchoudes, qui occupaient la Grande Russie, 
et finirent par absorber tous ces peuples dans leur puissante nationalité 
slave. Ceux qui étaient restés dans la Petite Russie s'étaient réfugiés dans 
les steppes , et avaient réussi à se soustraire au contact et à la domination 
des étrangers. Au douzième siècle, lors de l'invasion des Tartares-Mon- 
gols , les immenses plaines de la Petite Russie offrirent aussi un refuge aux 
Slaves du Nord , qui vinrent en masse grossir les rangs clair-semés des 
Slaves du Midi : des villages entiers émigraient, impatients de se soustraire 
au joug du vainqueur. 

Les seigneurs polonais accordèrent toutes sortes de privilèges a ces 
colons, qu'ils opposèrent comme un cordon militaire aux incursions des 
Turcs et des Tartares qui venaient enlever les femmes et les enfants pour 
les vendre aux pachas de Stamboul. Les harems de cette ville étaient alors 
remplis de belles captives petites russiennes. « Terre des musulmans, 
disaient les chanteurs, sois maudite! Tu es enflée d'or, tu t'enivres de 
boissons , mais que chez toi le sort des prisonniers est triste! » Les Kobzars 
chantaient le courage des jeunes filles qui se tuaient ou se noyaient plutôt 
que de devenir la proie des Turcs. 

Dès cette époque, on donna à tout le pays le nom d'Ukraine, qui vient 
de kraïn, frontière, limite, et Ton appela Kosaks ' les habitants des cam- 
pagnes qui s'armaient pour aller guerroyer contre les infidèles et les enva- 
hisseurs. 

— Mais , à côté de ces Kosaks disciplinés , il y avait les Kosaks libres , 
espèces de brigands chevaleresques chantés par les poésies et les légendes 
populaires? 

— Oui, ils formaient de petites républiques, des communautés indé- 
pendantes que venaient grossir les serfs fugitifs, les déserteurs, les moines 
défroqués, les repris de justice : gens de sac et corde, n'ayant rien à perdre 
et tout à gagner, poussés par leur esprit de vagabondage, d'indépendance 
et d'aventure , par leur besoin de mouvement continuel et d'action , leur 
soif de vol et de pillage. 

— Tels étaient, je crois, les Kosaks Zaporogues? 

* Le nom de « Rosak ■ vient du tartareet fignifie soldat irrégulier, armé h la légère. 



ROSAKS ET PETITS RUSSIENS. 103 

— Ce sont les plus fameux. Ils s'étaient installés dans une île rocailleuse 
au milieu du Dniepr, pour garder le cours du fleuve. Un pont-levis donnait 
accès dans leur « steche » ou lieu de rassemblement fortifié. Ils logeaient 
là sous de grands hangars, et le temps qu'ils n'employaient pas aux exer- 
cices des armes, ils le passaient en fêtes joyeuses , dansant, buvant, jouant, 
ripaillant. Quand ils rentraient, tout gorgés de butin, dans leur enclos 
palissade, c'étaient des orgies et des scènes d'ivresse dont le dénoûment 
était souvent tragique. Emportés par leurs petits chevaux rapides, ces sau- 
vages cavaliers fondaient sur une ville ou un village comme un vol de 
vautours. Dans les steppes herbeux qui les cachaient tout entiers eux et 
leur cheval, ils chassaient à l'infidèle comme on chasse au loup, et suspen- 
daient à leur selle, par les cheveux , la tête coupée de l'ennemi. Gonstan- 
tinople, la ville merveilleuse, la ville aux palais d'or, aux mosquées de 
marbre, les attirait, comme elle avait attiré les Croisés. Ils rêvaient de 
ses harems et de ses sultanes; et plus d'une fois, les sentinelles turques qui 
veillaient aux remparts signalèrent l'approche des corsaires kosaks , dont 
les barques légères s'attaquaient aux gros navires de la flotte impériale. 
Ils se proclamaient les défenseurs de la foi. « Que celui, chantaient-ils, 
qui veut, pour la foi chrétienne, être empalé, roué, écartelé, nous suive! » 
Mais à dire vrai , le vol et le pillage les intéressaient bien plus que la 
défense de la religion. Quand ils rentraient les mains vides dans leur 
setche, ils brisaient les boutiques des juifs et s'emparaient sans payer de 
tout ce qu'elles contenaient. La justice se rendait chez eux en présence de 
toute la communauté , et la sentence s'exécutait à l'instant même , car le 
bourreau attendait près des juges, la hache en main. Il s'avançait vers le 
coupable, et lui demandinit sa tête, ou un de ses bras. Les voleurs étaient 
attachés à un poteau d'infamie, et roués de coups. On enchaînait à un 
canon celui qui avait fait des dettes, et on le laissait ainsi jusqu'à ce qu'un 
de ses camarades consentit à payer pour lui. Le meurtrier était couché 
vivant dans une fosse profonde ; on posait sur lui le cercueil qui renfermait 
le cadavre de sa victime, puis on les couvrait tous deux de terre. 

Ils étaient soumis à un chef suprême qui avait le titre d'hetman , et que 
les rois de Pologne investissaient eux-mêmes , en lui remettant l'étendard 
à queue de cheval, la masse d'armes et le sceau. Jamais peut-être ils ne se 
seraient insurgés contre les Polonais , si ceux-ci avaient eu assez de diplo- 
matie pour leur laisser leurs privilèges, et respecter leur religion, à laquelle 
ils étaient très-attachés. Mais les seigneurs polonais avaient chassé tous les 
moines orthodoxes et transformé les monastères en étables. Les enfants 
mouraient sans baptême, car les églises avaient été louées aux Juifs qui 



104 LA PETITE RUSSIE. 

n'y laissaient entrer que ceux qui payaient. Si vous avez lu Tarat$ Boufba 
de Gogol, vous devez vous souvenir que les cris de guerre qui éclataient 
alors parmi les Kosaks révoltés étaient : « Pendons d'abord les Juife; qu'ils 
ne puissent plus faire de jupes à leurs Juives avec les chasubles de nos 
prêtres! qu'ils ne mettent plus de signes maudits sur les hosties 1 Noyons 
toute cette sale engeance dans le Dniepr ' ! ■ Les représailles des Kosaks 
furent terribles. Ils massacraient les entants, incendiaient les villages, 
et arrachaient, du genou ù la plante des pieds, la peau aux malheureux 
Juifs. 

Gogol raconte que le prélat d'un monastère polonais ayant eu connais- 




La • atechc ■ des Kosaka Zapuroguei. 

sance de l'approche de Zaporo^os, envoya deux de ses moines uu-devant 
d'eux, n Dites à l'abbé de ma part, répondit le hachevoï (chePj, qu'il n'a 
rien à craindre. Mes Kosaks ne font encore qu'allumer leurs pipes. ■ Et 
bientôt la magnifique abbaye fut entièrement livrée aux flammes; ■ les 
colossales Fenêtres gothiques, ajoute le poète, semblaient jeter des regards 
sévères & travers les ondes lumineuses de l'incendie. » — Les cadavres des 
Polonais trouvés après le combat étaient attachés par grappes aux queues 
des chevaux que les Zaporogues chassaient devant eux à travers les champs 
à grands coups de fouet, et tous ces corps nus, mutilés, sanglants, rou- 



< La btioe des popnlation* petite* ruiaiei 



* contre le* Juif) date de cette époque. Le* dei^ 
: bai ne eit encore vivace. Le* ancienne* graTore* 
u temps repré»entent le* cavaliers koiak* jouant de la bandoura, ■laii *ur un tertre, i l'ombre 
'un arbre, aui branche* duquel «>nt pendu* par le* pieds un Juif et un Polonaii. 



ROSAKS ET PETITS HUS8IENS. i05 

laient et se heurlaîent dans ta poussière comme dans les dernières convul- 
sions d'une lutte horrible et sauvage. 

Les Kosaks n'avaient piti^ ni des jeunes femmes « aux noirs sourcib • , 
ni des jeunes Biles au visage rayonnant. Elles ne pouvaient pas même 
trouver un reluge dans les temples. << Tarass, dit Gogol qui s'est fait l'his- 
torien fidèle du héros d'une de ces insurrections de Kosaks, Tarass les brû- 
lait sur les autels. Plus d'une main blanche comme la neige s'éleva du sein 
des flammes vers le ciel, au milieu de cris décbîrants qui auraient ému 
des rochers, et feit trembler d'émotion l'herbe des steppes. Mais les cruels 
Kosaks n'entendaient rien, et soulevant tes petits enfants sur la pointe de 
leurs lances, ils les jetaient aux mères dans les flammes. >> 

Enfin, après de longues années de lutte, les Kosaks envoyèrent une 




Let cadavret dei Polonaia étaient attirhéi à la ^ueue de» ubevaux. 

dépulation à Moscou pour solliciter la protection du Tzar ; mais bientôt, 
craignant de s'être donné un maître, ils voulurent reprendre leur ancienne 
indépendance. Qui ne connaît l'histoire de Mazeppa? Sous Catherine II, 
Potemkin, cet intelligent créateur de la Nouvelle-Russie, s'empara, sur 
l'ordre de la souveraine, de la setche des Zaporogues et exila tous les 
Kosaks guerriers dans l'ile de Phanizoé, et sur la rive orientale de ta mer 
d'Azow. Les Kosaks qui font aujourd'hui partie de l'année, forment une 
espèce de gendarmerie à cheval employée a la police des villes, h la sur- 
veillance des frontières et au transport des prisonniers et des déportés. 
Dans les villages de la Petite Russie, composés autrefois de paysans nobles 
et libres, et de paysans serfs, les descendants des premiers sont si fiers de 
leur origine qu'ils se donnent encore le nom de ■ Kosaks ■ , et que pour 
rien au monde îls ne frayeraient avec les fils de serfs, ni ne s'allieraient 
avec eux par des mariages. 



100 LA PETITE RUSSIE. 

Le train s'était de nouveau arrêté devant une de ces gares du steppe qui 
se ressemblent toutes, et qui ont Taspect peu pittoresque et peu intéressant 
d'une grande baraque délabrée. Sur un banc, près de la porte, dans une 
attitude d'abandon et de repos, se tenait un magnifique vieillard à la longue 
moustache blanche et aux épais cheveux qui se tordaient en désordre le 
long de ses joues maigres et hâlées. Il était en bras de chemise et étalait 
en plein soleil sa large et puissante poitrine. Des pantalons d'indienne à 
raies et à dessins bleus bouffaient autour de ses fortes cuisses, au-dessus de 
grosses bottes en cuir racorni qui lui montaient jusqu'aux genoux. 

— Tenez, voici un vrai Kosak ! s'écria mon cicérone. On pourrait cher- 
cher longtemps un type aussi parfait. Voyez l'expression fière et belliqueuse 
de sa figure!... Imaginez un tel homme à cheval, équipé en guerre, armé 
de sa longue lance, je vous défie de trouver son pareil dans toutes les armées 
du monde... 

Le train était reparti avec un sifflement. A mesure que nous avancions, 
le pays devenait plus beau. C'étaient des prairies sans limites, « riches et 
libres » , comme les appelle le Petit Russien. Le steppe avait pris un élar- 
gissement superbe d'océan, une immensité profonde de haute mer, poussant 
comme des flots, jusqu'à l'horizon bleuâtre, ses herbes ondulantes, que les 
clartés paies du soleil couvraient de reflets argentés, semblables à de blan- 
ches écumes. Je regardais de tous mes yeux ce splendide changement de 
décor, et j'éprouvais une étrange sensation. Il me semblait que je voyageais 
maintenant en bateau a vapeur. Le train glissait si mollement!... Et les 
rares bouquets d'arbres que j'apercevais à des distances infinies me fai- 
saient l'effet de petites îles battues par les vagues vertes des plantes sau- 
vages. Une ligne mouvante de points blancs passait au fond de cette solitude. 
On eût dit une troupe de cygnes. C'étaient des outardes. 

Les outardes barbues sont très-communes dans les steppes, me dit 
l'envoyé du comte, où elles demeurent même l'hiver. C'est alors que la 
chasse en est le plus facile. La gelée blanche couvre leurs ailes d'une 
couche de glace et paralyse leur vol. Les habitants du steppe montent sur 
leur» meilleurs chevaux et les poursuivent jusqu'à ce qu'ils puissent les 
assommer à coups de nayaika^. Les vieux mâles sont très -courageux et 
se défendent aussi bien contre l'homme que contre les chiens. Quand on 
les chasse au lévrier, elles se groupent pour tenir tête à l'ennemi. En 
été, il est fort difficile d'approcher ces oiseaux, qui s'entourent de sen- 
tinelles comme les marmottes. Il faut que le chasseur ait recours à toutes 

* Fouet kofiak à nceucN. 



• • W't's j»i:< «le Iti |nirft', (J;nis mil* 

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KOSAKS ET PETITS RUSSIENS. 107 

sortes de ruses. L'outarde ne se défie pas des paysans et des femmes ; 
pendant que ceux-ci travaillent, elle se promène autour d'eux, en se dan- 
dinant et en se pavanant. Aussi le chasseur se dëguise-t-il en paysan, quel- 
quefois même en femme ; ou bien, couché sur un char de campagne traîné 
par des bœufs, il cache ses armes dans le foin. 

Les femelles ont pour leurs petits la plus vive tendresse. Quand ceux-ci 
sont en danger, elles essayent de les sauver, en attirant sur elles seules 
l'attention des chasseurs. En Ukraine, on élève des outardes domestiques 
en faisant couver leurs œufs par des poules ou des dindes. — Les steppes 
abondent en oiseaux de toute espèce. L'aigle, la grue, l'oie sauvage, la 
caille, y sont communs; les perdrix nichent dans les hautes herbes, les 
hérons se cachent dans les roseaux, les tourterelles et les pigeons sauvages 
roucoulent dans les chênes, les geais azurés s'appellent et se répondent ; et, 
la nuit, le rossignol jette aux petites étoiles qui sourient, les effusions mélo- 
dieuses de son cœur. 

Bientôt, entre les bras maigres des cerisiers et des pruniers, les premières 
chaumières du village de N... nous apparurent pittoresquement dissémi- 
nées comme des tentes dans une oasis. 

Des pies, sautant de branche en branche, jacassaient comme de vieilles 
commères, avec des mouvements de queue saccadés. De notre wagon, 
nous dominions l'intérieur des enclos aux murs faits de branches entre- 
lacées. Près des granges aux toits de chaume noirs, et à moitié dégarnis, 
des enfants jouaient, des chiens dormaient, des pigeons volaient, et des 
porcs obèses comme des pachas, couchés sur un lit de boue moelleuse et 
chaude , étalaient dans une jouissance et une douceur de bien-être leur 
gros ventre flasque et rose chatouillé de rayons de soleil. 

Des pots en terre servant à la cuisine domestique s'égouttaient et 
séchaient à l'air, plantés sur des perches, comme des épouvantails. Et, 
sur les palissades, sur les toits, sur les pots même, partout où ils avaient 
pu trouver un perchoir, des coqs se dressaient dans une attitude hautaine 
de coqs de clocher. Il y en avait de toutes les couleurs, depuis le blanc 
crème jusqu'au rouge braise; de grands, de petits, de jeunes, de vieux, 
levant leur tête guerrière couronnée de pourpre, battant de l'aile et pous- 
sant un coquerico d'appel . 

Dans un enclos, près d'un puits à la longue poutre levée, une scène 
biblique se passait. Une Rebecca petite russienne donnait à boire, dans un 
petit baquet de bois, à un Éliézer du steppe, aux longs cheveux et en hautes 
bottes. La jeune fille avait une grâce charmante, malgré une espèce de par» 
dessus sans manches qui l'emprisonnait comme dans une gatne. La chc'- 



108 LA PETITE RUSSIE. 

mise retroussée sur ses bras nus, elle tenait d'une main la petite perche 
du puits, fa laquelle est attaché le baquet, et de l'autre elle fetsait pencher 
le vase aux lèvres du jeune homme, à qui elle semblait dire comme dans la 
chanson : ■ O Ivan, si tu veux boire, nous boirons ainsi toujours ensemble; 
ensemble nous ferons le chemin de la vie, ton bras soutiendra mon bras et 
mon bras soutiendra le tien, et nous tacherons d'égayer deux maisons ; la 
maison de ton père et la maison du mien 1 >> 




CHAPITRE IX 

VIE DE CHATEAO- 




Une élégante voiture attelée de deux su- 
perbes chevaux et un laquais portant une livrée 
sombre aux boutons blancs armoriés, nous 
attendaient devant ta gare. 

Nous traversâmes rapidement le villuf^c, où 
toutes les l'emmes en émoi s'interpellaient d'une 
chaumière à l'autre, et accablaient de malé- 
dictions et d'injures le cadavre d'un énorme 
loup que les domestiques du château transpor- 
taient sur une charrette. Une battue avait été 
orj^niséedans la journée parles hôtes du comte. 
De quatre loups qu'on avait débusqués, on 
n'avait pu en tuer qu'un. Ces animaux devien- 
nent heureusement assez rares dans la Petite Russie, et les histoires de 
voyajjeurs en traîneau, poursuivis par des bandes de loups, ne sont plus 
que des légendes. 

— Ah ! monsieur, s'écria mon cicérone, ne croyez pas que ce soit là la 
vraie manière de chasser le loup! La bonne manière, la plus gaie, la plus 
amusante se pratique en hiver, quand la plaine n'est plus qu'un désert de 
neige durcie. On choisit une nuit de clair de lune. On tait un bouchon de 
foin, on l'attache derrière un traîneau, on met deux petits cochons dans 
un sac, on attelle un vieux cheval de paysan, etprrrt! on part... Les loups 
sont très-malins. Ils savent parfaitement distinguer un attelage campa- 
gnard d'un attelage de seigneur, et ils se méfient toujours de ce dernier. 
C'est pourquoi l'on prend une vieille rosse. Quand on est en pleine cam- 
pagne, on pince les oreilles des petits cochons, qui se mettent aussitôt à 
crier : corne! coûte!. .. Les loups affiimés qui rddentse disent : ■ Ohl oli! 
de la chair fraîche ! >> et ils accourent dans la direction d'où viennent les 



iiO LA PETITE RUSSIE. 

cris. Le bouchon de paille suit tous les mouvements et les oscillations du 
traîneau, et les loups croient avoir devant eux un vërilable cochon qui re- 
bondit sur la neige en criant. .. Les voilà qui s'élancent, des étincelles rouges 
plein les yeux... Une décharge générale les accueille. Ah! quels hurle- 
ments! Il y en a quelquefois cinq ou six qui se débattent, mortellement 
blessés... Je vous assure que c'est bien amusant, bien plus amusant que de 
les chasser à courre, car en rase campagne un loup finit toujours par se 
laisser prendre comme un lapin : on lui encapuchonné la tête, on lui lie les 
pattes et on le rapporte en croupe. Les paysans enferment le pauvre animal 
ainsi capturé dans un hangar; et quand il est bien reposé, quand il a repris 
ses forces, ils lâchent un chien contre lui : le combat est terrible. Il dure 
plusieurs heures... Souvent les deux adversaires succombent... Les Tar- 
tares de Crimée chassent encore le loup avec Faiglc... Quand Tanimal 
s'abat épuisé, Foiseau fond sur lui et lui crève les yeux. 

A droite et à gauche du chemin, les maisonnettes du village, coiffées de 
leur grand toit de chaume, se dressaient au milieu de leurs jardins a lu 
clôture festonnée de melons et de concombres. Quelques tournesols 
levaient encore leur tète noire entourée d'une auréole d'or, et des pruniers 
chargés de fruits ressemblaient à des arbres tout bleus. Des fleurs jaunes 
grossièrement barbouillées sur les murs blanchis à la chaux d'une maison 
attirèrent mes regards. 

— Vous ne savez pas ce que veut dire cette enseigne? me demanda l'en- 
voyé du comte. 

— Non. 

— Elle veut dire qu'il y a là une fille à marier... Les jeunes filles pei- 
gnent elles-mêmes ces fleurs, avec le suc de certaines plantes... En Li- 
thuanie, le père met bien sa fille sur un char, avec toute sa dot, et s'en va 
la promener de village en village, jusqu'à ce que la jeune fille ait trouvé un 
mari... Oh! nos mœurs se sont conservées originales... Ainsi, quand une 
jeune fille devient mère, ce qui est du reste très-rare, on la dépouille de sa 
chevelure et on la coiffe du pokritk, du mouchoir noué en turban des 
femmes mariées... Et si le père, gardien responsable de l'honneur de sa 
fille, a failli, on passe un collier de cheval à son cou et on le promène à 
travers tout le village. . . 

Les paysans que nous rencontrions, vêtus de la swita brune, fiumant leur 
pipe courte, leur tulkay étaient de belle race, de taille moyenne, robustes; 
ils avaient le teint clair, les cheveux blonds ou châtains. Les paysannes 
me rappelaient par leur attitude ces belles Italiennes qu'on voit, plantées 



VIE DE CHATEAU. 111 

corame des statues de déesses, h Tentrée des misérables hameaux de la 
campagne romaine. Elles ont le teint brun, les yeux profonds, voilés de 
longs cils , la taille large , une vigueur superbe comme celle de la nature 
qui les entoure. 

En sortant du village, on aperçoit à droite un grand diable de bâtiment 
tout blanc; c'est un ancien grenier d'abondance qu'on a transformé en ca- 
serne d*artillerie. 

Des canons, gardés par des sentinelles qui bâillaient comme eux, allon- 
geaient vers rhorizon leur cou luisant et doré, flairant le vent qui venait du 
côté de r Autriche. 

Devant nous, dans un encadrement de verdure, se dessinait la grande 
grille du parc, près de laquelle deux mendiants étaient assis. Le plus âgé, 
au front haut, aux traits réguliers, à la belle figure de vieillard résigné et 
paisible, était aveugle. Il était vêtu d'un cafetan en guenilles retenu autour 
de son corps maigre par une écharpe rouge. Ses pantalons de toile, noués 
avec une ficelle au-dessus de la cheville, laissaient voir ses pieds nus dans 
des restes de bottes trop larges, dont on avait coupé la tige avant de les 
lui donner. Sa besace à demi pleine servait de point d'appui au bras de son 
compagnon, assis plus bas que lui, sur un tas de terre. Ces deux figures se 
détachaient sur la blancheur crue de la muraille avec un accent de poésie 
réaliste si poignant, que je regrettai de n'être pas peintre. C'était un de ces 
tableaux bien modernes, magnifiquement simple, racontant dans son émou- 
vante tristesse le drame quotidien de la misère humaine. 

La voiture traversa le parc en suivant une belle allée principale que des 
paysannes coiffées d'un mouchoir de couleur, pieds nus, nettoyaient; ar- 
mées de- râteaux, elles entassaient comme des monceaux d'or les feuilles 
d'un jaune métallique, tombées des tilleuls, des platanes et d'autres arbres 
d'essence différente qui élevaient là, comme dans le fouillis d'une forêt 
sauvage, leurs cimes mouvementées et inégales. Au bout de l'allée, dans 
ime grande trouée claire, se montrait un jardin dont les dernières roses, 
les dahlias rouges et jaunes, piquaient d'une note vive et éveillaient d'un 
sourire les mélancolies de l'automne qui déjà avaient envahi les parterres. 

Je m'attendais à voir surgir, au milieu d'une cour hérissée de mauvaises 
herbes et parsemée de maisonnettes de service aux toits de chaume rongé, 
véritables ruches à souris, un de ces châteaux branlants de gentilhomme 
ukranien comme en a décrit Tourgueneff : haut d'un étage, élevé sur une 
assise de briques, avec un perron entouré d'une rampe vermoulue, des vitres 
verdâtres dans d'étroites fenêtres que surplombe un toit en planches jadis 



lit I.A l>F,TITK BDSS1E 

peint en rouge. Mais ce liit devant une villa (jimpanteet fort jolie, con- 
struite sur le plan d'un temple grec avec une façade à colonnes surmontée 
d'un fronton, que les chevaux s'arrêtèrent. Les châteaux, dans le sens que 
nous donnons à ce mot, n'existent pas en Russie, où les seigneurs n'ont 
jamais été les défenseurs ni les protecteurs de leurs vassaux, Quand le Turc 
ou le Tartare était signalé, les paysans allaient se réfugier dans les cou- 
vents, qui seuls avaient des enceintes fortifiées. 

L'arrivée de la voitnre attira les domestiqurs porUint l'ancien costume 







polonais, la redingote à brandebourgs, les hautes boites. On me fit passer 
par un large couloir où pendaient, encadrés de bois blanc, des portraits de 
chevaux peints à l'aquarelle ; puis je fus introduit dans te salon que prolon- 
geait, du côté du jardin, une terrasse vitrée comme une serre, et rem- 
plie de Heurs, de plantes embaumantes et d'arbusfes rares, aux floraisons 
étranges. 

Le comte, en robe de chambre de soie, sa chemise russe sans col bou- 
tonnée vers l'épaule droite, était renversé dans un fauteuil américain et 
lisait la Revue des Deux Mondes. Il avait à ses côtés un petit être grotesque 
et contrefait, espèce de Triboulet et de nain uniquement chargé de lui 



VtE DE CHATEAU. 113 

nouer sa cravate (il montait pour cela sur la table), de confectionner ses 
cigarettes, et d'allumer celle que son mattre daignait choisir pour la porter 
à ses lèvres. 

La présentation fut très-cordiale. Le comte est un homme simple, très- 
bon, très-afTable. Peiidant que de sa bonne grosse voix traînante et dolente 
il me parlait de ses rhumatismes, j'examinais les merveilles et le luxe de 
satrape qui t'entouraient. Des nattes de Chine sur lesquelles des peaux 




A !■ porte du parc, deux 



d'ours blancs mettaient des plaques neigeuses, recouvraient le parquet. 
Des lampes bizarres, décrochées de quelque mosquée du Turkestan, des- 
cendaient avec des contorsions de plantes noueuses et trapues du milieu 
des rosaces bleu et or du plafond, qui devait ressembler, la nuit, à un vrai 
morceau de firmament étoile. Sur des socles de mari>re, à demi cachées 
par des massifs d'azalées et de glycines grimpantes, des statues se dres- 
saient. 

A l'extrémité de lu galerie, une vaste rotonde décorée de tapis persans 



114 LÀ PETITE RUSSIE. 

et de portières orientales. Au-dessus d'un large divan caucasien, une glace 
de Venise épanouissait les floraisons de verre de son cadre moulé en guir- 
lande; et, de chaque côté, disposées en étoiles, des panoplies d*armes bar- 
bares : pistolets kirghis, coutelas circassiens, lances turcomanes, étaient 
accrochés pour mieux faire ressortir la grande glace, qui luisait conmie un 
bouclier d'argent massif. En face, à l'autre bout de la galerie, se détachait 
dans son cadre noir sculpté un magnifique tableau à Thuile, œuvre d'un 
maître de la jeune école russe : un paysage grandiose du steppe au coucher 
du soleil, alors que a la brillante étendue, comme dit Gogol, reflétant les 
derniers rayons, prend une teinte de plus en plus sombre; que l'ombre 
s'allonge et devient d'un vert foncé; que les vapeurs du soir s'élèvent et se 
font plus épaisses, et que chaque petite fleur, chaque brin d'herbe, exhale 
une odeur ambrée » . C'était bien la scène décrite par le poète de l'Ukraine 
que le peintre avait voulu représenter : des Kosaks couchés sur leur 
manteau, tandis qu'autour d'eux leurs chevaux errent dans les hautes 
herbes. Les étoiles de la nuit les regardent, ils écoutent tout ce monde 
d'insectes qui remplit le steppe, et dont les cris, les sifflements, les su- 
surrements, retentissent comme pour bercer leur sommeil. Le ciel, par 
endroits, est coloré des reflets ardents des joncs secs brûlés dans la prairie, 
et une troupe de cygnes, volant vers le nord, prend en passant dans cette 
réverbération une teinte rose : « il semble que des mouchoirs rouges volent 
dans les ténèbres.» 

— Monsieur , me dit le comte après dix minutes de conversation , je ne 
veux pas vous retenir plus longtemps... Vous avez peut-être besoin de 
vous reposer un peu. 

Je ne me reposais que trop ! Une béatitude pleine de douceur coulait en 
moi, dans cette atmosphère aux effluves parliimés; et, ébloui de ces splen- 
deurs asiatiques , rêvant aux steppes chantes par Gogol , je fermais à demi 
les paupières. Songez un peu, sortir de Berditschew pour tomber dans ce 
palais des Mille et une Nuits! Mais si le comte avait été une petite comtesse, 
je n'aurais certainement pas fermé les yeux, et je l'aurais regardé comme 
on regarde une fée. 

A un coup de sonnette donné par M. X. . . , un valet de pied parut. 

— Voici, me dit le comte, votre domestique. Il répond au nom d'Andry 
et sait assez d'allemand pour vous comprendre. Il va vous conduire dans 
le petit appartement qui vous a été préparé... Nous dînons à six heures, 
et nous déjeunons à midi. . . En dehors des repas, la liberté la plus complète ! 
Chacun fait ici ce que bon lui semble... Avez-vous envie de vous promener 
en voiture? Demandez qu'on attelle... Voulez -vous monter à cheval? 



VIE DE CHATEAU. 115 

Choisissez le cheval qui vous convient... Il y a toujours vingt chevaux 
dans les écuries... 

Autour de la villa, cachés comme des nids dans les arbres, s'élèvent six 
pavillons uniformes à deux étages, réservés aux hôtes du comte. Andry 
me conduisit au defnier pavillon de droite , à côté duquel s'ouvrait , avec 
la noblesse sévère d'un portique, une des grandes allées ombreuses du 
parc. Oh! qu'elle était jolie, ma chambre, avec son parquet de chêne miroi- 
tant , ses tapis en peau de loup , ses vieux portraits qui mettaient autour de 
moi comme le sourire du passé , ses rideaux de soie bleue relevés de bouf- 
fettes rouges , et son petit balcon étroit , blotti entre deux colonnes , der- 
rière une draperie de chèvrefeuille suspendue comme un rideau d'alcôve ! 
Quel endroit délicieux pour se reposer et rêver ! 

Des pelouses vertes coupées de parterres encore fleuris fuyaient en de 
lointaines et mourantes perspectives, jusqu'à une rivière qui partageait le 
paysage en deux, d'une longue barre d'argent niellé; de l'autre côté, sur 
la berge, au milieu de saules aux chevelures éplorées et de peupliers droits 
comme des panaches , une ferme levait en plein midi son toit de tuiles bril- 
lantes et ses murs lavés à la chaux. On eût dit une paysanne coiffée d'un 
mouchoir rouge et vêtue d'une chemise blanche. 

Les ombres s'allongeaient , bleuâtres et flottantes ; dans les buissons et 
dans les allées du parc, le jour s'endormait; à l'horizon, au milieu d'un 
poudroiement d'or et de rubis, le soleil se couchait, et dans la nuit qui 
déjà avait envahi les ramures, des échanges caressants, des tendresses 
nocturnes de voix s'entendaient. 

Une cloche sonna, à laquelle quelques hurlements de chiens répon- 
dirent; c'était l'heure du dîner, le premier appel. 

Les convives s'étaient réunis dans le grand salon , où une profusion de 
bougies noyait dans une clarté intense et vibrante les riches tentures et 
les tableaux qui décoraient les murs. Auprès du comte, sur un divan , se 
tenaient une jeune femme et une jeune fille en toilette simple , mais élé- 
gante , qui ne faisait que mieux ressortir la grâce et la finesse aristocra- 
tiques de leur taille. C'étaient la comtesse et sa fille, celle-ci blonde, l'autre 
brune, mais toutes deux également charmantes. Un groupe d'hommes en 
habit noir les entourait, parlant français comme dans un salon parisien. 
La comtesse racontait qu'elle venait d'avoir une grande frayeur. Elle était 
allée, l'après-midi, dans le bois voisin, son petit corbillon au bras, cueillir 
des fraises avec sa fille. Un chien sauvage, comme il en rôde tant dans le 
steppe, passa près d'elles, heureusement sans les voir : il était atteint 



I.A l'ETITE 




(le lu rage. Eti retournunt au ch&leait, elles rencontrèrent un paysan iittaclié 
au domaine, ses puntaluns sanglants et dt-chirës, qui leur dit qu'il uvail 
été mordu, qu'il allait mourir, et qu'il venait leur faire ses udieux. Il se 
jeta aux pieds de la comtesse en lui demandant pardon si jamais il l'uviiil 




oFFensée : » Fnrdonnez-moi comme je vous pardonnel <i Ayant dit ces mois, 
simplement, d'une voix douce et calme, il se releva, puis il s'en alla d'un 
pas tranquille, comme un travailleur qui a fini sa journée et qui va se 
reposer jusqu'au leodemain. 



VIE DE CHATEAD. UT 

La comtesse ajouta qu'elle avait déjà vu plusieurs paysans ainsi mor- 
ilus par des cliiens , et que tous avaient montré le même sang-froid , la 
même résignation stoïque en face de la mort. Pas une plainte. Une attente 
sereine que la vie se soit écoulée comme le flot d'une source qui peu à peu 
se tarit. 

TourguenefF l'a dit, le Russe a une manière étrange de mourir. Nous , 
nous regrettons tant de choses ! Pour le moujik , la mort est la fin d'une 
dure existence de travail et de misère; et puis, c'est encore le change- 
ment, l'inconnu , le mieux peut-être , le calme repos en tout cas. Le paysan 
croit qu'il ressuscite immédiatement dans l'autre monde sous la même 
forme chamelle qu'il a eue dans celui-ci. Aussi , chaque fois qu'un de ses 
clieveux ou un poil Je sa liarbe tombe, il le renieille précieusement afin 




Halte des 



de se présenter devant le Père Ëlernel et ses anges, orné de toute sa che- 
velure et de toute sa barbe. 

Un domestique annonça que le diner était servi. Les messieurs offrirent 
leurs bras aux dames; on passa dans la salle à manger, en vieux chêne, 
avec des dressoirs où s'entassait , derrière les vitrines , une massive argen- 
terie. Au milieu et aux deux bouts de la tuble, des Heurs remplissaient des 
corbeilles d'argent, de hauts candélabres faisaient pleuvoir une pluie de 
paillettes et d'étincelles sur les carafes, les verres de cristal , sur les assiettes 
de porcelaine aux fines transparences, sur les cuillers, sur les fourchettes, 
sur lu lame polie et miroitante des couteaux. 

Les habits noirs des hommes tranchaient sur les toilettes claires de^^ 
dames et les blancheurs de leur teint, justifiant ce surnom de « colombes » 
que les Turcs avaient donné aux femmes de l'Ukraine. 

Nous étions une trentaine de convives , mélangés comme une société de 
table d'hùte. Il y avait lii des gentillàtres du steppe, des fils de famille de 



IIS LA PETITE RUSSIE. 

Varsovie, grands chasseurs et grands coureurs, des invités venant de 
Kiew, des intendants de toutes les catégories, des marchands de passage, 
des hommes d'affaires , des voisins et des voisines, et un vieux militaire en 
retraite à qui Ton donnait de FExcellence long comme le bras. A sa grosse 
chaîne de montre d'or pendaient, en guise de breloques, des canons et des 
pistolets. Sa cravate était ornée d'une tète de mort en corail, montée en 
épingle ; il louchait et parlait d'une voix flùtée en dressant un long cou 
maigre de vieille cigogne. 

Le service commença par un potage polonais, un borsch velouté, étofFé, 
délicieux; puis vinrent des hors-d'œuvre variés, un magnifique poisson 
péché dans la rivière et qu'on mangea baigné d'une crème aux écrevisses , 
puis ce fut un filet de bœuf piqué, à cœur rose, royalement couché dans la 
pourpre de son jus , des poulets de grain à la broche , des cailles truffées à 
la moelle, posées sur des coussms de pain grillé, et je ne sais combien de 
plats de légumes, d'entremets et de desserts, le tout de haute facture et 
confectionné de main de maître. Sous la surveillance d'un majordome 
français, les domestiques en livrée allaient et venaient, versant du vin de 
Madère, du vin de Bourgogne et du vin de Bordeaux, que les hommes 
buvaient à plein verre. La conversation était fort animée. Mou voisin , un 
jeune propriétaire , me faisait un tableau poétique de la vie de cliàteau en 
Ukraine : 

— Je voudrais, me disait-il, vous faire goûter cette vie; vous verriez 
comme elle est active, comme elle est pleine et intéressante! Un tour- 
billon , comme votre tourbillon parisien , mais un tourbillon qui fortifie , 
au lieu de ne laisser que lassitude après lui. 

Les grands propriétaires ne viennent passer que les mois d'été dans 
leurs résidences seigneuriales du steppe. L'hiver, on les rencontre à Nice, 
à Paris, au pied des pyramides ou sur les glaces de la Neva. Quand le 
steppe s'est changé en vaste océan de fleurs, quand les brises n'apportent 
plus que des bouffées de salubres senteurs , quand les rossignols jettent de 
nouveau leurs mélodies rêveuses à la mélancolie de la lune , dans les murs 
du château muet se réveillent tout à coup une animation extraordinaire, 
une gaieté expansive, un véritable entrain kosak, plein d'élan, de fougue, 
de fièvre. 

Chaque jour amène des hôtes nouveaux. Jamais l'annonce d'un visiteur 
inattendu ou d'un étranger n'est une surprise. Et c'est toujours un plaisir. 

La vie de famille a des allures larges et libres; la maison est ouverte 
jour et nuit. On y descend sur une simple recommandation , ou même en 
se présentant soi-même. L'hospitalité est antique. 



VIE DE CHATEAU. 119 

Et plus il y a de monde, plus on s'amuse et plus on rit... 

On feit de grandes parties en voiture ou à cheval ; et sur Therbe, à 
Tombre des chênes, il y a des dînettes champêtres et des repas d'une folà- 
trerie!... On boit du vin de Champagne, on cause, on joue, on chante, et 
quelquefois on danse ! . . . 

Le steppe offre à la fois les plaisirs de la chasse et ceux de la pêche. Il 
est émaillé de jolis petits lacs, où les compagnons de Wladimir, racontent 
les légendes, venaient tuer les grues argentées et les oies sauvages... 

Rien de plus animé que cette immense nappe d'herbes vertes et de mois- 
sons d'or sans cesse sillonnée de chasseurs et de bergers à pied et à cheval, 
de marchands qui s'en vont de château en château, de chaumière en chau- 
mière, de hhuloren khutorK 

Et les tschoumahs, ces hardis voituriers du steppe, il en existe encore, 
malgré les bateaux à vapeur et les chemins de fer. Vêtus d'une chemise et 
d'un pantalon goudronnés, — seul moyen de se préserver des insectes et de 
la vermine, — ils sont en route tout l'été, suivant les ornières séculaires des 
caravanes qui les ont précédés. Ils transportent les blés aux ports de la 
mer Noire, et reviennent avec des chargements de sel et de poissons sè- 
ches. Les chansons disent leur courage, leurs fatigues et leur vaillance ; la 
poésie populaire fait d'eux des héros, comme elle en a fait un du Kosak et 
du brigand. Le tschoumak affrontait autrefois les plus grands dangers. Il 
n'était jamais sûr de revoir le toit de sa chaumière. Quand il mourait en 
route, ses compagnons lui élevaient un petit kourgane, et ne manquaient 
pas de déposer à côté de son corps une bouteille d'eau-de-vie, afin que son 
âme ne souffrit pas de la soif. 

Le tschoumak a pour ses beaux bœufs à l'œil doux l'affection de 
l'Arabe pour son cheval. Dans ses chansons, il leur parle comme à des 
amis, comme à de fidèles et bons compagnons : « mes bœufs! mes 
bœufs gris et tachetés, que vous êtes de braves bêtes ! Voilà trois jours que 
sans boire ni manger vous restez au timon ! » Ou bien il leur demande : 
« Mes bœufs gris, pourquoi ne buvez-vous pas? Pourquoi faites- vous ce 
chagrin à votre jeune maître? » Si le hibou lui a annoncé sa mort, si les 
funestes présages de l'oiseau se réalisent, avant de mourir, c'est encore à 
ses bœufs qu'il dit adieu : a Ah ! mes bœufs, mes bœufs gris, qui sera votre 
maître quand je ne serai plus de ce monde? » Et les bœufs gris se mettent 
à flairer tristement le tschoumak qui meurt. 

C'est un tableau qui a inspiré plus d'un peintre, que la vue de ces files 

* Métairie dans le steppe. 



lîO LA PETITE RUSSIE. 

interminables de chariots, traînés par de grands bœufs robustes, que mène 
un tschoumak aux longues moustaches retombantes, sa queue de che- 
veux tressés rejetée derrière Toreille, son bonnet de peau de mouton sur la 
tête et sa houssine à la main. Le convoi se déroule jusqu'à Thorizon dans 
rimmensité herbeuse du steppe. Un tschoumak conduit à lui seul une dou- 
zaine d'attelages ; sur la première charrette, un superbe coq se tient per- 
ché : sentinelle vigilante qui, chaque matin, donne le signal du départ. Le 
soir, les chariots sont rangés en cercle, et Ton allume de grands feux au- 
tour desquels les tschoumaks se reposent, en chantant leurs chansons et 
leurs ballades de liberté et d'amour. Pendant les fortes chaleurs, on voyage 
la nuit... Elles sont resplendissantes, les nuits du steppe! Elles ont des 
reflets biens et or. On dirait que le ciel est éclairé de mille petites flammes 
qui scintillent comme des diamants animés. 

— Et les danses, vous oubliez les danses! s'écria ma voisine qui nous 
écoutait causer, et qui étalait dans son corsage de dentelles tout ce que le 
monde permet d'étaler d'attraits... La danse est avec le chant le premier 
divertissement des Slaves. Quand les tschoumaks rencontrent une bande 
de jeunes moissonneuses, c'est une fête qui dure souvent deux jours de 
suite... Dans tous les châteaux on il y a un piano, — et il n'y aurait plutôt 
pas de château, que pas de piano, — on danse... Lorsqu'on revient des 
chasses à courre, la nuit, aux lueurs des flambeaux, aux sons des cors, au 
milieu des détonations des fusils, des hourras des chasseurs et des veneurs, 
on danse jusqu'au matin. 

Des rires qui éclatèrent vers le milieu de la table interrompirent la 
bonne dame. Le vieux militaire devait conter quelque chose de très-drôle : 
tout le monde tendait l'oreille de son côté: 

— Aujourd'hui, disait-il, ma tante Sophie Alexievna, qui a fait battre 
Umt de cœurs, est une petite vieille maniaque, ayant toujours froid, et rata- 
tinée comme une poire dans un bocal d'eau-de-vie... Son château, oh! un 
vrai bocal aussi ! . . . On n'ose pas y remuer. . . A neuf heures, il feut que tout 
le monde soit couché, et jusqu'au lendemain à dix heures, « la consigne est 
de ronfler »... 11 est formellement interdit aux domestiques de se lever 
avant que mademoiselle Pritziiputz ait sonné... Mademoiselle Pritzliputz 
est une de ces nullités pédantes comme l'Allemagne en produit beaucoup 
et nous en envoie tant... A-t-on besoin de savoir quelque chose pour feire 
l'éducation de ces Russes sauvages et barbares?... Mademoiselle Pritzli- 
putz a roulé à travers toutes les Russies... Il faut l'entendre raconter cer- 
tains déboires!... Elle a été chez un prince géorgien qui la payait en na- 
ture, et lui donnait chaque année dix paires de bœufs... Voilà cinq ans 



VIE DE CHATEAD. 111 

qu'elle est venue échouer chez ma tante... Mais devinez à quoi ma véné- 
rable parente emploie la docte demoiselle... Je vous le donne en cent, en 
millel... Jamais vous ne trouverez... Elle l'emploie à chauffer ses fau- 
teuils ! . . . Vous riez ?. . . Ah ! je vous assure que mademoiselle Pritziiputz ne 
rit pas quand, chaque matin, à dix heures, elle vieut s'installer dans le 




Pajaagc pris dans les niâiraia <Id Minsk. 



vieux voltaire de ma frileuse tante, près de son lit, et qu'elle le chaufic 
pendant une demi-heure ! . . . Et c'est ainsi toute la journée jusqu'au soir, car 
de sa chambre à coucher ma tante Sophie Alexievna descend dans la salle 
k manger, puis elle passe au salon, et elle remonte chez elle... Mademoi- 
selle Pritziiputz n'est même plus une Allemande, c'est une couveuse. Sous 
elle, les fauteuils finiront par éclore comme des œufs... 



122 LA PETITE RUSSIE. 

Les indiscrétions de Y « Excellence » en provoquèrent d'autres; on ré- 
péta des histoires cocasses qui me prouvèrent que cette fameuse galerie 
d'originaux russes, si heureusement exploitée par les romanciers indigènes, 
n'est pas encore épuisée. 

Mon voisin, reprenant la conversation interrompue, m'expliqua comment 
son père avait peuplé les terres incultes et désertes qu'il possédait dans les 
steppes. Il avait d'abord construit des chaumières, puis il avait acheté des 
bestiaux et des instruments aratoires, et iait ensemencer un peu de blé par 
des ouvriers. Quand le blé fut mûr, il acheta des serfs dans la Grande 
Russie, et les transporta dans les steppes. La loi interdisait de vendre les 
paysans sans la terre ; mais il y avait un moyen facile d'éluder la règle 
légale. On achetait des marais dans le gouvernement de Minsk, avec les 
pavsans qui les peuplaient; et ceux-ci ne demandaient pas mieux que de 
changer de territoire, de quitter un pays malsain pour émigrer dans une 
contrée généreuse et féconde. 

Le café fut servi dans le salon. Tandis que les fumeurs passaient dans la 
salle de billard, les joueurs s'installaient derrière les petites tables de 
v^hist et de baccarat, éclairées par des bougies munies d'abat-jour verts. 

— Non, non, on ne sait plus jouer aujourd'hui, répétait un vieillard 
guilleret, au nez court et relevé, au menton arrondi, et dont la main 
blanche caressait une lourde tûbatière d'argent... Autrefois, dans le bon 
temps, les joueurs restaient trois nuits et trois jours cloués sur leurs 
chaises. . . Un de mes oncles avait même fait faire des chaises percées exprès 
pour ces parties à outrance... Alors, on jouait un village et trois cents 
serfs, comme on joue aujourd'hui trente roubles!... Il n'y a plus de 
joueurs... 

— Et plus de serfs, répliqua un jeune homme qui avait la tournure d'un 
étudiant ou d'un ingénieur. 

Le petit vieux le regarda de ses yeux perçants, et répliqua d'un ton bref : 

— Apprenez, monsieur, qu'il faut qu'il y ait des pelisses de mouton 
pour qu'il y en ait de castor. 

Puis il alla rejoindre un groupe de dames. 

Un des intendants du comte, arrivé de Kiew dans la soirée, rapportait 
les nouvelles du jour et racontait les derniers exploits des nihilistes. — On 
continuait, disait-il, à opérer des arrestations en masse, mais le grand 
maître de police avait passé un vilain quart d'heure. Des individus à la 
figure grimée l'avaient forcé à monter dans un fiacre que conduisait un des 
leurs déguisé en cocher. Mené dans un endroit écarté, le haut fonction- 
naire avait été roué de coups; après quoi, on Tavait obligé de donner, par 



VIE DE CHATEAU. • 123 

écrit, quittance des horions reçus. A Kharkow, on avait procédé de la 
même manière à l'endroit du gouverneur général, mais celui-ci avait été 
gardé en otage. Un individu en uniforme de fonctionnaire s'était présenté 
devant le gouverneur et lui avait dit : 

— M. le procureur m'envoie prier Votre Excellence de se rendre au- 
près de lui. 

— Qu'y a-t-il donc de si urgent? demanda le gouverneur général. 

— Nous sommes sur les traces des assassins du prince Krapotkine, et hi 
présence de Votre Excellence paraît absolument nécessaire. 

— C'est bon, j'y vais, fit le gouverneur. 
Et il sonna un domestique. 

— Pourquoi Son Excellence sonne-t-elle? 

— Je veux faire atteler.' 

— Ce n'est pas nécessaire; M. le procureur a envoyé sa voiture, pour 
emmener Son Excellence. 

— C'est bien, partons. 

Le gouverneur monta dans la voiture, et depuis on ne l'a plus revu; les 
nihilistes Font mis sous séquestre. 

— Ce sont les fruits des réformes libérales! s'écria un grand vieillard sec, 
rasé de frais, au visage long et jaunâtre, aux grandes dents et au menton 
carré, portant un habit bleu foncé à boutons d'or. Vous en verrez bien 
d'autres!... Autrefois, dans notre sainte Russie, on ne savait pas ce que 
c'était qu'un révolutionnaire, un nihiliste! Il n'y avait que deux classes 
d'hommes : les nobles, groupés autour du tzar, et le peuple. Aujourd'hui, 
les écoles, les universités, les concessions faites à l'esprit libéral de l'Eu- 
rope, ont créé une nouvelle classe turbulente, jalouse, mécontente, un 
tiers état composé de fils de popes et de marchands, tas de gens à demi 
instruits, d'employés subalternes, d'artistes et d'hommes de lettres que la 
misère aigrit et qui, par haine contre ceux qui possèdent, se jettent dans 
les aventures révolutionnaires... Ce sont là les nihilistes, il ne faut pas les 
chercher autre part... La civilisation nous a désorientés. Elle nous a 
perdus, parce que nous n'avons pas de principes traditionnels, parce que 
nous n'avons tiré notre éducation politique que des livres, et de quels 
livres! de ceux des philosophes allemands comme Schopenhauer, Hart- 
mann, et des socialistes français comme Fourier et Proudhon I 

La discussion glissait sur un terrain dangereux; il n'est pas prudent, 
même à huis clos, de toucher à ces questions qui, en Russie, sont du do- 
maine exclusif de la police. Le vide se fit aussitôt autour de celui qui 
parlait. 



i24 LA PETITE RUSSIE. 

C'était un ancien maréchal de la noblesse, propriétaire d*un immense 
domaine dans les environs de Kiew. 

Jadis les serfs qui avaient à se plaindre de leurs maîtres devaient 
adresser leurs griefs au maréchal de la noblesse, qui présidait rassemblée 
des nobles. Homme probe et loyal, M. B... n'avait jamais manqué d'agir 
énergiquement chaque fois qu un seigneur avait tenté de s'emparer par 
violence de la fille d'un serf. 11 avait demandé et obtenu l'exil en Sibérie 
d'un seigneur accusé d'avoir troqué une jeune paysanne contre une boite a 
musique et d'avoir fait couper le poignet au père de la malheureuse, qui 
avait osé le menacer. Cet ancien maréchal de la noblesse avait une cousine 
fort riche et restée vieille fille, dont on riait beaucoup. Elle possédait un 
petit king-Charles qu'elle traitait comme un prince. Elle le couchait dans 
une niche aux rideaux de soie, sur un coussin brodé et armorié, et il était 
défendu aux domestiques de le tutoyer. Un jour, un chat sauta sur le petit 
trésor et Tégratigna. La vieille demoiselle fit appeler son cousin, le maré- 
chal de la noblesse, pour juger le chat audacieux, qu'elle avait feit em- 
prisonner dans une cage. On décida qu'il serait pendu! L'exécution eut 
lieu solennellement au fond du jardin, et Ton apporta la peau du coupable 
ù la comtesse. 

Les demoiselles s'étaient approchées du piano. 

— Venez avec moi, me dit M. X..., le jeune propriétaire que j'avais en 
pour voisin de table et qui me donnait ces détails biographiques. Nous 
allons demander à mademoiselle J. . . qu'elle nous chante une chanson petite 
russienne. 

— Oh ! volontiers, nous répondit-elle avec une bonne grâce adorable, 
mais que chanter? 

— Que chanter?... Vous le demandez, mademoiselle? Mais une de nos 
chansons de l'Ukraine, une de ces chansons anonymes, sorties du cœur du 
peuple, comme le voyageur, arrivé le soir dans les villages, en entend chanter 
par nos jeunes paysannes qui tournent en rond aux sons du tambourin et 
du violon. 

Mademoiselle J... se mit au piano, et, d'une voix douce, sympathique, 
aux vibrations d'or, elle nous chanta cette romance populaire, ce chant 
d'amour mélancolique d'un pauvre abandonné : 

• — Est-ce donc là la fontaine — où se baignait le ramier? 
-^ Est-ce donc là cette jeune fille — que j'ai tant aimée? 

— Le sentier de la fontaine — sVst couvert de ronce»; 

— Des étrangers sont venus — demander la jeune fille. 



VIE DE CHATEAD. 115 

— Oai, c'en la même fonlaine ! — c'en encorK le même leili. 

— Hélas ! qu'il y a longtemps — qu'on m'a pris ma bellr... 

— Ot 1 (jue je la regretle... — De» élrangeis me Tout ravip, 

— Elle n'a pu ètra à moi ; — 4 triste, trille deitiiiér ! 

Nous applaudîmes. 

— El maintenant, une chanson sur l'air d'une danse kosuquo, vou.s 
savez ; Le venl souffle... 

Sans se faire prier, mademoiselle J... attaqua un morceau au rhythmc 
entrainant, aux grandes envolées de valse, qui nous donnèrent comme la 
sensation d'une course folle et vertigineuse sur un cheval du steppe. 




Elle accompagnait sa sauvage mélodie de ces paroles : 



— Le 


vent souffle 
nduira, — m 


le vent gronde 


1":^ 


e! — 
on» 


Dnepl 


ie b 


ne. 


.crée 1«t 


be,- 


— Le 
ma belle 


b«u Kojak 


tlablé — devant son 
qui vouj reconduira 


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Cette musique vive et batailleuse mît la jeunesse en jjoût de danser- Mais 
comme on ne pouvait exécuter dans le salon des valses et des polkas sans 
déranger les joueurs, jeunes filles et jeunes gens passèrent dans la salle à 
manger, où se trouviiit également un piuno. 

Lus portes de la terrasse et de la serre étaient ouvertes, Li clarté douce 
de la lune entrait à (lots, baignant d'une lumière luiteuse et argentée les 



^m 



J2G LA PETITE RUSSIE. 

fleurs blanches des camélias cl des magnolias, tandis que les grenadilies 
avaient des reflets de velours bleu. On voyait les grands arbres du parc se 
détacher en masses sombres sur le ciel étoile, et se tenir immobiles, 
comme en prière, dans le profond recueillement de la nuit. 

— Quel beau décor ! fit M. X. . . 

Nous nous dirigeâmes tous deux du côté de la serre, et nous nous 
assîmes sur un petit divan recouvert d'une peau d'ours. 

— J'adore votre poésie petite russienne, lui dis-je. Elle a une fraîcheur 
de sentiment qui enchante, un accent de vérité et de passion qui émeut et 
captive ; elle coule de source, elle est la fille de la nature splendide qui Ta 
inspirée. Quelle énergie dans cette langue qui est cependant pleine de ten- 
dresse et de mélancolie ! 

— Ah ! c'est que, lorsque nous chantons, nous ne chantons que des 
regrets, des douleurs ou des espérances. Le Petit Russien était libre jadis. 
Il combattait à la fois contre le Russe et le Polonais... Je voudrais vous 
faire entendre nos vrais bardes populaires, nos hobzars, ces aveugles qui 
s'en vont avec le petit orphelin qui leur sert de guide, leur provodyre, 
chanter de ferme en ferme, et de village en village, les épopées et les 
vieilles chansons kosaques, toutes vibrantes d'imprécations contre le Polo- 
nais, le Russe et le Juif. Ces doumy racontent comment les Polonais pen- 
dirent Bogoum, comment ils enfermèrent dans une cage de fer, où il 
mourut de faim, Thetman Kossanski, comment ils firent rôtir dans un 
cheval de bronze le hetman Naliavaïzko. C'est en s'inspirant de ces doumy, 
de ces épopées et de ces chansons populaires transmises par les kobzars, 
comme un héritage sacré, que notre grand poëte national Scheftschenko a 
chanté la Petite Russie dans des vers qui s'en vont, pareilles à de divines 
semences de liberté, errer à travers les solitudes de nos steppes. 

L'histoire de Scheftschenko, l'immortel kobzar, comme on l'appelle 
en Petite Russie, n'est, de même que l'histoire du peuple qu'il a chanté, 
qu'une longue suite de luttes et de souffrances. 

Fils de serf, il s'enfuit de chez son maître, un Allemand dur et avare. Un 
diacre lui apprit à chanter et à lire; mais comme l'enfant avait une plus 
belle voix que son maître, celui-ci le chassa. Un peintre do tableaux reli- 
gieux le prit en apprentissage : il devait le nourrir; il trouva plus écono- 
mique de ne lui donner que des coups. Pour la seconde fois, Scheftschenko 
prit la fiiite. La faim l'obligea à se faire porcher. Cependant son ancien 
maître, l'Allemand, ayant appris qu'il avait acquis un peu d'instruction, 
lui fit dire que s'il rentrait à son service, il lui pardonnerait et l'atlacherait 
à sa personne en qualité de Kosak de chambre. 



VIE DE CHATEAU. 1Î7 

Scheftsclicnko revint. Ses fonctions consistaient ù bourrer plus ou moins 
consciencieusement la longue pipe du botar allemand, à cirer ses grandes 
bottes et à lui chanter quelques chansons. 

Un jour, celui-ci surprit son petit « Kosak » copiant sur du papier qu*il 
lui avait volé, un tableau qui ornait Tantichambre. Il lui fit donner le fouet, 
n^entendant pas qu'un simple serf se permit d'avoir des goûts artistiques. 
Mais plus tard, des voisins, auxquels il montra les dessins de Scheftschenko, 
lui persuadèrent qu'il pourrait gagner de l'argent en exploitant à son profit 
le talent de son domestique. Il se décida à l'envoyer se former à Saint- 
Pétersbourg. — C'était une spéculation comme en faisaient alors presque 
tous les grands propriétaires, qui permettaient à leurs serfs d'aller exercer 
des métiers dans les villes, moyennant une certaine redevance annuelle ou 
la plus grosse part dans les bénéfices. Il y avait à Moscou, à Saint-Péters- 
bourg, de riches marchands, des maîtres d'hôtel, des maîtres de musique, 
des chanteurs, des comédiens, qui étaient encore serfs et qui appartenaient, 
corps et biens, à des boïars se faisant de belles rentes de leur talent ou de 
leur intelligence. 

Les progrès de Scheftschenko furent rapides; il attira immédiatement 
sur lui l'attention de quelques hommes de cœur, qui eurent la pensée géné- 
reuse de le racheter. L'Allemand Engelhard demandait de lui deux mille 
cinq cents roubles. C'était beaucoup. Le célèbre poëte Shukosiki pria alors 
son ami Brylon de faire son portrait, pour le mettre en loterie. On plaça 
facilement des billets jusqu'à concurrence de la somme exigée par l'Alle- 
mand; et, au printemps de l'année 1838, Scheftschenko fut racheté. — Il 
fréquenta en homme libre l'Académie des arts, et en 1844, il y fut reçu 
a maître » . 

Scheftschenko n'eût été qu'un peintre de talent, si les essais poétiques 
qu'il publia en 1840 n'eussent révélé un poëte de génie. Un des premiers, 
il osa invoquer la liberté, en retraçant le tableau des mauvais traitements 
que les seigneurs faisaient subir aux pauvres paysans de l'Ukraine. — Le 
poëte fut mis sous la surveillance de la police, mais ses chansons n'en 
devinrent que plus populaires. 

Scheftschenko conçut alors le plan de sa superbe épopée nationale : les 
Haydamahs ' . 

Après la publication d'une pièce de vers intitulée : le Caucase, dans 
laquelle il déplorait le sort de son malheureux ami, le comte de Balmon, 
incorporé comme simple soldat dans un corps expéditionnaire, le poëte, 

* Guerriers Voitak^. Ce nom a sonTent cban({é de signification. On appelle en Galicie knyJa- 
makt les brigands des Garpatlies. 



llH I.A PETITE nOSSlE. 

alors ûyiS de IreiiU'-trois ans, fut arrêté et interné à Orenboiirg. La roupie 
vengeresse lui in8|>ira des chunKons plus hardies qui circulèrent, copiées 
sur de simples feuilles volantes, de main en main, dans toute l'Ukraine. 
Celte fois-ci, le gouvernement fut plus sévère, il punit le poëte en l'enfer- 
mant dans le fort de Ncw-Putrowski, sur les bords sauvages et désolés dt; 
la mer Caspienne. Il lui Ait interdit de recevoir des lettres, des livres, des 
journaux. Knfin, après sept ans de réclusion, Scheftschenko obtint sa (jràrc 
|)ar rintcrinéiliaire ,dn comte Tolstoï; il put revenir h Saint-Pétersbouri;, 
mais i) mnurut le 16 février I8GI, 
oser Faire entendre une dcr- 
* fois sa grande voix de poëto. 
aiiiti-nant qu'il s'agit de ralliei- 
à la Russie les trois mil- 
lions de Rutliénes ou 
Petits Itussîens qui vi- 
vent sous la domination 
de l'Autririie', le gou- 
vernement de Saint-Pé- 
tersboury s'est départi 
de sa sévérité ù l'endroil 
de la littérature rutliêne. 
Il n'envoie plus en Si- 
bérie les écrivains et les 
poi'tes qui se servent de 
cette Ian(i^e, plus har- 
monieuse, plus expres- 
sive et plus imagée quc 
les langues russe et )>o!o- 
iiaise*. Le rutliêne lient 
le milieu entre cette Jer- 
iùèr« langue et le tchèque. C'est la langue d'oc de la Pologne, le plus 

■ 1.M Rulk^r* forlnviil »n tiuil un» naùiia«lil« «la 17 milliun* J'bomMH, ilunl 14 Billiont ta 
lluni* M S NtlllÎMM en Galki*. rn lluho*tn« ci m Honfnr, Lm rcrivaint jioIoimU diNiiwal ■ui 
hlil* Humwm* !• nom lU Biiili^nM, I>ani In manurl* î* frOfnpk», on mmIiI* i «. <wt ci c« bob 
pMtr ilMgttM Im SUtt* da m'm* rar* qui Mint diuMBio** ilant l>aipir« ■uiin^^onfroii. l.a 
pawdaviMN* i^rlam*, au iimn dalanriialionalil*, tmtMn* Wparvai M u la |«wrTe jclata un jour 
rult* rAutnrli* «t la Ruuir, il mi pti^lxiMv t|u« W* Rulkrnr* *■ (ouUTmtit, M Fetoal came 
ruMWiH»* *¥*« \m R«*an lib<hs)imi«. La lliMai* n'utibUf pat du raaie c«s (xim acpari*. On peut 
ilir* ^u« rVaifu* foip» rulh^na «al *a Galiri* m mi Hnngm «d af*"* ^o founr«aM«l rvttm. 

■ La lanfu* p«l<MMii*» ^rii* na fui rW4« i|«« ilu dixt^t au i|uiiutrMa aiiclt, pur in tvnniiu 
ilr |hiî» rtiwnr KuduHtomLi M Onotrlti. <|iù, Ium <l'mi|in« ralh^cM, raaabiB^raal In mM» ir 
kuT latifitv «wr ctai 4* la lanfM poKuMÙ*. 




VIE DE CHATEAU. 129 

pur de tous les idiomes slaves. On parlait ruthène à la cour des Jagel- 
tons. Les premiers codes polonais furent publiés dans cette langue. Tant 
que Kiew fut la capitale de la Russie, les poètes, les prédicateurs, préfé- 
rèrent se servir du ruthène. Mais quand la capitale fut transférée à Moscou, 
le russe devint à la mode, et le ruthène fut peu à peu. abandonné. Les 
savants et les écrivains adoptèrent Tidiome du peuple dominateur, et le 
petit russien resta confiné dans les provinces du Midi, dont il est encore 
ia lan{];uc nationale et vivace. 

Pendant que nous causions, le temps avait bien vite marché; il était une 
heure du matin, et dans le salon il n'y avait plus que deux ou trois joueurs 
endurcis. M. X... voulut m'accompagner jusqu'à la porte de mon pavillon. 
Lorsque nous fûmes dans la sombre allée de tilleuls qui sépare le parc du 
jardin, et que, à gauche, nous aperçûmes le petit étang qui dormait sous 
un rayon de lune, mon compagnon me dit en m' arrêtant par le bras et en 
me montrant de pales roseaux aux formes vaporeuses : 

— On dirait le paysage qui a servi de cadre au poëme de Scheftschenko : 
les Deux Noyées, 

— Je sais que ce poëme est fort beau, mais je ne le connais pas. 

— Comment! Vous ne connaissez pas le poëme des Deux Noyées?,.. Je 
vais vous le dire, non littéralement, mais en substance, car il est très- 
long : 

« Dans le steppe qu argenté Tastre des nuits, le vent est immobile ; de 
temps en temps seulement il demande au roseau, à voix basse : — Quelles 
sont ces deux femmes qui errent comme des ombres sur les bords de 
Tétang? Elles apparaissent chaque nuit; Tune peigne ses longs cheveux, 
l'autre se cache toute tremblante dans les roseaux. Qui sont-elles? — C'est 
la mère et sa fille. — La mère était une jeune et riche barine, une belle 
veuve coquette qui habitait dans un grand château au milieu du village. 
Toute une cour de jeunes gens tourbillonnait autour d'elle. Un jour, elle 
mit au monde en secret une petite fille qu'elle envoya en nourrice chez des 
paysans. Hanusia, en grandissant, devint adorablement belle, et fut aimée 
par un jeune pécheur. Cependant sa mère la reprit auprès d'elle , au châ- 
teau; mais quand elle vit qu'il n'y avait plus de regards et de compliments 
que pour sa fille, une jalousie terrible la mordit au cœur, elle se demanda 
comment elle pourrait se débarrasser de cette rivale. Elle lui donna du 
poison; Hanusia n'en mourut pas, son heure n'était pas encore venue. 

« Alors sa mère lui dit de l'accompagner au bain. Les deux femmes se dés- 
habillèrent au bord de l'étang et suspendirent leurs vêtements aux branches 

17 



130 LA PETITE RUSSIE. 

des saules. Quand la mère vit sa fille dans sa jolie pose de statue eofan- 
tiiie, debout dans les hautes herbes, oh! alors, elle sentit toute sa jalousie 
se raviver, et elle enveloppa Hanusia d'un terrible regard de haine. Au 
moment d'entrer dans l'eau , sa taille déformée, ses jambes maigres , se 
ri;(1étèrent devant elle comme dans un miroir moqueur : elle poussa un cri 
ds rage , le vertige la prit, la tentation du crime l'afFola , elle se jeta comme 
une furie sur sa fille et la poussa violemment en avant; mais elle tomba 
avL'c elle , et toutes deux disparurent ensemble dans les profondeurs noires 
de l'étang. 

« Le jeune pécheur qui avait donné son cœur à Hanusia passait, par 
hasard, sur la rive opposée. Il voulut sauver celle qu'il aimait; mais, hélas! 
le corps qu'il retira de l'eau n'était plus qu'un cadavre. Pour la première 
fois , il baisa les lèvres de Hanusia , et , serrant la morte dans ses bras , il 
se laissa glisser avec elle au fond de l'eau. 

i> Depuis lors, chaque nuit, on voit deux ombres blanches errer sur les 
bords de l'étang, u 

Telle est, en peu de mots, la donnée du poëme de Scheftschenko; mais 
avec quel art il a conté cette tragique histoire! 

Nous étions arrivés devant le pavillon où je logeais; une masse infonne 
était couchée sur le banc, près de la jiortc : c'était mon domestique qui 
m'attendait- Sa lanterne s'était éteinte. 

J'échangeai avec M. X... une poignée de main, et je lui dis : « Au revoir, 
un jour peut-être, dans les steppes! » 

Une fenêtre de mu chambre était ouverte, et dans l'étang noir, la lune 
se baignait, toute blanche, comme Hanusia. 




CHAPITRE X 



Qu'elle est 
agréable et 
charmante, 
cette vie de 
château dans 
les steppes de 
I ' U k r j» i n e ! 
Chaque jour , 
c'titait pour 
moi quelque 
chose de nou- 
veau, d'impré- 
vu, et des ob- 
servations in- 
téressantes à 

U..o,.,eJ.-,j:hBe.nlIl..aine. . 

faire, des ren- 
seignements curieux à recueillir. Nous chassions et nous courions beaucoup ; 
nous allions aussi visiter les paysans , nous asseoir dans leurs chaumières et 
causer avec eux. Ils nous étonnaient par leur bon sens, et nous amusaient 
par leurs reparties pleines d'humour. — Jadis, nous dit un vieillard, quand 
nous avions à parler au seigneur , nous allions l'attendre à genoux sur la 
roule, et nous lui baisions la main ; maintenant c'est le seigneur, chez qui 
il nous était autrefois défendu d'aller, qui vient chez nous. 

Elles sont d'une propreté presque coquette, ces chaumières petites rus- 
siennes, avec leur poêle en terre glaise, aux dessins et aux ornements 
bizarres i avec leurs étagères chargées de tasses, de verres, d'assiettes, 
d'ustensiles de ménage, et leur table recouverte d'une oappe blanche 




ÏZ% LA PETITE RUSSIE. 

comme la neige, sur laquelle sont toujours places le pain et le sel, sym* 
boles de Thospitalité ! 

A gauche, en entrant, on voit la hojnitza, le petit autel domestique 
devant lequel la famille dit ses prières matin et soir, et à midi. Des bluets 
et des giroflées sont piqués comme de petites étoiles sur les essuie-mains 
brodés suspendus en forme de tentures au-dessus des images saintes. Entre 
le poêle et la hojnitza est placé le lit nuptial; mais en hiver le paysan a 
riiubitude d'aller s'étendre sur son poêle, et, en été, de coucher dans son 
jardin, en plein air. Dans la plupart'des chaumières , un petit enfant rose , 
joli et gentil comme tous les enfants , sommeillait dans un berceau rus- 
tique, creusé dans le tronc d'un arbre, et suspendu à une corde enguir- 
landée de fleurs, nouée à une poutre du plafond. Â côté, la jeune mère 
filait, assise sur un banc à Textrémité duquel sa quenouille était fixée.' De 
la main droite , elle faisait rouler rapidement le fuseau entre ses doigts 
agiles. 

Après nous avoir donné à goûter du miel de leurs abeilles , les paysans 
nous menaient dans leur nicher. Rien de plus original et de plus primitif. 
Fi{;urez-vous quelques rangées de troncs d'arbres vidés à Fintënear et 
recouverts d'un bout de planche. Un trou, de la grosseur d*un doigt, pra- 
tiqué au milieu du tronc, sert de porte d'entrée aux abeilles, qui travaillent 
là comme en pleine forêt, et façonnent un miel délicieux et parfume de 
toute la flore aromatique des steppes. 

Nous nous ftiisions aussi raconter, par les paysans eux-mêmes, quelques- 
uns de ces jolis contes populaires petits russiens comme en ont recueilli 
les Roulich, les Kostromanof, les Tchoubinski, les Dragomanof. 

Un vieux Kosak nous avait dit la légende de l'eau-de-vie : 

Un jour, les habitants du ciel se mirent tout à coup à éternuer et à se 
moucher, incommodés par une acre fumée qui montait de la terre. Le 
Très-Haut appela saint Pierre et lui dit : « Va donc voir quelle atroce cui- 
sine ils font là-bas. w Saint Pierre descendit sur la terre, et s'approchant 
de l'alambic d'où s'échappait l'acre fumée, il trouva des hommes qui 
riaient et chantaient, et qui lui offrirent à boire. Il faisait très-chaud. 
Saint Pierre, qui suait à grosses gouttes, prit sans façon le verre qu'on lui 
tendit : « Peste! s'écria-t-il en passant sa langue sur ses lèvres, voilà une 
eau excellente, comme j'en ai rarement bu. » On lui en versa un nouveau 
verre. Il en demanda un troisime, puis un quatrième, puis un cinquième; 
il perdit l'équilibre, roula sur l'herbe et s'endormit. — Au ciel , on com- 
mençait à être inquiet. lia fumée continuait de monter, et saint Pierre ne 
revenait pas. Le Très-Haut appela saint Paul : « Va un peu voir, lui dit-il , 



ce que fait saint Pierre. Lg malheureux a peut-être perdu sa clef; il ne 
peut plus rentrer. » 

Saint Paul prit le même chemin que saint Pierre. Il trouva celui-ci ron- 
flant sous un arbre. On lui offrit aussi un petit verre d'eau-de-vie pour 
qu'il se rafraîchît. Il en but un , il en but deux , il en but trois , jusqu'à ce 
qu'enfin il tombât à son tour par terre, à côtii de saint Pierre. 

Au ciel, l'inquiétude grandissait. Le Trcs-Haut appela alors saint 
r.oorges , qui avait une {jrande épée et qui était habitué ti combattre contre 







les démons; il lui donna ordre d'aller immédiatement à la recherche de 
saint Pierre et de Sîiint Paul, et de les délivrer s'ils étaient prisonniers. 

Saint Georges coupa la queue du diable qui faisait l'eau-de-vie , le chassa 
et ramena au ciel les deux apôtres, qui se donnaient le bras et allaient 
en titubant. 

Je n'avais pas manqué non plus de me faire répéter l'histoire de la 
popesse qui vit sa lèvre supérieure se hérisser d'une moustache de plumes 
parce qu'elle volait les poules de sa voisine, et le malicieux fabliau du 
diacre qui se déguisa en saint Nicolas pour extorquer de l'argent à une 
vieille dévote. 




134 LA PETITE RUSSIE. 

Le sacristain , qui avait vu le diacre s'afïîibler du manteau et de la mitre 
du saint, se travestit lui-même en saint Pierre; il mit une grande barbe de 
chanvre, prit une grosse clef de fer rouillëe, et s*en allai chez la dévote 
veuve. « Qui es-tu? » demanda-t-il au diacre. - — «Je suis saint Nicolas. • 
— « Gomment donc as-tu pu sortir du paradis? J*ai fermé inoi-méme hier 
soir la porte à double tour. » - — » Parbleu! J'ai sauté par la fenêtre. » — 
« Ah! tu as sauté par la fenêtre!... Tu es sorti sans permission... Ne sais- 
tu pas que je suis responsable devant le Très-Haut?... Allons, rentre vite, 
bien vite, entends-tu... » 

Et ce disant, il cogne, il frappe avec sa grosse clef sur les épaules du 
diacre qui s'enfuit, et qui, depuis, ne s'est plus jamais fait passer pour 
saint Nicolas. 

On m'avait renseigné sur les superstitions populaires, et indiqué le nom 
des plantes qui font aimer, les mots cabalistiques qu'on prononce pour 
dissiper Torage , pour guérir la fièvre , pour chasser les revenants qui sor- 
tent, la nuit, enveloppés de leur linceul, et attaquent le voyageur qui passe 
près des cimetières. Et que d'histoires terribles on me raconta sur les 
vampires ! On m'assura aussi , le plus sérieusement du monde, que les 
voleurs ne sont jamais surpris s'ils ont la précaution de se munir de trois 
fils de toile arrachés au linceul d'un mort, et de s'éclairer avec une chan- 
delle fabriquée avec de la graisse humaine ! 

L'imagination des Petits Russiens est tonte méridionale. D'une crédulité 
enfantine, ils aiment les histoires merveilleuses et fantastiques. Ils croient 
à l'existence des esprits, des fées, des ondines, des sorciers. Les esprits 
domestiques ont la peau velue, ils prennent quelquefois une forme 
humaine , et apparaissent souvent sous les traits d'un ramoneur. Les bons 
esprits protègent particulièrement la fille de la maison , le bétail et les 
chevaux; les mauvais esprits tapagent toute la nuit et empêchent les gens 
de dormir. Les vampires sont une variété des mauvais esprits. Fils du 
diable et d'une sorcière, ils se montrent sous les traits d'un méchant 
homme. A leur mort, ils s'échappent des cimetières, car leur corps reste 
incorruptible , et ils viennent pendant la nuit sucer le sang de ceux qu'ils 
trouvent endormis. 

Les roussalkas, blanches ondines, s'aperçoivent au clair de lune, au 
bord des fleuves et des rivières. Couronnées de roseaux et de plantes aqua- 
tiques, ces nymphes séductrices s'asseyent sur les gazons et peignent leurs 
longs cheveux d'or en chantant. Elles habitent des palais de cristal et de 
perles, des grottes de coquillages , d'où jaillissent les sources qui alimentent 
les cours d'eau. La lumière du soleil pénètre à travers les ondes jusqu'au 



KIEW. 135 

fond de leurs demeures enchantées. A la Pentecôte, les roussalkas se répan- 
dent dans les forêts et se suspendent en riant et en jouant aux branches 
flexibles des arbres. 

Ces ondines se montrent, dit-on, très-désireuses du baptême chrétien, 
car ce sont de pauvres âmes de noyés ou d'enfants morts sans sacrements. 
Si, au bout de sept ans, elles n'ont rencontré personne qui les ait rache-r 
tées par le signe de la croix, elles restent ondines à jamais. 

Les sorcières sont ornées de queues et ont le pouvoir de se métamor- 
phoser en chats, en bœufs ou en moines. De même que leurs sœurs d'Alle- 
magne , qui ont l'habitude de se réunir sur le Brocken , près de Leipzig , 
elles se réunissent sur une montagne solitaire près de Kiew : les nuits de 
sabbat, on les voit chevaucher dans les airs sur des manches à balai. 

Dans toutes ces causeries avec les paysans , nous avions pu voir par nous- 
mêmes combien le Petit Russien est resté attaché à ses vieilles traditions, 
à ses anciennes coutumes, à son esprit de race. Il est persuadé que la terre, 
qui lui appartenait tout entière avant l'arrivée des Polonais et l'introduction 
du servage, lui appartient encore et lui sera restituée un jour. Et comme la 
Petite Russie a neuf mille cinq cents lieues carrées, ou quarante-huit mil- 
lions de déciatines, chaque tête aura droit à trois déciatines, et chaque 
famille à quinze. 

« La commune, dit un proverbe petit russien, est un grand homme. » 

Dans plusieurs villages, le partage des terres a lieu à chaque printemps. 

Si intéressante que fût pour moi l'étude de toutes ces questions, j'avais 
hâte de partir, caria saison s'avançait, le temps devenait froid et brumeux. 
A rhorizon pâli, des bandes de nuages gris, rapetisses par la distance,, 
passaient comme des vols d'oies sauvages regagnant les régions du nord. 

Un soir , par un temps maussade , je dis adieu à mes amis du steppe , et 
j'arrivai vers dix heures à Kiew. 

On m'avait beaucoup recommandé la vue de cette ville au clair de lune. 
Le spectacle, m'avait-on dit, est unique et extraordinaire. Les clochers 
des églises byzantines , se détachant dans un ciel aux transparences polaires , 
étincellent comme des aiguilles et des pics de' glace; les dômes bleus et 
constellés d'étoiles de Sainte- Sophie, de Saint- André, de la Lawra, 
miroitent comme des fragments d'azur tombés du ciel; des murs blancs 
s'évanouissent dans l'ombre noire avec des apparences fuyantes de fan- 
tômes, des croix d'or scintillent et tremblent comme des apparitions lumi- 
neuses; de hautes tour» en bois, d'architecture baroque, allongent leurs 
ombres colossales sur les places désertes, et de tous côtés des arbres déploient 



1» LA PETITE KUSSIB. 

leur feuillage immobile et argenté comme des brouillards, et le Dnieper 
court au loin, dans la nuit de l'immense plaine, comme le zigzag brillant 
d'un éclair. 

Ces sensations qu'on m'avait promises, je ne les éprourai pas le soir de 
mon arrîvéeàKiew. Un clair de lune ne se commande pas comme UDe tarte 
a la crème. La voûte céleste était aussi veuve d'étoiles que la prose d'uD 
huissier est veuve de poésie. Des becs de gaz économiquement espacés 




Coclier de fiaci'e a Kicw. 



accrochaient seuls , çà et là , dans l'ombre , leurs petites flammes blafardes 
et clignotantes, jetant leurs reflets de veilleuse surdes masses incohérentes 
et confuses, des pâtes de maisons basses et endormies. Puis c'étaient de 
grands espaces vides, des places qui avaient l'étendue d'un champ; et, de 
nouveau, des clôtures et des enclos en planches, derrière lesquels on 
distinguait vaguement des toits de maisons mêlés aux arbres. 

Enfin, une secousse rude fit vaciller l'omnibus qui nous transportait : la 
lourde voiture roula sur un pavé rocailieux ; h droite et & gauche les ors 
des enseignes paiUetaient de hautes façades grises où quelques fenêtres 
étaient encore éclairées. Nous devions être au cœur de la ville, dons le 





KIEW. 13T 

* beau quartier - . Tout à coup, les chevaux s'arrêtèrent devant une porte 
ouverte où artendaient des gens : c'était le Grand-Hùtel. 

Je dormis mal. Kiew, dont on m'avait tant vanté la beauté, remplissait 
mon imagination. Cette sorte d'amour pour les belles villes inconnues, 
cette fièvre de l'attente , cjuel est le voyageur qui ne l'a éprouvée , et parmi 
k'S émotions de la vie de vovage en est-il beaucoup de plus douces? Cent 
l'ois j'ouvris les yeux pour voir si le jour n'arrivait pus. 

A liuit heures, j'étais dans la rue, allant devant moi, à l'aventure, heu- 
reux d'être libre et complètement maître de mon temps. 

Des employés en pardessus de gros drap rà|.é , coliTés d'un petit chapeau 






,:^-' ^r^P—y./^^^'m 








hHh^p^'^^^^^hi 


■ 


Vue Je Kiew. 

mou, des ouvriers en bottes sales, en pantalons de toile rapiécés et en 
courte pelisse de peau de mouton tachée et graisseuse, passaient, se rendant 
lourdement au travail ; tandis que des jeunes filles encore en toilette du 
soir, les cheveux ébouriffés, leur télé mignonne enveloppée dans une fan- 
chon de laine ou de dentelles, sortaient des hôtels où elles avaient été 
établir leur nid dune nuit. Des garçons de magasin, en tunique plissant 
aux hanches, enlevaient les volets des devantures; derrière les comptoirs 
on voyait des femmes en mantelet blanc, les cheveux couverts d'un mou- 
choir bleu ou rouge noué coquettement; des jeunes gens, à la tournure 
allemande, prenaient du café au lait dans une confiserie et lisaient des 
journaux étrangers; des cochers, coiffés d'un bonnet d'astrakan ou d'un 
chapeau bas, de forme évasée, la barbe étalée en éventail sur la poitrine, 

18 


M 



13» LA PETITE RUSSIE. 

dans leur long cafetan bleu ou vert foncé, retenu à la taille par une écharpe 
de couleur, se tenaient roides et graves comme des dieux du Nord, sur 
leurs petits drosdbki attelés de beaux chevaux. Au milieu de la rue, des 
paysans coiffés du bonnet en peau d'agneau, les cheveux longs, la figure 
bronzée y vêtus de leur longue swîia * de laine grise, conduisaient des atte- 
lages de bœufs blancs aux belles cornes noires recourbées. 

Des moines passaient, les mains cachées dans les larges manches de leur 
robe sombre, portant sur leur tête chevelue cette espèce de boisseau recou- 
vert d'un crêpe dont les pans flottent sur la nuque comme dans la coiffure 
des anciens grands prêtres assyriens. Et des servantes mal équipées, en 
jupons d'indienne, tramant leurs grosses bottes, les bras chargés de paniers 
vides, s'en allaient, jabotant et riant, aux provisions et au marché. 

Sur le trottoir en briques jaune clair, pas un gardavoï^ en vedette, 
pas le casque d'un seul gendarme, avec sa pointe dorée en forme de para- 
tonnerre. 

Bien que la police manquât au tableau, j'étais, cette fois, tout à fait en 
Russie. Les corridors de mon hôtel embaumaient le thé et le tabac d'Orient; 
les servantes qui marchaient devant moi sentaient le moujik; ces cochers 
en cafetan , aux pommettes saillantes, au nez épaté à la tartare, étaient des 
Russes authentiques; à chaque pas, des boutiques montraient de nouveaux 
arrivages de thé cousus dans des peaux de bête; à plusieurs étalages on 
voyait des rangées de pipes au bouquin d'ambre, des cigares précieusement 
enfermés dans des cassettes de verre, et de longues touffes de tabac qui 
pendaient bouclées, soyeuses et dorées, comme des chevelures de chérubins. 

Des magasins d'objets du Caucase étalaient aussi leurs armes ciselées, 
leurs bracelets en filigrane, leurs bijoux, leurs colliers et ces étoffes splen- 
dides qui habillent les bayadères et les filles des harems. Tout cela, — 
et ces clochers montant en minarets dans les airs , — ne vous rapproche— 
t-il pas de l'Asie? 

Des soldats russes, en uniforme, étaient en train de paver le bout de la 
rue. Devant moi s'ouvrait la grande place, où se tient le marché et où 
des agglomérations de boutiques de bois permanentes forment une sorte 
de bazar. 

Là, des paysannes vendaient du pain noir, à la croûte luisante comme 
du verre ; ici , d'autres femmes se tenaient accroupies derrière des rangées 
de petits pots contenant de la crème ou du lait. 

Plus majestueuses, les marchandes de fromage étaient assises sous d'im- 



KlEW. IW 

menscs parapluies qui arrondissaient au-dessus d'elles leur coupole de 
toile rouge. — Les fruits abondaient. Des raisins de Crimée, à la chair 
ferme, mettaient comme des entassements d'améthystes et de rubis sur les 
éventaires ; des poires aux tons chauds de miel tranchaient sur des pyra- 
mides de pommes a la peau lustrée, aux vives couleurs de topaze et de 

grenat. 

Et que de gibier! Des lièvres, le museau en sang, les oreilles et les pattes 
flasques, des coqs de bruyère au cou moiré de cendre, à la poitrine d'un 
vert chatoyant et métallique, au ventre taché de blanc et de noir, à l'œil 
entouré d'un cercle de feu; des bécasses au bec en aiguille, des canards 
sauvages aux ailes multicolores, des oies au fin duvet, des gelinottes aux 
plumes jaspées, à la tête couronnée d'une huppe, s'entassaient à terre, 
comme après une grande battue, un massacre général. 

A côté de ces oiseaux morts, que de volatiles vivants qui gloussaient, 
roucoulaient, chantaient, criaient, trompettaient et battaient des ailes! Il 
y avait de pleins paniers de poules, de poulets, de canards, de pintades et 
de dindons. Sur des tables formées d'une planche soutenue par deux petits 
tonneaux, des citrouilles étalaient leur ventre jaune et brillant de potiche, 
des bottes de radis avaient une fraîcheur de boutons de rose, des choux- 
fleurs semblaient mettre des paquets de crème au milieu de leur verdure, 
des poivrons écarlate luisaient comme des tas de braises. 

Dans des baquets d'eau saumùtre nageaient des concombres monstrueux, 
ou ogourshi, qu'on mange dans tous les pays slaves, comme le pain, avec 
chaque mets. 

Les grosses cuisinières aux appas ballants, les petites bonnes fluettes et 
maigres, les restaurateurs et les maîtres dhôtel, à la mine rusée et au nez 
fin, les ménagères bourgeoises, allaient, venaient, choisissant, tâtant, 
pesant et soupesant, flairant et marchandant. Des soldats accompagnés 
d'un fourrier circulaient aussi avec de larges corbeilles. Et des paysans en 
cafetan brun apportaient des cochons de lait, les jambes roides, d'une 
blancheur grasse de poupon bien nourri. Un groupe de paysans entourait 
une marchande de gâteaux qui leur coupait des morceaux de flan et leur 
servait des verres de thé. 

Toute cette foule bourdonnait comme une ruche. Mais c'était autour des 
baquets de la poissonnerie que le brouhaha était à son comble, que le 
marchandage était le plus violent et enflait toute sa voix. Des soudacs et des 
esturgeons argentés battaient l'eau de leur queue puissante et effrayaient 
les sterlets et les ombres-chevaliers. De grands brochets, à tête de lézard, 
ouvraient leurs mâchoires armées de dents en scie. Des tanches , aux reflets 



ItO LA PETITE RUSSIE. 

vemieib, se crispaient dans une lente agonie, tandis que des lottes, au 
Tentre de neige, se tordaient comme dans un spasme d'amour. Et, sur des 
draps à demi déployés, des écrevisses brunes, aux pinces énormes, groaîl- 
laient avec un bruissement d'écaillés remuées. 

A la porte des boucheries, des veaux, des moutons écorchés, la poitrÎDe 
écartelée par un morceau de bois, montraient leur corps ride, leurs câtes 
d'un rose frais, et des Foies, des cœurs, des têtes étaient suspendus, comme 
des tropbées sanglants à l'entrée d'une hutte de cannibale. Les bouchers, 
le couteau aux dents, avaient, avec leur grande barbe rousse, un air ter- 
rible de tortionnaires, une physionomie effrayante d'ogres de conte de 
fe'e. 

Derrière les boutiques du bazar, des chars et des chariots, les brancards 




't le pont Kîcolas. 



en l'air, foniiaient un dédale de ruelles et de passages que remplissait la 
foule, passant bravement entre les bœufs couchés ou les chevaux' attochés 
aux ridelles et mangeant là comme à un râtelier. Des demandes et des 
réponses se croisaient dans l'air : ■ Combien le char de choux? • — « Deux 
roubles'. • — " Combien le chariot de betteraves? ■ — « Un rouble dn- 
qiiante kopecks. » 

La vie matérielle est encore à bon marché en Russie. Un coq de bruyère 
vaut 3 francs; un lièvre, 1 franc; la livre de viande, 30 à AO centimes. Ce 
qui est cher, c'est le confort européen, les logements bien meublés, les 
vêtements a lu mode : tout ce qui est objet de luxe, importation ou imi- 
tation étrangère. Les prix des hôtels tenus par des Allemands et des Fran- 
çais, qui n'ont en vue qu'une rapide fortune, ne peuvent servir qu'à 



' Le roable tsuI, luivanl le ci 
l.e kopeck équivaut à 5 ceniii 



>, ie 2 rr. 50 à 




KIEW. 

constater une chose : la tendance à l'uniformitû des tarifs dans tous 1 
grands hôtels de l'Europe'. 

De la place du marche j'obliquai à draite, croyant que la ville finissait; 
mais elle recommençait sur le versant d'une autre vallée, égrenant ses 
jolies maisons blanches au milieu des verdures, des jardins et des ter- 
rasses. 

Je suivis d'autres rues, et toujours, à leur extrémité, une autre ville 




tn'apparnissait comme si celle où je me trouvais se fût reflétée dans un 
immense miroir. Filt partout, de quel côté que ce fût, des dômes bleus piqués 
d'étoiles, des clochers dorés montaient au-dessus des maisons et des arbres, 
«tincelaot au soleil comme dans un paysage oriental. 

Je ne savais oVi aller pour avoir une vue d'ensemble. 

Je revins déjeuner à l'Iiôtel. et, appelant l'aimable M. Lancia, un des pro- 
priétaires, je l'interrogeai ; 



I On fait e 



n axcetlent vin; 



OUI en ilemandei dans un (i3[c1 nitje, i 
pourrait voua le venilre dûcemuient ausil dier rjue du v 
iG seule fais, par eiceplïoa et par grice, en oFIi'ant de I 



J 



14S LA PETITE RUSSIE. 

— Kiew, me dit-îl, est bâti sur trois collines et se divise en trois villes 
distinctes. Il y a la ville moderne, celle que nous habitons; la grande rue 
que vous avez prise ce matin s'appelle le Krestchatik; c'est notre Per- 
spective Neweski, notre boulevard de la Madeleine a la porte Saint-Martin. 
La ville religieuse est sur le plateau de Petschersk, à côté de la forteresse. 
La ville industrielle et commerçante, le quartier des Juifs, se trouve au 
bord du fleuve et porte le nom de Podol. Si vous voulez embrasser tout 
Kiew d'un seul coup d'œil, prenez un droscliki, faites-vous conduire sur la 
route de Moscou et revenez sur vos pas. Puis, allez voir Sainte-So- 
phie, la Porte d'Or et Saint-Andrc, les trois principaux monuments de 
notre ville. 

Le marché fut vite conclu avec un des nombreux cochers qui sta- 
tionnaient devant Thôtel. Quelle bonne et excellente nature que celle de 
ces istvoschicks ! Avec quel entrain et quelle gaieté ils vous répondent! Kt 
comme leur douce et honnête figure s'épanouit dans un rire de belle hu- 
meur! On ne marchande que pour avoir le plaisir de faire briller leurs 
petits yeux en coulisse, de voir leurs lèvres s'entr' ouvrir sur leurs dents 
blanches, dans une mimique d'acteur. La police n'a pas eu besoin de leur 
imposer un tarif, et la libre concurrence met les courses en fiacre à peu 
près à la portée de tout le monde. Le Russe ne fait même pas son prix d'a- 
vance, il donne ce qui lui semble à peu près convenable. Quand Tistvos- 
chick crie, — il ne crie jamais bien fort, et nos cochers parisiens pourraient 
recevoir des leçons de politesse des cochers russes, — on le laisse crier, 
personne ne s'attroupe autour de lui et ne fait attention à ses récri- 
minations. 

Nous descendîmes vers le Dniepr, l'ancien Borysthène, que nous traver- 
sâmes sur le pont Nicolas, large de dix-sept mètres et long de deux verstes ; 
puis, tournant bride, nous eûmes devant nous le splendide panorama de 
Kiew : à gauche, au-dessus des escarpements de la montagne plongeant 
ses pieds dans le fleuve, les clochers dorés, les dômes bleus du couvent de 
la Lawra de Petschersk, entouré de sa blanche ceinture de murailles cré- 
nelées ; et, un peu plus en arrière, comme embusquée, la forteresse aux 
tons fauves, accroupie dans une attitude de lionne. En face de nous, les 
maisons de la ville maritime et marchande semblaient sortir de l'eau comme 
une troupe de cygnes secouant leurs ailes humides, et, au-dessus, à la 
pointe de son rocher. Saint- André se dressait avec des airs de défi et de 
bataille, comme une citadelle de marbre et d'or, défendue par l'épée invi- 
sible des anges. La grande croix arborée sur sa coupole étincelait comme 
un présage et un symbole de victoire. A l'arrière-plan , encore toute une 



RIEW. i4a 

forêt de coupoles et de clochers montant, se croisant et s'enlevant en 
vigueur au-dessus des lignes dentelées des toits et des arbres, dans un ciel 
d'une douceur éblouissante, tout noyé d*azur. 

Vue ainsi par une belle journée de soleil, au bord des flots bleus de son 
large fleuve, appuyée sur ses collines aux verdures caressantes, Kiew est 
iine ville féerique, une ville de maisons roses au toit vert, de dômes d'or 
et de clochers d'argent, de palais rouges, de terrasses, de jardins d'une 
magnificence asiatique, d'une grùce inexprimable et voluptueuse. 

Pendant que péniblement notre droschki gravit la dure montée, disons 
quelques mots sur l'origine de cette ville, qui fut la première des villes 
russes, la cité mère. Kiew est une des seules villes de l'Empire où l'archéo- 
logue et l'historien rencontrent des ruines parlant du passé. Les restes 
de l'église Sainte-Irène, les vieux débris de la Porte d'Or, témoignent d'une 
civilisation ancienne et magnifique comme l'était celle de liyzance. 

Les plus anciens documents sur Kiew se trouvent dans Nestor, l'Héro- 
dote slave. Les trois frères Kih, Schtsckek et Ghoriw seraient venus, 
d'après la légende, s'établir ici avec leur sœur, et l'aîné aurait donné son 
nom à la colonie. Askold et Dyr, compagnons darmes de Rurik, qui des- 
cendirent le Dniepr sur leurs navires, en 864, ne trouvèrent en abordant à 
Kiew que quelques habitations desséminées sur les pentes broussailleuses 
de la montagne. Askold fut détrôné et tué par Igor, et à la mort de celui-ci 
ce fut sa veuve, Olga, qui prit la régence. En 972, Wladimir monta sur le 
trône, fit précipiter les idoles dans le Dniepr et donner le baptême à son 
peuple. 

Kiew , capitale du grand-duché du même nom et siège des métropoli- 
tains russes, devint, par son commerce avec Byzance, la première ville de 
la Russie dont le nom fut connu dans les deux parties du monde. L'in- 
vasion des Tartares porta un coup mortel à sa prospérité. Batou-Khan, qui 
avait entendu vanter la beauté et les richesses de Kiew, envoya contre elle 
un de ses lieutenants, accompagné d'un des petits-fils de Dschiugis-Khan. 

Ces hommes semblaient sortis de l'enfer. L'épouvante soufflait dès qu'au 
bout de la plaine on entendait le galop rapide de leurs petits chevaux. Ils 
brillaient et massacraient en masse les habitants des villes ; ils crucifiaient 
leurs victimes, leur fendaient le ventre, leur coupaient les bras, les jambes, 
les seins, les oreilles; ils écorchaient leurs ennemis vivants, enfonçaient 
des clous dans leurs chairs, les perçaient de flèches, enlevaient les reli- 
gieuses, les femmes et les filles des princes, des boïards et des prêtres. 

L'étonnement des barbares fut grand à la vue des gigantesques mu- 
railles blanches qui entouraient la ville et des innombrables églises aux cou- 



tkt l.A PETITE nUSSIE. 

pôles et aux clochetons multicolores qui bariolaient le ciel. L'envoyé de 
Batou-Klian ordonna à un de ses chel's de pénétrer dans la place et d'en 
exiger la soumission, sous menace, en cas de résistance, d'être mise à feu et 
à sang. Pour toute réponse, les Kiewelins éyorgèrent l'ambassadeur et 
jetèrent son cadavre dans le Dniepr. 

Alors, de tous les points de l'honzon, de nouvelles hordes surgirent, 
buttant les murs de Kiew de leurs flots désordonnés et sauvages. Des té- 
moins racontent que les habitants pouvaient a peine s'entendre, tellement 
les Tartares criaient et tellement il y avait autour de la ville assiégée de 
c!i;iracau\ qui mugissaient et de chevaux qui hennissaient. Le grand-duc 




La Porte J'Or, ù Kîl'W. 

Michel avait quitté la ville et en avait confié la défense au ho'iard Dimitri. 
Lorsqu'il ne resta plus des remparts pierre sur pierre, Dimitri, blessé, 
chercha avec ses compagnons un refuge dans l'église de la Dexiatinc ou de 
ta Dîme'. Pleins d'admiration pour son héroïsme, les Tartares lui accor- 
dèrent la vie sauve, mais Kiew et ses habitants furent traités avec la 
dernière rigueur. Pour échapper au massacre, ils durent s'enfuir dans les 
forêts. Neuf ans plus fard, une partie de la population revint, s'établit de 
nouveau dans la ville abandonnée j et, après avoir été tour à tour dévastée^ 
et rançonnée par les Tartares, les Lithuaniens et les Polonais, Kiew fut 
réuni au royaume de Pologne. De nombreux privilèges accordés par les rois- 
y ramenèrent la prospérité et le commerce. 

■ Wladlunr «rail afreclé i ctUe Mite le dliième de ici revBDUi. 



Enfin, après la souiaission de la Petite Russie aux tzar^, Kiew rentra, 
eu I6U8, sous la domination russe. Dans les premiers temps, la ville ne 
subit pas de sensibles modiScutions. Ce ne fut qu après le terrible incendie 
de 181 1 que l'on vit disparaître ces petites rues tortueuses et étroites, et 
s'élever de magnifiques constructions comme le palais impérial , qui 




Lo sarcophage de l,U"-',in. 

donnent à Kiew un si grand air d'aristocratie et de noltlesse. En I83i, 
l'université de Saint-Wladimir fut transférée de \\'ilna dans cette ville, Un 
pont suspendu et un pont de fer furent jetés sur le Dniepr, et l'acliève- 
menl de la voie ferrée entre Saint-Pétersbourg et la mer Noire donna à 
Kiew un essor considérable. Aujourd'hui, c'est une des places de commerce 
les plus importantes de l'empire, c'est le grand entrepôt des marchandises 
allant de l'Orient dans l'intérieur de la Bussie. 

10 



140 LA PETITE RUSSIE. 

Mais nous voici au haut de la montée, près de Thôtel de ville ; nous con- 
tinuons d'avancer dans le Krestchatik, puis nous tournons à droite et gra- 
vissons une nouvelle rampe au haut de laquelle se dressent les restes de la 
Porte d'Or, derniers débris du vieux Kiew, derniers vestiges de la splen- 
deur du règne de laroslaw. Ces pans de murs en ruine, aux pierres effritées 
et roussies, soutenus par des arcs-boutants en briques et des barres de fer, 
ne sont intéressants que par les souvenirs qu'ils rappellent. La Porte d'Or 
a été détruite par les Tartares, qui deux fois incendièrent la capitale des 
Grands-Princes. 

La légende raconte que la Porte d'Or aurait cependant été sauvée par un 
Samson slave, le chevalier MakaYlo, qui la transporta sur ses épaules jus- 
qu'au sommet d'une montagne. 

Nous prenons à droite et nous nous dirigeons par la grande Wladimirs- 
kaïa vers Sainte-Sophie, rivale de la Sainte-Sophie de Constantinople, qui 
servit de modèle aux architectes kiewelins, à peu près à la même époque 
où les Vénitiens en faisaient aussi une copie réduite, qu'ils appelèrent la 
basilique de Saint-Marc. 

Dans un décor champêtre de beaux arbres, la vieille église, badigeonnée 
à neuf, dresse son campanile polychrome à quatre étages et arrondit les 
formes demi-sphériques de ses onze grandes et de ses cinq petites coupoles 
dorées. 

Entrons. Sous la voûte du campanile, de vieilles marchandes d'objets de 
piété nous sollicitent de jeter un regard sur leur dévot étalage d'icônes, de 
bogs, de croix, d'amulettes. Un trottoir en planches, passant à côté d'un 
puits à roue, nous conduit à travers la cour plantée d'arbres jusqu'au por- 
tail de la cathédrale, où se tiennent, en des poses tragiques ou piteuses, 
des mendiants au crâne bronzé et chauve, drapés dans une friperie 
lamentable. 

Au premier pas qu'on fait dans la vieille église, il semble qu'on pénètre 
dans une cathédrale gothique. Des ombres flottantes baignent le labyrinthe 
des colonnes et des lourds piliers, serrés comme des chênes dans une forêt 
antique. Du haut des coupoles tombe une chute de lumière fine et tamisée, 
douce et grise comme un commencement d'aube ; et, au fond des ténèbres 
mystiques des chapelles , des lampes d'argent brillent comme des lys lumi- 
neux. Mais l'illusion se dissipe quand on avance et qu'on se trouve en face 
de l'iconostase qui dresse à l'entrée du chœur sa haute paroi resplendis- 
sante de dorures et ornée de saints aux draperies de vermeil et d'argent en 
relief, debout dans leur roideur d'idoles. Au-dessus du sanctuaire se déploie 
sur la muraille cintrée de l'abside une mosaïque colossale aux fauves reflets 



KIEW. 147 

d'or, exécutée parles artistes byzantins que le prince laroslaw appela de 
Gonstantinople pour décorer sa cathédrale. Que de patience , que d'habi- 
leté il a fallu pour rassembler ces petits cubes de verre, et former de leurs 
ingénieux cailloutis des tableaux et des figures humaines! Sous la voûte, 
la Vierge est représentée filant comme Marguerite. Ses grands yeux noirs 
regardent dans le vide, sans expression et sans pensée, comme les yeux 
d'une image barbare. Les proportions énormes données au corps de la 
Vierge vont à Tencontre de toutes nos idées artistiques. On ne ^e figure 
pas ainsi la blonde fiancée de Tange, la douce mère qui se penchait comme 
une fleur sur la crèche où souriait le divin poupon , et qui, plus tard, poé- 
tisée par la légende , se leva sur le monde chrétien comme une chaste et 
bienveillante étoile, guidant les nautoniers et les pauvres pécheurs. Cette 
madone byzantine de Sainte-Sophie a Tair sévère d'une matrone, elle est 
rigide et maigre, elle file comme une Parque. 

La Gène, également exécutée en mosaïque, nous montre aussi un Christ 
de grandeur surnaturelle, mais qui choque moins, car la représentation 
de Dieu ne peut se faire que par l'image d'un être souverainement grand 
et souverainement puissant. La personne du Christ se dédouble , suivant 
le point où l'on se place; d'un côté, il distribue aux apôtres son corps ; de 
l'autre, son sang. Cette mosaïque sur fond d'or est fort belle et d'une admi- 
rable conservation. Malgré sa figure archaïque, le Christ a une majesté 
tranquille, une grandeur vraiment divine, d'une simplicité imposante. 

Un sacristain nous ouvre une des portes latérales de Ticonostase et nous 
fait pénétrer dans le sanctuaire, que ne frcinchit jamais le pied d'une 
femme. La porte du milieu est spécialement réservée au Tzar, en sa qualité 
de chef suprême de l'Église, et au prêtre qui officie. Sculptée à jour, 
drapée d'un rideau qui se relève et s'abaisse, cette porte tantôt laisse voir 
le prêtre aux fidèles et tantôt le leur cache. 

Sur l'autel qui sert à la célébration des mystères, resplendissaient des 
vases d'or, des chandeliers d'argent, des croix anciennes incrustées de 
pierreries, un vieux missel à la massive reliure d'argent et aux curieuses 
enluminures. Dans certaines églises , la sainte taKle est surmontée d'un 
dais, sous lequel est suspendue une colombe , symbole du Saint-Esprit. 
Derrière l'autel, un siège plus élevé, destiné au métropolitain ; et, à gauche, 
sur une autre table , le pain et le vin nécessaires au sacrifice. 

Des fresques à demi efRsicées apparaissent sur les murs du chœur , que 
drapent quelques tapis turcs, anciens trophées de guerre. 

Sainte-Sophie est peuplée de tombeaux et de chapelles. Devant le sar^ 
cophage du prince laroslaw , fondateur de l'église , trois Kosaks , sabre 



lit I,A PETITE BUSSIE. 

recourbé à la ceinture, panlalons à raies rouges dans les bottes, s'accro- 
chaient des mains à la balustrade pour baiser le crâne du saint mort. 

laroslaw est le Cliarlenia{;ne du Nord. Sous le règne de ce prince, Kiew 
fut aussi florissant que l'etnit Bvzance. Les artistes {jrers décoraient les 
églises et les monumcnls de la capitale slave, les marchands l'enrichis- 
soient : « La Russie de Kiew, a dit un historien, était plus européenne que 
ne !e fut jamais la Russie d'avant le dix-huitième siècle. " Quatre cents 
églises, d'autres chroniqueurs disent sept cents, élevaient leurs clochers 
bulbeux couverts d'une semence d'étoiles, et leurs grands dûmes d'or. 




L'cgliic S^iinl-Aniliii et le Podol 



derrière les hauts remparts denticulés de créneaux et hérissés de tours de 
la capitale princière, laroslaw avait fait venir de Byzance des chantres et 
des prêtres grecs pour instruire son clergé. Ce furent eux qui importèrent 
en Russie l'idée d'un gouvernement autocratique, calqué sur celui des 
empereurs byzantins, idée qui s'incarna plus tard dans la personne du 
Tzar, réunissant a la fois dans sa main le pouvoir spirituel et le pouvoir 
temporel, comme Auyuste et le grand Constantin. laroslaw poussa si loin 
son zèle de néophyte, qu'il fit déterrer les ossements de ses ancêtres païejis 
pour leur donner le baptême. 

Nous montons aux tribunes par un escalier curieusement décoré de 
fresques étranges, et comme il n'en existe dans aucune autre église de 
Russie. Ces fresques, uniques dans leur genre, ont été découvertes en 1834; 



KIEW. 1(» 

mais il semble aussi difficile d'en déterminer l'origine qne d'en indiquer le 
sens. Ce sont des animaux chimériques qui fuient, qui gambadent, qui 
grimpent, des danseuses, des chariots d'hippodrome conduits par des 
cochers vêtus à l'antique, des acrobates qui donnent une représentation 
publique , des musiciens exécutant une sérénade, des cavaliers qui galopent, 
des perroquets qui prennent leur vol, des oiseaux de légende perchés sur 
des arbres en forme de tournesols , des arbalétriers , des joueurs de violon , 
un paysan armé d'une hoche qui se défend contre un diable , des chasseurs 
qui tuent des ours et des dragons. Tous ces personnages portent le cos- 




Monument cl ck.-i|>eIlB de Saint' Vladimir. 

tume byzantin. On croît que cet escalier ne luisait pas partie de l'église, 
et appartenait a un château voisin habité par le prince laroslaw. 

Du haut des tribunes, on embrasse la majestueuse grandeur de la 
voi'tte revêtue de ses mosaïques se détachant sur un ciel d'or. Et l'œil se 
perd dans l'épaisse IVirêt de piliers et de colonnes qui remplit la nef. 

Sur les murs de ces galeries voltigent des anges , symbolisés par une têle 
joufflue cravatée d'ailes longues et fines comme des ailes d'hirondelles. 

En sortant, nous retrouvons nos trois Kosaks déposant devant un tiutre 
tombeau leurs baisers et leurs kopecks. — Accomplissaient- ils un vœu 
-comme ce cavalier dont on raconte l'histoire, et qui, ayant promis à 



IM LA PETITE RUSSIE. 

saint Iticolas, son patron, un cadeau de deux cents roubles, trouva le 
moyen de ne lui donner que trente kopecks? — Gomme il regagpnait son 
ëtape, il fut surpris par un orage terrible, un de ces orages qui passent sur 
le steppe comme une trombe et semblent vouloir tout détruire. — « Saint 
Nicolas , grand saint Nicolas , s'écriait le Kosak , mon doux patron, si tu me 
préserves de tout danger, je t'offrirai en cierges le produit de la vente du 
cheval qui me porte. » — Le grand saint Nicolas, flatté d'une offre si géné- 
reuse , écarta la foudre de la tète du cavalier, qui arriva sain et sauf à sa 
destination. Le lendemain, celui-ci se rendit au marché avec un coq sous 
le bras et son cheval en laisse. 

— Hé, Kosak, qu'as-tu à vendre? lui demanda-t-on. 

— Un coq et un cheval , répondit-il , mais je ne vends pas l'un sans 
l'autre. Je veux de mon coq deux cents roubles, et trente kopecks de mon 
cheval. 

Il se trouva un amateur qui accepta ce marché singulier. Le Kosak, 
fidèle à son vœu, s'en alla aussitôt à l'église et alluma devant l'image du 
grand Nicolas pour trente kopecks de cierges , somme qu'il avait effecti- 
vement obtenue de la vente de son cheval. 

Non loin de Sain te -Sophie, vis-à-vis, de l'autre côté de la place des 
tribunaux, nous voyons le couvent de Saint-Michel, aux murailles illus- 
trées de fresques, élevant ses petites coupoles, ses quinze tétcs d'or. C'est 
dans ce couvent qu'on conserve les reliques de sainte Barbe, vénérées dans 
toute la Russie. 

Des pèlerins accourent chaque année de toutes parts pour baiser les 
restes miraculeux de la sainte, pour acheter de l'eau bénite, de l'huile, des 
bagues que les moines consacrent sur ce tombeau. Le couvent de Saint- 
Michel a été construit sur l'ancien emplacement des autels élevés par Wla- 
dimir au dieu Péroun , le Jupiter slave, « à tête d'argent et à barbe d'or » . 

Nous laissons derrière nous l'église de la Dexiatine , également bâtie par 
Wladimir, qui voulut perpétuer par là le souvenir des deux premiers mis- 
sionnaires chrétiens qu'il avait fait tuer avant sa conversion. 

La rue , en quelques minutes , nous conduit à l'église la plus jolie et la 
mieux située de Kiew : Saint-André. Ses clochers sveltes montent comme 
de légers fuseaux d'ivoire travaillés à jour, une rosace s'épanouit au-dessus 
de son portail , sa coupole a des inflexions gracieuses et élégantes, les cha- 
piteaux de ses colonnes sont argentés et dorés; dans les frises, des penden- 
tifs rococo la décorent. Bastrelli a su mélanger dans ce bijou charmant, qui 
a la grâce un peu mièvre du dix-huitième siècle, l'art byzantin et l'art italien. 

De la terrasse qui entoure la petite église , placée comme une vedette h 



KIEW. 15i 

rcxtrëmitë de sa pointe de rocher, quelle vue superbe! quel admirable 
panorama ! 

Au-dessous de vous, la » ville au pied de la montagne », ou le Podol, jadis 
vaste prairie marécageuse où se promenaient les hérons et les cigognes, et 
qui a conservé de son origine primitive la dénomination de « rue de la 
Boue-Noire » , étale la place de son grand marché avec sa maison des con- 
trats', son bariolage de foule et de boutiques; dans les rues, de longues 
files de camions et de chariots passent chargés de marchandises ; aux arbres 
qui bordent le fleuve, aux clochers bulbeux et argentés des couvents, se 
mêlent les cheminées rouges de quelques fabriques. Des bateaux à vapeur, 
des barques à Tancre , voiles carguées , stationnant dans le port de la ville 
industrielle et marchande, forment sous les jeux de Tombre et de la 
lumière de petites marines d'un effet ravissant. 

Le Dniepr roule à travers une contrée plate et dénudée la masse majes- 
tueuse de ses eaux , que des îles tachent de points noirs , et que de longs 
radeaux sillonnent. De Tautre côté du fleuve, les plaines jaunissantes du 
gouvernement de Tschernigow s'étendent à perte de vue, hérissées de 
petits bois, coupées de mares stagnantes. 

Avant de rentrer à Thôtel , nous nous fîmes conduire à la chapelle élevée 
à l'endroit où les douze fils de Wladimir furent baptisés. A la voix des 
apôtres chrétiens, une source d'eau miraculeuse jaillit du sol, et depuis 
lors, dit-on, elle n'a jamais tari. En arrivant à Kiew, les pèlerins viennent 
y faire leurs ablutions et boire à son onde sacrée. Une colonne de pierre 
ornée d'un petit bassin baptismal surmonte cette chapelle, dont les murs 
sont décorés de fresques représentant le baptême des habitants de Kiew. 
Femmes , enfants , vieillards , tous se plongent pêle-mêle et tout nus dans 
les flots du Dniepr. 

On sait comment s'opéra la conversion de Wladimir. Ce prince, fatigué 
de débauches, résolut de renoncer à ses mœurs asiatiques et païennes, et 
d'adopter une religion nouvelle. 

La difficulté était de choisir la meilleure. 

En homme avisé et prudent, il ordonna à ses ministres d'ouvrir une 
enquête. Des musulmans furent entendus, qui jugèrent qu'en dehors du 
Coran il n'y avait ni salut, ni béatitude éternelle. Mais si Wladimir, en 
devenant mahométan, eût pu conserver ses femmes, il aurait dû renoncer 
au vin. Il appela des Juifs; c'étaient de savants rabbins : ils déclarèrent 
que, seuls, la Bible et le Talmud étaient les livres de vérité et de vie. 

* Chaque année, les propriétaires se réunissent dans cette maison pour renouveler leurs contrats* 



ISS LA PETITE RUSSIE. 

Cependant, il répugnait a un si grand prince de s'assimiler à une race 
errante et méprisée. Il voulut voir alors des prêtres catholiques. Ceux-ci 
lui répétèrent, en l'appliquant à leur foi, ce que les musulmans et les Juifs 
lui avaient déjà dit. Sur ces entrefaites, les délégués qu'il avait envoyés ù 
Byzance revinrent , Tesprit encore ébloui des magnificences et de la pompe 
du culte grec; ils firent à leur souverain un tableau si merveilleux des 
églises de Constantinople , dont les dômes dorés étincelaient comme des 
soleils, dont les colonnes de jaspe et de porphyre se dressaient devant des 
sanctuaires d'argent et des tabernacles d'or et de mosaïques; ils vantèrent 
tellement les splendeurs des cérémonies religieuses auxquelles l'Empereur 
lui-même participait, la tiare sur la tète, revêtu d'une robe de brocart 
constellée de perles et de pierreries , que Wladimir prit sur-le-champ la 
résolution d'embrasser la religion orthodoxe, qui devait être la meilleure, 
puisqu'elle était la plus belle et la plus riche. 

Ayant réuni ses vaillants guerriers, le voilh qui part à la conquête du 
baptême, les armes à la main. Il assiège Chersonesos, prend cette ville 
qui lui ouvre le chemin de Byzance, et il envoie aux deux empereurs Basile 
et Constantin un ambassadeur chargé de leur déclarer que s'ils n'accordent 
pas en mariage au Grand-Prince de Kiew leur sœur Anne, il viendra lui- 
même les châtier et saccager leur capitale. 

Les deux Césars vieillis eurent peur; ils répondirent qu'ils consentaient 
à la demande de Wladimir, mais à la condition qu'il se ferait chrétien. Il 
reçut le baptême dans la ville conquise, puis il ramena à Kiew des prêtres 
grecs qui étaient ses prisonniers, et rapporta des ornements d'église, des 
vases sacrés, des croix d'argent, des images saintes, qu'il avait pillés dans 
les temples. A peine arrivé dans sa capitale, il fit fouetter publiquement 
Péroun, puis il ordonna, en face de son peuple épouvanté, de précipiter 
l'idole dans le Dniepr; mais comme le corps du dieu était en bois, il sur- 
nagea et alla échouer un peu plus bas que Kiew, à un endroit qu'on montre 
encore aujourd'hui. 

Les Russes coururent recueillir leur idole et se mirent de nouveau à 
l'adorer; Wladimir fit alors attacher des pierres à son cou, et cette fois 
elle disparut au fond du fleuve. Le peuple fut ensuite chassé dans le Dniepr 
parles soldats et baptisé en masse par les prêtres* grecs qui, debout sur les 
rochers, lisaient à haute voix les prières du baptême. On était en automne. 
L'eau était glacée. Des vieillards et quelques femmes perdirent pied et 
furent entraînés par la violence du courant, mais on ne s'en émut point : 
« Il parait que Dieu n'en veut pas, disaient les popes, puisque le diable 
les emporte ! » 



CHAPITRE XI 

LA VILLE BELIGIEUSE. 



Le lendemain, par un doux soleil, j'allai 
visiter la ville religieuse, dont je n'avais tu que 
les hautes murailles se découper sur les falaises 
du Dniepr et les clochers arrondis briller comme 
des fniits d'or dans les sombres massifs des til- 
leuls et des chênes. 

Un jeune peintre de beaucoup de talent, 
M. Doudkewitch, avait bien voulu m'accom- 
[tiigner. 

Nous passons devant le club de la noblesse, 
installé dans une belle grande maison, qu'un 
riche Juif avait construite avec l'espoir de la 
transformer plus tard en synagogue; puis, 
grimpant une rampe roide, hérissée de cailloux 
pointus, nous arrivons au palais de l'Impéra- 
trice. Un jour, la Tzarine défunte exprima le 
désir de venir passer l'automne aux bords du 
Dtiiéprj aussitôt, comme par enchantement, ce palais, qu'elle n'a jamais 
habite, sortit de dessous terre pour la recevoir. 

La partie de la ville que nous traversons s'appelle le Lipki : c'est le fau- 
bourg Saint-Germnin de Kiew, le quartier de la noblesse à plusieurs quar- 
tiers, et le centre de cette aristocratie administrative qui se groupe, dans 
chaque ville russe, autour du palais du gouverneur général, dont le prestige 
et le pouvoir sont ceux d'un vice-roi. — Des habitations charmantes, de 
ravissants petits hôtels bâtis en briques brunes aux reflets d'émail, dressent 
leurs façades sérieuses de bonne maison au milieu de verdures touffues qui 
les ombragent comme un nid. 

90 




Entrée de la Lawra, 



IM LA PETITE ROSSJE. 

Noua voici au sommet de la colline. Derrière nous, sur les pentes et les 
plateaux de deux autres collines, la nouvelle ville et la vieille ville élayent 
leurs terrasses, leurs jardins, leurs toits verts, leurs murs blancs et roses, 
leurs églises aux clochers d'argent et leurs grosses boules d'or. A gaucbe, 
le Dniepr balance toute une flottille d'embarcations; et, devant nous, d'un 
coté se dresse la citadelle, de l'autre la cité religieuse, les innombrables 
églises, les hauts campaniles du couvent de Saint-Nicolas et de la Lawra' 
de Petschersk. 

Nous croisons quelques moines; les uns vont à pied, les autres en 




de rAuompuon, i Kieir. 



droschki. Quels grands gaillards barbus et bien portants! Larges d'é- 
paules, souples de taille, comme ils feraient de beaux sapeurs s'ils n'étaient 
de si beaux moines! Rien d'émacié, d'ascétique et d'austère dans leur figure 
impassible comme un masque de cire. 

A mesure que nous avançons, nous entendons plus distinctement les 
cloches sonner. Leurs envolées joyeuses traversent le ciel comme une 
troupe d'oiseaux chanteurs. Dans la ville sainte il y a toujours des 



' Lawia veut dire couveni forlifié; PeUchtnk (d. 
On donne le nom de Lau-ra à deux aiilies cnuvcnls Ton 
celu! d'Aleundre-Newiki près d« Saiat.PéLortbouri;. 



«ciera) lignlGe gro 



LA VILLE RELIGIEUSE. 155 

cloches qui sonnent. Elles sonnent et carillonnent pour appeler les fidèles 
à Téglise, pour chasser les mauvais esprits qui vagabondent dans Tair; 
elles sonnent et carillonnent en Thonneur des saints dont c'est la fête anni- 
versaire. Elles sonnent pour annoncer le commencement des jeûnes, et 
elles carillonnent pour en annoncer la fin. Elles sont tellement habituées 
à sonner et à carillonner, qu'elles doivent sonner et carillonner toutes 
seules. 

Au bout de cinq minutes nous arrivons à la porte d'une tour massive 
aux murs peinturlures de couleurs voyantes, qui doivent représenter des 
fresques. Une lampe brûle devant une image de la Vierge encastrée dans 
la muraille. Au-dessus, l'aigle russe, qui ne ressemble guère au Saint-Es- 
prit, déploie ses ailes et ouvre son double bec. Sous la voûte, des moines 
sont assis derrière une table sur laquelle sont entassés de petits pains de 
communion et étalées des images saintes. Un plateau destiné à recueillir 
les offrandes, et déjà passablement garni, fait prévoir que la recette de la 
journée sera bonne. Des pèlerins pauvrement vêtus, couverts de peaux de 
mouton déchirées, chargés d'un sac de toile, le dos courbé, la chevelure 
longue et inculte, s'appuyant sur leur bâton, attendent leur tour de baiser 
une sainte image et de faire inscrire sur la croûte blanche du petit pain le 
nom de leur femme, de leurs enfants ou de la personne qu'ils veulent 
spécialement recommander aux prières des moines de la Lawra. Au 
moment de la communion, ces petits pains sont présentés au prêtre, 
qui en détache avec la pointe d'une flèche d'or cinq petites parcelles 
qu'il met dans son calice, en commémoration des cinq plaies de Jésus- 
Christ. 

Au bout d'une avenue d'arbres, dans une grande trouée de lumière, 
l'église métropolitaine de l'Assomption encadrait son portail illuminé de 
fresques, et baignait dans l'azur ses sept coupoles piquées d'étoiles, autour 
desquelles les dernières hirondelles nouaient et dénouaient leurs gracieuses 
guirlandes. 

Des deux côtés de l'avenue, s'élèvent, rangées à la file, de petites maisons 
blanches percées de deux ou trois fenêtres, avec un bout de jardin large 
comme une nappe, où des roses mourantes s'effeuillaient sous le souffle 
meurtrier de l'automne. Sur des bancs, de vieux moines en bonnet de 
velours, le visage encadré des ondes neigeuses de leur chevelure, leur 
barbe de patriarche étalée sur la poitrine, le corps enveloppé dans une pe- 
lisse de peau de mouton, se chauffaient au soleil, les mains inertes posées 
sur les genoux, les yeux ternes, sans méditation et sans pensée. 

Nous entrâmes dans l'église en passant sous des échafaudages au haut 



19S LA PETITE RUSSIE. 

desquels de petits moines occupes à restaurer une fresque semblaient per- 
ches comme de grandes corneilles immobiles. 

Sous les voûtes sombres de la vieille cathédrale une obscurité assoupie 
de crépuscule flottait ; et, au fond de la nef, l'iconostase se dressait comme 
une muraille d'argent incrustée de pierreries ; dans un triangle symbolique, 
un gros diamant étincelnit comme l'œil de la divinité même; devant les 
images saintes dont la tête et les mains apparaissaient seules aous leur revê- 
tement d'ur ou de vermeil, d'énormes chandeliers aux branches chargées 
de cierges brûlaient, semblables h des arbres lumineux ; et, dans les en- 
foncements mystérieux des chapelles, les petites flammes mystiques des 
lampes au verre rouge faisaient songer h des coeurs enflammés d'amour 
divin. 




Vue (le la Lanra, cûté du sud. 



De temps en temps, derrière nous, lo porte du grand portail s'ouvrait, 
laissant brusquement entrer un flot de jour qui éclairait la pénombre d'un 
rayon d'aube ou d'un reflet rapide comme le frisson d'un éclair. Des 
groupes d'hommes et de femmes s'avançaient en se signant, en s'incHnant, 
et se rangeaient pour baiser en bon ordre les brunes madones aux 
yeux noirs, peintes toutes d'après le même type, le portrait attribué 
à saint Luc. 

Quelques-unes de ces pana^iœ étaient surchargées et caparaçonnées de 
colliers, de bracelets de perles, de chapelets de cocaîl et d'ambre, de- 
bagues, de bijoux de haut prix envoyés en présents a l'image par de 
grandes dames ayant fait un vœu, par de riches héritières qui se ma 
riaient selon leur cœur, ou par des généraux partant pour une lointaine 
expédition. 

Quel entassement de richesses! Quel éblouissement de pierreries et d'or! 



LA VILLE IIELIG1E09E. 157 

Le pauvre moujik qui n'a jamais vu que les murs de bois de son isba doit 
avoir ici, devant ces flamboiements de l'iconostase, devant ces palpitations 
de pierreries et de lumières, comme une vision du paradis. Et comment 
ne pas croire à la puissance d'une Vierge si riche et à des saints si royale- 
menthabillés d'or et d'argent? 




Les portes de l'iconostase étaient ouvertes; le service touchait à sa fin, 
ToFficiant, dont la longue barbe descendait sur la robe de brocart ruisse- 
lante de perles, avait achevé la communion et récitait des prières aux- 
quelles les diacres répondaient d'une voi\ traînante de litanie par un mo- 
notone : Gospodi pomi-louie {Seigneur, ayez pitié de nous). Il y eut encore 



158 LA PETITE RUSSIE. 

une reprise des chœurs, et le rhythme pathétique des vieux chants 
Qvecs roula de nouveau sous les voûtes profondes ses flots d'harmonies 
sublimes. 

Il n*y a pas de musique religieuse plus émouvante, plus expressive que 
cette musique humaine sans accompagnement d'orgue, Téglise orthodoxe 
ne tolérant aucun instrument dans ses cérémonies. Les voix de basses 
exhalaient des supplications, des plaintes, et leur gamme mélancolique 
montait et descendait avec un bruissement de vagues, tandis que les voix 
des ténors éclataient plus vibrantes'. 

Une recommandation spéciale nous ouvrit les portes de la sacristie et du 
trésor. On nous montra dans des armoires des entassements éblouissants 
de reliquaires, de vases sacrés, de croix, de ciboires, de panagise d'un 
superbe travail byzantin, de diptyques, d'évangiles à reliure d'argent 
incrustée de pierreries, de crosses d'évéques et de bonnets d'igoumènes, 
un butin qui enrichirait dix catliédrales. On nous ouvrit des tiroirs où des 
chapes, des chasubles, étalaient leurs tissus de fils d'or, leur trame qu'on 
dirait faite avec des rayons de lune et de soleil filés. Sur le brocart, sur le 
velours, sur la soie, sur le satin, tout un semis de perles fines et de pierres 
précieuses scintillait ! 

Une jeune religieuse nous avait suivis pour admirer ces merveilles. Elle 
regardait tout cela comme en extase. Vêtue de noir et coiflFée d'un bonnet 
pointu comme les bonnets de magicien, ses cheveux châtains, coupes à la 
hauteur de la nuque, flottaient librement de chaque côté de ses joues roses 
comme les roses. Elle était mignonne et charmante. 

En sortant, mon compagnon lui demanda d'où elle venait. 

— De bien loin, répondit-elle. Mon couvent est à Moscou. Une famille 
m'a chargée de venir en pèlerinage aux saints tombeaux pour demander la 
guérison d'un enfant. 

— Et vous êtes venue seule ? 

— Mais oui, toute seule. 

— Où logez-vous? 

— A l'hôtel du couvent. 

— Pensez-vous rester longtemps à la Lawra** 

— Encore une semaine. . . 

Nous traversâmes la cour avec elle en causant. 

En passant près du jet d'eau qui décore la cour, la religieuse s'arrêta, tira 
quelques kopecks de sa poche et les jeta dans le bassin. 

' Il n*y a de soprani que dans les églises ordinaires ; dans les coaTents, les moines chantent 
eux-mêmes a Téglise. 



LA VILLE RELIGIEUSE. 159 

Je lui demandai pourquoi elle faisait cela. 

— C'est Tusage, me dit-elle. Tous les pèlerins qui viennent à la Lawra 
jettent quelques kopecks dans ce bassin. Voyez combien il y en a... Tout le 
fond en est couvert. . • 

En nous penchant, nous aperçûmes en effet des milliers et des milliers 
de petites pièces blanches qui luisaient, mettant au fond de la grande coupe 
de pierre comme un entassement d'argent. 

Chaque année, avant les premières gelées, les moines vident le bassin et 
recueillent pieusement avec des pelles tous ces kopecks, qu'ils portent au 
caissier du couvent. 

L'usage de jeter des pièces de monnaie dans Teau est traditionnel en 
Russie et remonte au paganisme. Chez les anciens Slaves, c'était une 
manière de conjurer la divinité et de se la rendre favorable. 

Nous nous séparâmes de la religieuse pour visiter la boulangerie et l'im- 
primerie. Des frères en longues robes blanches, courbés sur des pétrins, 
les bras nus, la barbe enfarinée, la chevelure comme saupoudrée de neige, 
travaillaient la pâte, la pétrissaient en suant et en poussant de gros soupirs. 
A côté, dans une cave servant de magasin, des monceaux de pains noirs, à 
la croûte vernissée, s'entassaient à hauteur d'homme. Le couvent donne 
un pain à chaque pèlerin, qui l'emporte avec lui et le mange avec les siens, 
en souvenir de son voyage aux saints tombeaux. 

Les moines travaillent presque tous à un métier manuel en dehors des 
heures qui ne sont pas prises par les exercices religieux. Il y en a qui pei- 
gnent, qui brassent le kvass, qui fabriquent des ornements d'église, de la 
coutellerie, de la cordonnerie, des vêtements. D'autres filent le chanvre, 
polissent les pierres, tannent les peaux, tricotent des bas, tressent des 
paniers. Ils sont aussi forgerons, ferblantiers, serruriers, charpentiers; ils 
élèvent même des bestiaux, battent le beurre et font le fromage. Aussi un 
monastère russe est-il une véritable ville. 

La plupart des livres liturgiques employés par le clergé orthodoxe s'im- 
priment dans les ateliers typographiques de la Lawra de Kiew, célèbre 
également dans toute la Russie par son jardin fruitier. Les moines y culti- 
vent les espèces les plus rares. Des pommes grosses comme le poing et 
blondes comme l'ambre, ou rouges comme le rubis ; des reinettes d'Angle- 
terre, des pommes Dagorie, des Doux-Agnel, des Gousinette, des Haute- 
Ronté. Et les poires, quelle collection! Reau-Présent, Rergamote, Reurré 
gris, Ron-Chrétien , Chair à dame, Culotte de suisse, Cuisse-Madame^ 
Doyenné, Drap d'or, Frangipane, Mouille-Rouche, Rousseline, Saint-Ger- 
main, Sans-Peau, Yirgouleuse! Toutes les poires connues et inconnues !.. . 



160 LÀ PETITE RUSSIE. 

Un musée de fruits, dans lequel chacun peut entrer moyennant quelques 
kopecks et manger tout son soûl, à la condition de ne rien emporter. 

Chaque couvent cherche à exceller dans la pratique de quelque art ou de 
quelque industrie. Le couvent de Troïlza est renommé pour ses sculptures; 
le couvent de Saint-Serge h Pétersbourg est célèbre par ses musiciens et ses 
chanteurs; et le monastère récemment fondé aux environs de Kerson a 
porté à sa dernière perfection Fart de cultiver les melons. 

On nous permit aussi de visiter le réfectoire, grande salle basse sentant 
le moisi et le renfermé, et qu'éclairent tristement de petites vitres ternies de 
poussière. Des tables s'allongent devant des bancs de chêne fixés au mur. 
Des gobelets et des assiettes d'étain symétriquement rangés, avec un mor- 
ceau de pain noir et une cuiller de bois à côté, indiquent Fheure prochaîne 
du repas. Une grande icône éclairée par la flamme immobile et jaune d'un 
cierge de la grosseur d'un pilier, se dressait au milieu de la salle; et, au 
fond, près d'un poêle monumental, l'iconostase d'une petite chapelle 
domestique montrait son bariolage pieux et criard. Une porte ouverte don- 
nait sur les cuisines, d'où s'échappaient des odeurs d'huile rance, des 
bruits pétillants de friture, des coups secs de vaisselle de métal et de chau- 
drons de fer remués, des éclats de rire d'hommes et de femmes. 

Nous allâmes y jeter un coup d'œil. De jeunes moines marmitons, la 
figure rose, les cheveux bouclés, passaient avec des paniers ou des piles 
d'assiettes. Deux d'entre eux s'étaient pris de querelle et se donnaient des 
coups de pied. Autour d'une table énorme, reluisante d'une crasse noire, 
des Frères écossaient des pois et pelaient des pommes de terre, tandis 
que des femmes, les manches de leur robe relevées, nu-tête, armées de 
grands couteaux, nettoyaient des poissons secs exhalant des senteurs fades 
de vieux tonneau et de vieille saumure. 

Près d'un fourneau, un moine au torse d'athlète, superbement campé 
sur ses fortes hanches, le bonnet d'astrakan sur l'oreille, son grand tablier 
se découpant en blanc sur sa robe noire, debout sur un escabeau, tenait 
une longue perche avec laquelle il remuait une espèce de boue qui cuisait 
dans une vaste chaudière : c'était du cacha^. 

Oh! non, je vous assure, rien ne chantait ici la joyeuse chanson de la 
bonne chère ! Pas le moindre fumet ne caressait l'odorat, pas le plus petit 
concert ne gazouillait dans les poêles ! Pas de broches tournant avec leurs 
grappes de volailles dorées, pas un bout d'oreille de lapin ou de lièvre, 
rien qui pût faire frémir les narines et épanouir sur les lèvres la fleur suave 



I.A VILLE ItELIGIBVSE. Ifti 

de la gourmandise. Une vraie cuisine de carême éternel, de Thébalde et de 
prison! Pauvres moines! Et on leur reproche d'aimer mieux l'eau-de-vie 
que l'eau bénite ! 

Dans la pièce voisine, on distribuait déjà aux religieux qui ne prenotent 
pas leur repas en commun la ration ordinaire de poisson et de légumes. 
Ils formaient une longue file, et chacun d'eux portait dans ses mains une 
gamelle de fer-blanc ou un vase de bois verni de laque. Parmi ces moines, 
il y en avait d'affreusement déguenillés, d'horriblement sales, de jeunes, 
de vieux, de grands, de petits, avec des cheveux noirs ou des cheveux 
blonds, plats ou bouclés. 

En sortant, nous vîmes des pèlerins et des mendiants qui se pressaient, 
affamés, au guichet d'une troisième cuisine — il y en a une dizaine, — où 




le de l'emplaremcpt dei catacombel. 



des Frères leur donnaient une gamelle de soupe et du pain. Avant de 
manger, ils allaient à une petite fontaine iaire leurs ablutions, laver leurs 
doigts pour les puriBer de tout ce qu'ils avaient pu toucher d'impur. 



Nous traversâmes ensuite une cour où des moines coupaient et sciaient 
du bois, et nous descendîmes un escalier qui nous mena à la porte d'une 
grande construction blanche. C'est là que sont installés les ateliers de pein- 
ture. Mais les moines-artistes étaient en train de dîner, entassés dans une 
petite salle basse empuantie d'une violente odeur de choux aigres. Un petit 
moinillon, bossu, en robe noire, îi l'aspect de kobold, présidait au repas. 
Il nous fit accompagner par un domestique jusqu'aux ateliers. Sur des che- 
valets, quelques icônes étaient exposées, exécutées toutes d'après le même 
modèle archaïque et immuable j contre les murs se dressaient des plaques 



Ut LA PETITE RUSSIE. 

de fer enluminées d'images de grands saints roidcs, en robe rouge et a 
barbe blanche. Pas de poésie ni de réalité, pas d'art dans ces peintures 
mortes. L'Église orthodoxe prend toutes ses précautions pour ne pas parler 
aux sens. Elle prohibe les tableaux religieux a la manière de Raphaël, elle 
prohibe les statues et les instruments de musique. Les saints de ses images 
ne laissent voir que la figure, les mains et les pieds ; le reste est caché par 
des plaques de métal doré et argenté. 

Mais la religion grecque en est-elle moins matérielle et moins sensuelle 
pour cela ? 

Le moujik a-t-il un autre culte que celui de la forme? et ses pratiques 
ne sont-elles pas encore à demi païennes, et ses superstitions absolument 
polythéistes ? 

On nous montra, en face des ateliers de peinture, le bain de vapeur. 
Chaque samedi, les moines y viennent suer, se laver et se nettoyer, pour 
se présenter le dimanche devant le Seigneur comme revêtus d'une nouvelle 
robe d'innocence. 

Quel pittoresque tableau doivent présenter ces étuves, quand tous ces 
religieux barbus et chevelus s'y agitent comme des ombres, en se flagellant 
mutuellement avec de petits balais de bouleau, au milieu de la buée 
bleuâtre de la vapeur, dans le primitif costume d'Adam sous les ombrages 
du paradis ! 

Nous descendîmes encore un escalier. La vue plongeait à droite et à 
gauche dans un fouillis de verdure, planait sur une forêt multicolore et 
gaie de dômes et de clochers. Au bas de la colline, radieuse de soleil, le 
Dniepr déroulait la traîne de sa robe d'azur pâle. Figurez-vous les terrasses 
de Mcudon et de Saint-Cloud, dont les beaux arbres se détacheraient sur 
un ciel d'une douceur italienne, et seraient entremêlés de clochers dorés, 
de dômes bleus ponctués d'étoiles, de blanches murailles crénelées. Ce 
paysage tout palpitant de lumière, égayé de vols de pigeons, avait la grâce 
et l'éclat d'un paysage oriental. 

Nous voici sur la place où sont groupés les boutiques d'objets pieux, 
l'hôtel du couvent, le restaurant et la maison de thé tenus par les moines. 
Notre estomac marque l'heure du déjeuner ; nous entrons dans une petite 
bicoque où des pèlerins mangent; mais comme nous sommes habillés en 
« messieurs » , le moine qui nous reçoit nous fait passer dans une salle 
réservée, dont le grand vitrage orné de fleurs donne sur la place. 

Le menu du jour se compose invariablement toute l'année de deux ou 
trois plats maigres, accommodés a Thuile de pavot. — On nous servit un 



LA VILLE UELIGJEUSE. £68 

polage aux carottes, aux pommes de terre et au céleri, dans lequel nageaient 
des morceaux de poisson ^ On nous donna un carafon de kvass et un verre 
pour deux. Sur notre demande, on nous accorda aussi une serviette pour 
deux. 

Pendant que nous mangions, notre attention fut attirée tout à coup par 
un grand moine sec, aux yeux hagards, aux traits tirés, qui se promenait en 
gesticulant sur la place. 

— C'est Fomouchka (Thomas), nous dit le Frère qui nous ser>*ait. Un 
saint! Son âme n'est plus en ce monde, elle est au Ciel... 

Mon compagnon m'expliqua que Fomouchka était fou, et que les fous 
sont vénérés a l'égal des saints par le peuple russe. Les pèlerins qui vien- 
nent h la Lawra ne s'en iraient pas sans demander à Fomouchka sa béné- 
diction et sans glisser quelques kopecks dans ses poches; mais Fomouchka 
ne garde rien pour lui, il distribue aux pauvres tout ce qu'il reçoit. 

— L'été dernier, me raconta M. Boudkewitch, il y avait ici une jeune 
femme qui était arrivée en compagnie d'une bande de pèlerins, et qui se 
prétendait la Sainte Vierge. Elle était vétuc a rorientale, avec une sorte de 
turban sur la tête. La finesse de ses traits semblait indiquer une origine 
aristocratique. Son petit bagage, qu'elle berçait dans ses brus en chantant, 
était pour elle le poupon Jésus. Tous les pèlerins, en passant, s'inclinaient 
devant elle et la saluaient avec respect, car elle était folle. 

Après notre frugal repas, nous allâmes prendre le thé dans rétablisse- 
ment en face. La première chose qui me frappa en entrant, ce fut un 
samovar monumental, en pierre, comme il n'en existe peut-être pas un 
second dans toute la Russie ; un samovar énorme, immense fourneau à eau 
chaude de deux mètres de hauteur, et percé d'une quantité de robinets. Les 
pèlerins apportent presque toujours leur thé et leur sucre avec eux ; il ne 
leur faut que de l'eau bouillante, mais on jugera de la quantité qu'ils en 
absorbent, quand on saura qu'un moujik boit très-facilement soixante à 
quatre-vingts verres de thé par jour. 

Notre petite religieuse de Moscou, toujours souriante, attablée dans un 
coin, causait avec un militaire. Cinq ou six femmes, ayant devant elles un 
mouchoir dénoué dans lequel il y avait du pain et du sucre, regardaient et 
commentaient une gravure contre l'ivrognerie, éditée par les moines, et 
qu'elles avaient achetée pour « convertir • leurs maris. 

Le milieu de l'image représente un fourneau de distillerie surmonté de 

' Ce potage s'appelle salouka. 



1«( LA PBTITE nnSSIE. 

la tète du diable et de deux têtes de monstres, la gueule ouverte. D'uq c6tê, 
dans l'une de ces gueules, des moujiks, surveillés par des Juifs, versent des 
sacs de blë, tandis que de Tautre gueule coule à Sots la funeste et perni- 
cieuse liqueur que des hommes et des femmes reçoivent, en se disputant, 
dans de grands verres qu'ils absorbent aussitôt. Plus loin, on les voit 
danser, jouer aux cartes, vendre leur touloupe au Juif, puis se battre entre 
eux, assommer leur femme, et enfin être conduits entre deux gendarmes, 
les mains liées derrière le dos, à la prison, dont la façade, entourée de murs 




Dd moine de la Lawra. 



et gardée de sentinelles, se dresse dans le fond. Et les femmes et les enfants 
réduits à la misère, ceux-ci en chemise, celles-là en haillons, se groupent 
au bord du chemin pour demander l'aumdne au Juif qui passe en carrosse à 
deux chevaux, mais qui ne daigne pas les regarder. — Cette grossière 
■image est encadrée de versets et de citations bibliques. 

A côté de nous, un groupe de pèlerins composé de deux hommes, de 
deux femmes et d'une jeune fille, prenait le thé. Mon compagnon lia con- 
versation avec eux, et ils nous contèrent, avec cette simplicité et cette bon- 
homie caractéristiques du paysan russe, leur long voyage. Ils venaient de 



LA VILLE RELIGIEUSE. 165 

Polesniki, dans le gouvernement d'Olonetsk, près de celui de Saint-Péters- 
bourg, sur les bords du golfe de Finlande. 

— Moi, je me nomme Ivan Tereschenko Oglobline, nous dit celui qui 
semblait être le chef de la petite bande ; des voisins revenus Tan dernier de 
Kiew nous ont dit des choses si merveilleuses sur le monastère de la Lawra, 
sur les catacombes et les saints tombeaux, vënërés dans toute la Russie, 
que j'ai fait vœu, si la pèche me réussissait, d'aller à Kiew mettre un cierge 
de vingt kilos devant l'image de la Vierge. — Ma pèche a été favorisée, ce 
printemps; je fis si bien que je gagnai de quoi laisser à ma famille une 
somme et des provisions suffisantes jusqu'à Tan prochain ; et je me suis mis 
en route avec les autres, qui se sont joints a moi pour profiter de l'occa- 
sion... La jeune fille est orpheline, mais elle n'est pas pauvre... Celle-ci 
est mariée (il indiqua sa voisine d'un clignement d'œil); elle n'a pas 
d'enfant, elle vient en demander un aux saints de Kiew. Quant à la vieille, 
elle connaît les chemins de tous les pèlerinages ; c'est elle qui nous a ser>^i 
de guide. — Nous avions déjà fait cent verstes quand un ouriadnik (agent 
de la police rurale) nous renvoya sur nos pas, parce que nous n'avions pas 
de passe-ports. Autrefois, les pèlerins n'en avaient pas besoin... Munis des 
papiers nécessaires, nous recommençâmes notre voyage, nous traversâmes 
des forets, des marais, et nous arrivâmes enfin à Wichni-Wolotchok, 
station du chemin de fer Nicolas, où nous nous séparâmes : les femmes 
prirent le chemin de fer, et nous continuâmes notre route à pied. Au bout 
de plusieurs semaines, nous revînmes les rejoindre ici, où elles logent gra- 
tuitement... Rien de particulier ne nous est arrivé pendant notre voyage; 
nous avions de l'argent pour nous suffire. Les pèlerins ne peuvent plus 
guère aujourd'hui compter sur la charité des gens... Le peuple n'est pas 
devenu plus mauvais, mais beaucoup plus pauvre; et dans la Petite Russiie, 
il y a des stundistes, une secte nouvelle d'hérétiques qui ne donneraient pas 
même un verre d'eau à un pèlerin orthodoxe... Nous allons repartir dans 
quelques jours; nous prendrons tous le chemin de fer... 

Atout moment de nouveaux pèlerins arrivaient; ils se signaient, saluaient 
l'image sainte placée à l'angle de la salle, et allaient s'attabler. Parmi les 
tableaux de sainteté qui décoraient les murs, il y avait les portraits de la 
famille impériale, et une image odieusement coloriée représentant l'empe- 
reur d'Allemagne donnant la main droite à Alexandre II et la main gauche 
à l'empereur d'Autriche. Le tzar défunt est représenté avec une tête trois 
fois plus grosse que celle de ses augustes mais peu fidèles alliés. 

De la maison de thé, nous passâmes dans les réfectoires des pèlerins 
pauvres. Deux salles immenses où les moines sentent h manger à tous les 



1C6 LA PETITE RUSSIE. 

visiteurs sans ressource. Il y en a là une vingtaine qui passeront au couvent 
tout rhiver, la saison étant trop avancée pour qu'ils puissent se mettre en 
route et regagner leur village avant les grandes neiges et les grands froids. 
Des petites filles sont assises par terre, tenant dans leurs bras un mouchoir 
noué en poupée. De pauvres diables, accroupis sur des bancs, dorment; 
d'autres, drapés dans leurs guenilles, prient. Une vieille mendiante à la 
robe en loques, sa besace en bandoulière, une tirelire de fer-blanc attachée 
sur là poitrine, entre et fait le tour des images accrochées au mur, baisant 
indistinctement les saints, la Vierge^ et aussi le diable représenté sous les 
traits d'un Allemand en habit noir, avec un ventre énorme où grouillent 
des damnés. 

C'est surtout au mois de juillet que les réfectoires et les vastes cours du 
couvent offrent un spectacle vraiment original. Les pèlerins sV entassent 
par milliers. L'hôtel est bondé, l'hôpital est plein, le restaurant et la 
maison de thé sont envahis; et, au milieu du vacarme que font les cloches, 
les cris et les appels des mendiants et des estropiés, les attelages qui arrivent 
chargés de familles entières, on entend les psalmodies traînantes des 
pèlerins défilant en longue procession, tête nue sous le soleil, dans l'aveu- 
glant éclat de la chaleur réverbérée par tous ces grands murs blanchis. 

La plupart portent sur le dos une vieille peau de mouton sale et puante, 
habitée par des régiments de » cuirassiers blancs » . Leurs pieds sont à 
peine protégés par une chaussure de nattes qui s'effiloche; et des orteils 
aux ongles noirs, agrémentés d'excroissances difformes, se font jour à 
travers les lanières pourries ou usées des écorces de bouleau. Quelques-uns 
sont munis d'une couverture en guenilles, et portent, suspendus à la cein- 
ture, une coupe de fer battu et un samovar. 

Beaucoup sont estropiés, boiteux ou aveugles; ceux-là gueulent leur 
misère plus fort que les autres et forment des groupes hideux et repous- 
sants. Leurs cheveux en broussailles, leurs barbes hérissées, leur bouche 
torse dont les canines ressortent comme les boutoirs du sanglier, leur 
figure brûlée, tannée par la pluie et le vent, leur aspect stupide et bestial : 
tout cela est impossible à peindre avec la plume. Parmi eux il y en a qui 
viennent des monts Ourals et des sauvages régions du Kamtschatka. On les 
reconnaît à leur costume et à leur type kalmouk. D'autres sont originaires 
de Géorgie, de Crimée ou du golfe de Finlande. Ils ont un vœu à accomplir, 
une guérison à demander; car les moines de Kiew, comme ceux de Solo- 
wetz et de Troïtza, ont la réputation d'être de grands fiiiseurs de miracles. 
Mais la passion de la vie nomade, inhérente au caractère russe, entre pour 
beaucoup dans ce goût des lointains pèlerinages. Il y a trop peu de temps 



LA VILLE RELIGIEUSE. 167 

que ce peuple est fixé au sol pour qu'il ait complètement perdu ses habi- 
tudes de peuple errant. 

Les vrais pèlerins, de même que les premiers Slaves qui parcoururent les 
immenses plaines de Russie, voyagent en bandes, le bâton à la main. Ils 
marchent à la file, chantant leurs tristes cantilènes, ne regardant personne, 
comme occupés d'une seule et unique pensée. Leur voyage dure souvent 
plusieurs années. Le pèlerin qui a visité Arkhangel est regardé comme un 
saint homme. Celui qui a couronné sa vie par un pèlerinage à Nazareth 
est sûr d'être bien reçu au Ciel. 

Parmi les pèlerins se glissent aussi des charlatans qui font de la religion 
un lucratif métier. Appuyés sur leur bourdon, une gourde en bandoulière, 
ils parcourent les villages et vendent aux bonnes femmes crédules des 
objets de piété et de fausses reliques, des os de saints, des fragments du 
rocher de Nazareth, des parcelles de la sainte croix, des fils de la robe 
de la Vierge. 

Nous prîmes un escalier de bois couvert pour descendre aux catacombes. 
Sur chaque marche, un mendiant, un estropié ou un aveugle glapissait ou 
geignait; il y en avait qui n'avaient pas de jambes, pas de nez, pas de bras; 
d'autres étalaient dans la pittoresque effronterie de leurs loques et de leurs 
guenilles des jambes marbrées de plaques rouges, des pieds enflés ou 
rongés d'ulcères, et montraient des bouches couturées, des paupières sans 
cils. Une toux sèche et déchirante faisait sonner les os de leur squelette. 
(Juelques-uns, d'une voix mourante, balbutiaient des cantiques, tenant un 
livre ouvert sur lequel les passants jetaient des kopecks. 

Une vieille, ridée, jaunie, momifiée, découvrait en grimaçant ses 
tibias grêles, recouverts d'une peau tannée et grise comme un antique 
parchemin. 

Mais je Tai dit, c'est en été qu'il faut voir cette clientèle de déguenillés 
des couvents russes. Toutes les cours de la Lawra grouillent alors de 
claque-dents, d'estropiés, de manchots, de culs-de-jatte. On les aperçoit 
par groupes, vautrés dans la poussière, rôtissant au soleil, préférant se 
laisser écraser plutôt que de s'écarter devant les pèlerins arrivant en 
bandes compactes. Et les litanies de ceux-ci, les plaintes rauques, les 
appels pressants de ceux-là, frappent Fair d'une, musique de damnés. La 
nuit venue, toute cette vermine rentre dans ses trous et ses repaires : les 
étables, les granges, les caves. Et le lendemain, au point du jour, on la 
retrouve & la même place, dans la même posture, exhalant les mêmes gémis- 
sements, poussant les mêmes brailleries et les mêmes cris de détresse. 



108 LA PETITE HCSSIE. 

Dans la {jraudc confrérie de la misère humuinc, le mendiant rnsse, ce 
parasite du moine, présente un type a part, une (injure orijjinale pleine de 
relief et de couleur. Sa chevelure inculte qui retombe sur ses yeu\, 
l'expression de tristesse résignée empreinte sur ses traits, ses haillons sau- 
vages, ses jambes entourées de bandelettes et ses pieds chaussés de souliers 
d'écorce de tilleul, lui donnent un aspect étrange qui a pour l'artiste le 
charme et l'imprévu de la nouveanté. Le mendiant russe n'u rien de la 
fierté hautaine du mendiant espagnol j mais quel caractère dans sa phy- 
sionomie barbue, et quelle couleur dans ses loques de toile! 




Près de l'entrée des premières catiicombes, un aveugle aux longs cheveux 
retombant comme un voile sur le Front, secoua bruyamment sa sébile dès 
qu'il entendit nos pas. Nous nous entretînmes un instant avec lui. Il nous 
dit qu'il s'appelait Marko. 

— Ah! vous voulez, ajouta-t-il, que je vous conte mon mallicur?... 
Vous êtes bien bons de vous intéresser à un pauvre homme comme moi... 
Je vais vous dire... Je suis né au gouvernement de Poltova, limitrophe de 
celui de Kiew, dans un petit bourg appelé Peschanoï. . . Mes parents étaient 
des paysans cultivateurs. . . Jusqu'à quinze ans, je ne fus jamais malade ; et 
je voyais le soleil, les fleurs, les belles jeunes filles que je ne vois plus, 



LA VILLE RELIGIEUSE. t6t 

h^las! depuis si longtemps, si longtemps, que je ne me souviens guère 
comment tout cela est foit. A quinze ans, je fus donc pris de maladie... 
Ma Ggure enfla et se couvrit de gros boutons pleins d'eau. . . Vous devez 
savoir comment s'appellent ces vilaines choses. . . On m'en a dit le nom, mais 
il est difficile à retenir. 

— La variole ? 

— Oui, c'est ça! la variole... Vous en voyez encore les marques sur 




L'areugle Marko. 
mes joues. Oh! une terrible maladie... C'est elle qui m'a rendu aveugle. 
Les bonnes femmes et les sorciers n'y ont rien pu. 

— Et les médecins t 

— Les médecins ! . . . Est-ce que les paysans vont consulter les médecins'?. .. 
A présent, ça a peut-être changé, mais de mon temps on avait peur des 
médecins comme du diable et de la police... Je devins à charge à mes 
parents. Ils ne se gênaient guère pour me le faire sentir, et j'étais bien 
malheureux... Un jour, un pèlerin de passage qui s'arrêta chez nous me 
conseilla d'aller me fixer à la Lawra de Kiew. ■ Lfa, me dit-il, on a grand'- 
pitié des pauvres aveugles, ils sont bien sûrs de ne pas être abandonnés et 
de ne pas mourir de foim ! ■ . . . Quand j'annonçai aux miens ma résolution 



170 LA PETITE RUSSIE. 

de partir, ils en furent très-contents, ils me donnèrent des provisions pour 
la route... Le pèlerin ne m'avait pas trompé. Il n'y a que de bonnes 
âmes qui viennent par ici. Et les moines sont très-charitables, ils 
me couchent, quelquefois ils me nourrissent.... J'avais trouvé un petit 
compagnon, un enfant perdu qui s'était attaché à moi et qui avait soin de 
moi ; mais, un jour, ses parents sont venus u la Lawra, et ils me l'ont repris, 
m'accusant de l'avoir volé. Je vous demande un peu... Moi, voler!... 
L'affaire s'est expliquée, le petit s'était sauvé de la maison parce que sa 
belle-mère le battait. . . 

— Et c'est là tout ce qui t'est arrivé de marquant dans ta vie? 

— Oui, à peu près... Une fois, j'étais allé avec mon petit camarade 
me promener le long du Dniepr, il faisait si chaud, et Teau qui coule 
rafraîchit l'air. . . Nous nous étions assis au bord du fleuve... L'enfant me 
cueillait des fleurs... Je les aime tant, les fleurs du bon Dieu, ça me rap- 
pelle ma jeunesse!... En les sentant, il me semble que je les vois. Tout à 
coup une bande de chiens s'élança sur nous en aboyant. Le petit prit mon 
bâton et me défendit; mais nous aurions été dévorés si un ancien mili- 
taire, passant par hasard par là, n'était venu à notre secours. Il chassa les 
chiens à coups de pierres. C'étaient les polissons d'un village voisin qui 
avaient déchaîné cette meute contre nous... Depuis cette aventure, je ne 
suis plus sorti des murs de la Lawra. 

Nous descendîmes un escalier souterrain qui nous conduisit dans une 
j)etite chapelle, où plusieurs moines se tenaient derrière des comptoirs sur 
lesquels étaient entassées des piles de cierges ou rangées des fioles d'huile 
miraculeuse. 

Nous achetâmes un cierge à un beau moine qui se prélassait, renversé 
dans un fauteuil; et après avoir ainsi payé notre entrée, nous nous 
joignîmes à un groupe de pèlerins pour visiter les catacombes. 

Un frère prit la tête de la colonne. 

Au bout d'une centaine de pas dans un étroit couloir, nous rencontrâmes 
le premier tombeau. A la lueur de nos cierges, nous aperçûmes un paquet 
informe couché dans un cercueil ouvert : une espèce de mannequin 
emmaillotté dans une gaîne de velours rouge, avec un bonnet enfoncé 
jusqu'aux épaules comme une armature de plongeur. Les mains pieusement 
crispées sur la poitrine sont gantées, et les pieds chaussés de bottes. On ne 
découvre le visage et les mains de ces saintes momies que le jour de leur 
fête; et une fois par an, on lave leur corps. 

A mesure que nous avancions, nous rencontrions de nouveaux sarco- 



LA VILLE RELIGIEUSE. 171 

phages placés dans des niches; mais c*étaient toujours les mêmes masses 
informes, que les pèlerins s'empressaient d'embrasser avec conviction, en 
jetant une pièce de cinq ou de dix kopecks sur Tinëvitable plateau placé 
sur le corps du saint et invitant aux offrandes. 

Nous passâmes devant les restes vénérés de saint Miphon, archevêque de 
Novogorod, de saint Antoine Tigoumène, de saint Grégoire le peintre 
d^icones, de saint Agapit le médecin, de saint Jérémie le voyant, de saint 
Onoufre le silencieux, de saint Nestor Thistorien, de saint Ilia de Mouron, 
le vieux Kosak des chansons épiques. Ilia, paralysé depuis trente ans, vit 
un jour deux vieillards divins s'approcher de sa couche : « ilia de Mouron, 
fils de paysan, lui crient-ils, ouvre-nous tes larges portes, iais-nous entrer 
dans ta maison. » — «Hélas! répond l'infirme, voilà trente ans que je 
reste assis; je ne puis remuer ni bras ni jambes. » — « Lève-toi, Ilia, sur 
tes pieds rapides, et ouvre-nous tes larges portes ! » Ilia se lève en effet et 
va leur ouvrir. 

Les inconnus lui présentent alors une coupe remplie d'un certain breu- 
vage. A peine a-t-il bu que son cœur héroïque s'échaufFe et que son corps 
blanc se couvre de sueur. — « Que sens-tu en toi, Ilia? » demandent les 
étrangers. — « Je sens en moi une grande force. » — « Ilia, tu seras un 
grand héros; tu ne dois pas mourir en bataille. Livre des combats à tous les 
héros et à toutes les héroïnes audacieuses. Seulement ne t'avise pas de 
lutter avec Sviatagor le bogatyr, car la terre peut à peine le porter; ne 
t'att ique point à Samson le fort : sur sa tète, il y a sept cheveux divins ; ne 
lutte pas avec le sang de Mikoula : il est chéri de la mère humide, la terre; 
n'en viens pas aux mains avec Volga : ce n'est point sa force qui le rend 
invincible, c'est sa ruse. » 

Ilia accomplit des travaux dignes d'Hercule. Il se mit aussitôt à défricher 
la terre russe, arrachant les chênes des forêts comme un jardinier arrache 
les mauvaises herbes ; puis, ayant acheté à un paysan une pauvre haridelle, 
ilia transforma, ce en la promenant sous la rosée, » en un coursier héroïque. 
Puis Ilia se mit en campagne contre les monstres et les brigands qui infes- 
taient alors la sainte Russie. 

Chaque saint a sa légende. Celle de saint Ican nous apprend que le 
« grand martyr » s'était (bit enterrer jusqu'à mi-corps dans sa cellule, et 
qu'il passa trente ans ainsi, restant des semaines entières sans manger. 

On voit encore sa tête et son buste desséché sortir de terre. Mais les 
moines, qui ont de bons yeux, prétendent que son corps s'enfonce chaque 
année davantage; quand il aura tout à fiiit disparu, disent-ils, la fin du 
monde sera proche. 



• « 



lis LA PETITE BD3SIE. 

Plusieurs cellules sont murées. De saints anachorètes s'y enterraient 
vivants, ne recevant leur nourriture que par un petit guichet. A leur mort, 
ks membres de la communauté venaient réciter les prières des trépassés et 
boucher complètement la cellule, qui se changeait ainsi en tombeau'. • 

Une église aux piliers bas, de forme asiatique, s'ouvrit tout à coup 
devant nous ; des lampes aux verres rouges tachaient les ténèbres comme 
des larmes de sang pleurées par un Christ invisible. Et l'on eût dit que les 




Tombeau da Neilor. 



saints de l'iconostase s'agitaient dans l'ombre, comme des spectres. Près de 
cette chapelle souterraine se trouve une colonne où l'on attachait autrefois 
tes aliénés avec une chaîne de Fer, — ce qui leur rendait immédiatement lu 
raison. 

— Pourquoi, demandai-je à notre guide, ne les attache-t-on plus de la 
sorte aujourd'hui? 

■ An coUTCnl de GeU^maoie, prè* de Hotcon, il y a qaeltjoei annéet, 1m cataromb«i cuicnt 
encore peuplju de pïeui pritonnicr* igili y attendaient la roort dnn* Ici ténèbret, le* tounrnncct 
et la prière. Ed viiiunt ce couvenl, j'ai eocore iroaTc an rieui moine (|ui logeait dant une cel- 
lule de* caiacombet ; il n*en lurtait que ponr prendre •» repa*. 



l.A VILLE liELlGIEDSE. ITS 

— Parce que les bommes sont devcniis trop méchants, et que Dieu ne 
fiiit plus de miracles. 

Notre pèlerinage eût été incomplet si nous n'avions pas aussi été visiter 
les catacombes ■ éloignées • , dédiées à saint Antoine. On descend encore, 
par un escalier, jusqu'au pied de la montagne que baigne le Dniepr. 
Chemin faisant, on rencontre deux puits dont l'eau est sacrée, et un arbre 
qui, dit-on, a été planté par saint Antoine. Pauvre arbre miraculeux! Si sa 
«aintcté le faisait au moins respecter! Mais les pèlerins, pour en emporter 




IcaD, le granil narty/. 



quelques parcelles comme un talisman qui conserve la santé, déchirent son 
écorce avec les dents . — Les pieux larcins ne s'arrêtent même pas toujours 
là. Une fois, un habitant du gouvernement de Kiew, dont la femme était 
malade, persuadé qu'elle guérirait si elle pouvait toucher une relique, entra 
dans les catacombes, et, en baisant les mains d'un corps saint, lui enleva 
avec les dents un doigt, qu'il cacha dans sa bouche. 

Son vol fut découvert; on l'envoya en Sibérie. 

Les sacrilèges ne trouvent jamais grâce devant les juges russes. 

Lestrelin raconte qu'il a vu dans une prison un enfant détenu depuis 
cinq ans pour avoir dérobé un kopeck (4 centimes) dans une église. On cite 



174 LA PETITE RUSSIE. 

aussi le fait d'une vieille femme qui fut condamnée à plusieurs années de 
réclusion pour avoir retenu la moitié de l'argent qu'on lui avait donné pour 
placer uu cierge devant l'image de la Vierge. 

On nous montru dans les catacombes « éloignées >> le tombeau des x Deux 
Frères " . Ils avaient juré qu'ils reposeraient dans la même crypte. Revenu 
d'un long voyage, le cadet trouva son frère mort. Il mourut lui-mérae peu 
de temps après : quand on porta son corps duns les catacombes, il pria son 
frère de bii faire place, et le cadavre de i-L'liii-ci se souleva et s'ccarta. 




Entrée des calacomtieB éloignces, à Kivw. 

Un peu plus loin se trouve le tombeau de l'évèque qui « flottait u . 

Sentant son heure prochaine, il alla se coucher ù l'endroit où le Dniepr 
prend sa source, à Smolensk; et le fleuve transporta son corps jusqu'au 
pied de la Lavvra, où il désirait être enseveli. 

Les catacombes <• éloignées » sont surtout célèbres par les trente crânes 
de saints qui, pendant toute l'année, suintent une huile miraculeuse que 
les moines recueillent précieusement et vendent aux fidèles. 

L'origine de ces catacombes, d'abord simples grottes de cénobites, 
remonte aux premiers temps du christianisme. 

Un prêtre nommé Hilarion, voulant vivre dans la solitude et la contera- 



LA VILLK RELIGIEUSE. 175 

plutiofi, se retira sur ce versant boisé et escarpé du Dniepr, et s'y creusa 
une {];rotte. Quelque temps plus tard, un homme pieux nommé Augustin, 
qui avait été moine au mont Athos, rejoignit Hilarion ; et leur réputation 
de sainteté attira bientôt un grand nombre de solitaires. Ils s'ouvrirent des 
chemins dans la montagne, se construisirent des cellules et bâtirent une 
église. Quand les Tartares prirent Kiew, les cénobites durent s'enfuir avec 
le reste de la population, et aller vivre dans les forêts ainsi que les bétes 
sauvages. Cependant ils revenaient de temps en temps, la nuit, dans leurs 
grottes abandonnées, et ils y célébraient le service divin, a l'exemple des 
premiers chrétiens dans les catacombes de Rome. 

Sous la domination polonaise, le couvent de Petschersk se repeupla; et 
depuis que Kiew est redevenu russe, il n'a cessé de s'enrichir et de pro- 
spérer. 

A notre sortie des catacombes, nous allâmes visiter le cimetière, où l'on voit 
deux vieux canons; à droite s'élève le tombeau du général Kaisarow, à gauche 
celui du général Krasonski, et la belle chapelle de la princesse Ilowanska, 
née Naryschkine. La plupart des tombes sont en bronze ou en marbre. 

Devant une espèce de pagode dorée représentant un monument funé- 
raire, un moine coiffé du haut bonnet d'astrakan priait, découpant sa 
silhouette noire sur les murs blancs noyés de soleil. 

Les Russes riches se font presque tous enterrer dans les couvents, qui 
tirent de gros revenus de la vente des concessions. 

En remontant, nous découvrons sous une remise tout un attirail de véhi- 
cules campagnards, de voitures rustiques : tarentasses, kibitkas, télégas, 
britchkas, pericladnoïs , avec leurs paniers d^osier, leurs caisses de bois 
en forme de cercueil, et dans lesquels étaient arrivées des familles de pèle- 
rins. L'état lamentable que présentaient plusieurs de ces chariots montrait 
le long chemin qu'ils avaient fait, les horribles routes qu'ils avaient par- 
courues. De pauvres haridelles, dont la maigreur faisait pitié, attachées aux 
brancards et aux roues des voitures, mâchaient péniblement de la paille. 
Dans un coin, des Tziganes orthodoxes, hommes, femmes et enfants, dor- 
maient sous leur charrette délabrée. 

Sur un escalier qu'éclairait un unique rayon de soleil tombant du toit, 
à travers une fissure, un vieux mendiant aux longs cheveux se détachait 
tout en lumière, comme dans un nimbe de sainteté. Au-dessous de lui, des 
pigeons blancs se disputaient du pain qu'on leur avait jeté. On eût dit une 
eau-forte de Valério. 

Dans le voisinage de cette écurie en plein vent se trouve la forge, qui 
malheureusement était fermée; de sorte qu'après avoir vu les moines bou^ 



IT« LA PETITE nPSSIE. 

langera, les moines imprimeurs, nous o'eCimes pas la bonne fortune de ren- 
contrer les moines forgerons. 

Devant nous se dressait une grande porte solidement barricadée et munie 
de verrous de bastille; la garde en était confiée b un fircre portier, petit 
homme trapu aux épaisses mèches de cheveux gris se confondant avec ane 
longue barbe broussailleuse. Il logeait dans une espèce de niche remplie 
tout entière par un bois de lit en planches, où traînaient de vieilles tou- 
loupes souillées et mangées de punaises. Une pelisse de Kalmouk aux poils 




roux pendait aux murs près des saintes images, devant lesquelles brûlaient 
une lampe et des cierges. Que tout cela était triste et sale! Mais le frère 
porlicr ne se plaignait pas; voilà huit ans qu'il était là en Fnction. Il nous 
conta SCS aventures. Âpres avoir été soldat, il s'était fuit pécheur. Emporté, 
avec ses compagnons, de lu mer Blanche au détroit de Uaffîn, sur un glaçon 
flottant, il fiit obligé de s'engager à bord d'un baleinier américain. Après 
douze ans d'absence, quand il revint au pays, il trouva sa femme remariée 
et mère de plusieurs enfunls. Alors, pour ne pas vivre isolé et se reposer 
dans la paix, il offrit ses services à Dieu. L'igoumène de la Lawra lui 
donna la garde de cette porte, qui s'ouvrait trop souvent aux moines 





LA VILLE RELIGIEUSE. ITT 
s ili' iHiît. ncpui^ qu'il est li), oh! il fiiit bonne {jarde; il 




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ne répond plus qi 


aux appels des pèlerins arrivant avec lenr chariot. Et 

S8 


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178 LA PETITE RUSSIE. 

Ton a surnommé cette porte « la porte des Sourds » , parce qu'il faut 
toujours y cogner bien lon^emps avant que frère Nicolas réponde. 

Les véritables vocations religieuses sont aussi rares chez les moines que 
chez les popes« Les monastères recrutent presque tout leur personnel 
parmi les paysans et les fils de prêtres. Mais, malgré Tattrait d'une vie 
exempte de tous soucis, le nombre des novices diminue d'année en année, 
et les igoumènes voient avec crainte arriver le jour où le nombre des moines 
serait insuffisant pour le service ordinaire du couvent : cérémonies reli- 
gieuses, réception des pèlerins, vente et fabrication des images, impression 
des livres saints, gérances de Thôtellerie et des grandes propriétés dépen- 
dant du monastère, etc. ^ 

En Russie, on est aussi moine ou religieuse par punition. Celui qui a tué 
son adversaire en duel , celui qui s'est rendu coupable d'homicide par 
imprudence, peut être condamné à aller s'enfermer dans un couvent pour 
un laps de temps déterminé. Dans certains cas de divorce, l'époux en 
faveur duquel le Saint Synode a prononcé le divorce a le droit de se rema- 
rier, tandis que l'autre est fréquemment envoyé dans un couvent. 

Sous Paul I" et Alexandre I", ceux qui avaient profané par des railleries 
les choses saintes étaient faits moines. 

Pour ceux qui ne possèdent aucune instruction, le noviciat consiste 
simplement à servir pendant un certain temps de domestique à un religieux 
plus âgé. 

 la fin de leurs études, les clercs des académies théologiques et les fils 
de popes ont le choix entre la vie monacale et l'entrée dans le clergé sécu- 
lier. Ceux qui sont actifs, intelligents, arrivent rapidement, en se faisant 
moines, aux plus hautes dignités. C'est pourquoi la Russie compte tant de 
jeunes évêques. 

Les couvents forment encore de petites républiques qui se gouvernent 
elles-mêmes, et qui sont à peine unies par un lien de fédération avec les 
autres couvents. Pas de gouvernement monastique central, bien que les 
moines n'appartiennent qu'à un seul et même ordre, celui de saint Basile. 

' Le monacliisiiie avait pris en Russie un développement aussi considérable que dans le reste 
de TEurope. Les couvents s*étaient enrichis par les donations en tous genres. Au commencement 
du seizième siècle, plus du quart de la population dépendait entièrement de la juridiction de 
Trlglise. Plusieurs monastères se livraient au commerce avec une extrême habileté. Celui de 
Tioïtza seul possédait 120,000 serFs, et un territoire en rapport avec ce nombre d*hommes. — 
— Pierre III s*empara de tous les biens du clergé, disant que TÉglise « dont le royaume n'est pas 
de ce monde • ne doit pas être embarrassée dans ses fonctions spirituelles par Tadministration 
des biens temporels. Quoique ces biens n'aient jamais été rendus, les couvents, grâce aux offrandes 
drs pèlerins, sont parvenus à reconstituer en partie leur fortune. 



I.A VILLE nELIGIEUSE. IIB 

Lu règle est douce ; ils ne sont soumis qu'aux carêmes religieux, à la prière 
et à la contemplation. Ils ne prêchent pas, ils ne tiennent pas d'écoles 
publiques, ils ne vont pas en mission. 

Les moines ne sont pas jugés parles tribunaux ordinaires; ils ne relèvent 
que des cours consistoriales, qui souvent les exilent sur les bords de la mer 
Blanche, dans le couvent de Solowetz, sorte de Sibérie religieuse. — Sous 
Pierre le Grand, ils étaient fouettés comme de simples moujiks. 

On raconte que l'amiral Koutousof, qui vivait au commencement du 
siècle, avait gardé les traditions de cette justice expéditive. Se trouvant à 
l'époque de PAques dans ses terres, sur les bords de la mer Noire, il avait 
fait appeler un moine d'un couvent voisin pour célébrer la messe de 
minuit. 

Tout le monde du chûtoau était réuni au sulon ; seul, le Révérend Père 
manquait. 

— Qu'on aille le chercher; il est sans doute au cabaret, s'écria l'amiral. 
Ou y trouva en effet le moine, qu'on ramena à moitié ivre au château. 

— Conduise/'le à l'écurie, dit Koutousof a ses Kosnks, donnez-lui 
vinfjt-ciiiq coups de fouet, et qu'il commence ta messe tout de suite après! 




CHAPITRE Xll 

A LA KECIIEBCIIÉ D'UN KIIIILISTE. 



L'hospitulité fut de tout 
temps tin grand honneur parmi 
les Slaves. — « Un hôte, dit 
un de leurs proverbes, est tou- 
jours le bienvenu. ■ —7- Les 
Russes d'aujourd'hui ont con- 
servé eelte vertu de l^urs an- 
cêtres. Il n'est pas de pays 
où le voyageur soit mieux ac- 
cueilli qu'en Russie, surtout si 
ce voyageur vient de France. 

Avant même que j'eusse 
porté la moindre lettre de re- 
commandation, des personnes 
ayant appris, je ne sais com- 
ment , mon arrivée à Kiew , vinrent me faire 
visite à mon hôtel, m'inviter a des soirées, ou 
s'offrir grocicusement à me fournir des infor- 
mations et des renseignements de tout genre. 
Un jour, un jeune étudiant, — je l'appellerai 
Michel Pétrovitch, pour ne pas donner à son 
nom une publicité qui lui serait peut-être dés- 
lampe d'escalier. agréable, — vint me proposer de me conduire 
a l'Université. On peut se figurer avec quelle joie j'accueillis sa proposi- 
tion. 

Voir des étudiants, n'était-ce pas voir des nihilistes? Et depuis que 
j'avais franchi la frontière, mon plus grand désir était de rencontrer, au 
moins une fois, un de ces oiseaux rares ; car si j'en parlais dans les milieux 




A LA nECHEnCIIE D*UN NlIlIi.ISTE. 181 

OÙ je me trouvais, on ne manquait jamais de me rire an liez et de me 
répondre en haussant les épaules : « Des nihilistes? Mais nous n'en avons 
pas! » 

— (Jue pcnsera-t-on de moi a Paris, dis-je à Michel Pétrovitch, si je ne 
•découvre pas même le plus petit nihiliste? Vous en avez certainement; 
la semence n'en est pas perdue... Elle est chez vous en bonne terre... 

Michel Pétrovitch souriait. En Russie, les nihilistes sont comme les 
lapins en temps de chasse. Ils n'ont aucun intérêt à se montrer. C'est un 
gibier de potence. 

Pendant que notre droschki montait une longue rue en pente, je causais 
•avec mon compagnon . 

— Gomment, lui demandai-je, le mouvement nihiliste a-t-il pu se déve- 
lopper si rapidement? 

— Le terrain, me dit-il, a été longuement préparé. Jusqu'en 1873, 
voyez-vous, le gouvernement ne se douta de rien. Cependant la propa- 
gande était des plus actives. Déjà les jeunes gens « allaient dans le peuple » ; 
ils s'introduisaient comme simples ouvriers dans les fabriques. Des pam- 
phlets révolutionnaires, des brochures socialistes écrites à l'étranger par les 
réfugiés, étaient introduits en contrebande et répandus h profusion parmi 
Ja jeunesse et dans les campagnes. La tolérance achetée de la police facilita 
ce travail de préparation. 

— Les révolutionnaires russes étaient donc déjà constitués en société 
secrète ? 

— Oui. Un ancien étudiant de l'Université de Pétersbourg, Nicolas 
Tchaikouski, avait créé une association secrète qui servit de modèle à 
toutes les autres. Elle avait pour but de mettre en communication entre eux 
-et de grouper autour d'un centre dirigeant tous les esprits tournés vers la 
révolution. Les émigrés de Genève, de Zurich, de Londres, exercèrent sur 
•ces diverses associations une influence prédominante; et ces sociétés 
•devinrent en quelque sorte leur instrument. Bakounine donnait le mot 
d'ordre. Vous savez ce qu'il voulait : la destruction de la civilisation occi- 
dentale, avec ses vieilles formules, ses vieux préjugés; la reconstitution de 
la société et de l'État sur des bases et d'après des principes modernes, plus 
<;onformes à l'égalité, à la liberté, a I9 justice. Sa nouvelle constitution 
•de l'État reposait sur la fédération libre des communes indépendantes et 
productives... Bakounine, croyant la révolution prochaine, voulait sou- 
lever immédiatement le peuple; le colonel Lavrof ', tout en soutenant le 

I Récemment cipuhé de Paris; rentre aujoard*lini. 



182 LA PETITE UUSSIE. 

programme du chef farouche dans un journal qu'il avait fondé en 1873 
sous le titre de Vperiod (En avant!), différait d'opinion sur les moyens 
d'exécution. Lavrof prétendait que le peuple russe n'était pas encore 
mûr pour la révolution; il pensait qu'il fallait d'abord s'occuper de son 
éducation sociale, l'éclairer sur ses besoins. De là cette active propagande 
révolutionnaire, — inondation invisible de feuilles volantes, de brochures, 
de pomphlets, qui s'infiltre jusque dans les dernières couches de la société 
russe. 

« Âi-je besoin de vous dire où le nihilisme, entré dans sa période militante, 
trouve des recrues? Les nombreux procès qui se déroulent devant nos tri- 
bunaux montrent qu'il y a des nihilistes partout : dans l'armée, ce sont les 
ofRciers mécontents; chez les nobles, ceux qui ont été ruinés par l'éman- 
cipation des serfs ; dans les universités, les étudiants qui ne peuvent achever 
leurs études, ou qui ont raté leurs examens; les fils de popes qui ne 
croient plus ni à Dieu, ni au diable; les Juifs mis hors la loi; dans l'admi- 
nistration, les malheureux employés qui végètent dans la misère, le cœur 
gonflé d'amertume et d'ennui ; dans les campagnes, les moujiks fanatisés 
et les sectaires persécutés : voilà les soldats de la révolution ! Ce n'est pas 
le peuple qui s'est jeté dans le mouvement; ces petits nobles mécontents et 
jaloux, à la recherche d'aventures de toute sorte, ces officiers et ces fonc- 
tionnaires, ces étudiants et ces juifs sans carrière, appartiennent à la bour- 
geoisie, au tiers état qui est encore chez nous en voie de formation. En 
Russie, le prolétariat existe à peine. Nos villes n'ont pas une population 
ouvrière assez considérable ; et puis le travail est organisé autrement que 
chez vous. Allez donc voir une fabrique russe. C'est le seul moyen de bien 
comprendre le rôle que l'ouvrier remplit dans notre état social. 

« L'ouvrier, en Russie, n'est qu'un paysan, un moujik qui émigré des 
champs, pendant l'hiver ou dans les temps de disette, et qui vient louer 
ses bras dans les manufactures et les fabriques, où il est logé, nourri, 
chauffé en commun, comme le soldat dans sa caserne. Le peuple, lui, ne 
s'inquiète pas du gouvernement; et il comprend si peu de chose aux idées 
révolutionnaires, qu'il attribue à la noblesse l'assassinat du tzar Alexandre. 
« Les nobles, disent les moujiks, ont voulu se venger de l'émancipation 
des serfs. » — Si par malheur un nouvel attentat se produit, la noblesse 
risque, cette fois, d'être exterminée par le peuple. Vous connaissez le pro- 
verbe : « Le paysan russe est béte, mais il ne ferait qu'une seule bouchée 
de Dieu. » Ah! il ne faut pas raisonner en Russie comme on raisonne en 
France. 

« Vous croyez sans doute, en voyant la pauvreté du moujik, qu'il est pro- 



A Là nECIIERCIIE D'UN NIHILISTE. 183 

fondement malheureux, qu'il aspire à un autre destinée, qu'il rêve un 
autre ordre de choses. Pas le moins du monde. Son père a vécu ainsi, 
pourquoi vivrait-il autrement? Il n*est ni content, ni mécontent; il est 
résigné, ou plutôt indifférent... Tourgueneff a fuit du paysan russe un 
portrait typique, dans la personne de ce vieillard qu*il rencontra sous le 
toit de paille d'une hutte, un jour qu'il s'était perdu à la chasse pur une 
pluie battante : « — Diedousctka! ah! Diedousctka! demanda le romancier 
au moujik, y a-t-il un village tout près d'ici? — Un village, et pourquoi 
faire? répondit le vieux. — Pour me mettre à l'abri. — Âh!... Et il se 
gratta la tête et indiqua un chemin au chasseur. — D'où es-tu? fit encore le 
romancier. «— D'Ananief. — Que fais-tu? — Je suis garde. . . — Que gardes- 
tu? — Les pois. — Ah !.. . Et quel âge as-tu? — Dieu seul le sait! — Tu as 
la vue mauvaise? — Oui, quelquefois je ne vois rien. — Et alors pour- 
quoi es-tu garde? — Les anciens seuls le savent! » 

« Le paysan russe tout entier est dans cette réponse... 

(c En Occident, on est plein d'idées fausses sur la Russie; on s'obstine 
a ne pas nous conaprendre parce qu'on juge les choses par la surface, 
sans descendre au fond. On ne sait ni notre origine, ni notre histoire, ni 
nos mœurs. On ne sait rien de nous, que les mensonges que débitent les 
gazettes... La Russie, c'est la Russie... Ce n'est pas l'Occident... Nous 
sommes Russes avant d'être Européens... Est-ce que dans nos vraies villes 
russes, tout ne porte pas un cachet original?... Voyez Kiew... Une rue, 
une seule rue a été européanisée... La Russie a un caractère qui Jui est 
propre et qu'elle doit conserver. Pourquoi singer l'étranger... les Alle- 
mands? L^Occident vieilli meurt comme l'Egypte, comme la Grèce, comme 
Rome, dans la pourriture de la civilisation... C'est maintenant le tour 
d'une autre race, vierge et forte, à faire sa trouée dans l'histoire du monde, 
à se manifester en apportant des matériaux nouveaux , en divulguant des 
progrès inconnus, des vérités ignorées... Vous mourez, et nous naissons! 
Vous êtes des vieillards, et nous sommes des enfants ! . . . Comme les enfants, 
nous avons commmencé par imiter les grandes personnes qui nous entou- 
raient; et aujourd'hui ces grandes personnes qui nous ont vus naître — et 
que nous voyons mourir, — nous reprochent de n'avoir pas de lunettes et 
de cheveux blancs! Nous datons d'hier, nous n'avons pas même de tradi- 
tions historiques et nationales ; car la civilisation occidentale transplantée 
par Pierre et Catherine est mal venue dans un sol qui n'était pas préparée 
à la recevoir. 

« Aussi la nation y est-elle restée étrangère. La noblesse seule est devenue 



1B4 LA PETITE HDSSIE. 

cosmopolite'. Maïs vous le verrez, la Russie redeviendra russe; elle se 
débarrassera de toutes ces vieilles défroques allemandes qui la rendent 
odieuse ou ridicule ; elle retournera à son berceau. Marclier sur les traces 
de l'Occident décrépit et épuisé, ce serait pour elle s'acheminer vers la 
tombe. Entre vous et nous, il n'y a pas seulement des rivières, des fleuves. 




pLoiographie). 



des déserts, il y a des milliers et des milliers de lieues de théories et d'aspi- 
rations difFércntcs. Songe/ que nous n'uvons eu ni féodalité, ni chevalerie, 
ni guerres de relifjiou. Au trci/icme siècle, nous étions en république it 

' Un uk.ise lie Pierre 1'^' ordonna aux nulilcs de s'iiabîllcr à rallemandc ; la nobleiw portait 
ainrd le cnsliiine naliiiiial i]iiu le paysan et le marchanil ont seuU cunierré. De cette époque date 
la grande li^ne de dém.nrcaliun. Je fossé profond ijiii ie creusa dans la nalion. D'un cdté, loi 
Européens; du l'autre, le^ vrais Russes, Ici vieux RuMcl, Icj sl.ivophiles, les pansUtiales qui, 
depuit peu, uni repris dan< l'empire une influence dominanli. 



A l,A nECHEIlCIlE D'ON NIHILISTE. fg5 

Novogorod, à Viaska; et de Pskow aux monts Ourals s'étendait une fédii- 
rûtion de communes urbaines et rurales, libres, autonomes, indépendantes 
comme les anciens cantons suisses, ne relevant d'aucun pouvoir central, 
se gouvernant elles-mêmes, maltresses absolues de leurs biens et de leurs 
destinées. 

■ Dans les villes, le rejcAe était ù la fois conseil municipal, haute cour de 
justice et parlement; dans les campagnes, l'assemblée populaire — le mir 




!t quel Âge at-tut — Dieu 



— chargée de discuter les aflaires publiques et de procéder chaque année 
au partage des terres, se composait de tous les habitants de la commune, 
formant une grande famille dont les biens étaient mis en commun. C'est au 
christianisme byzantin que nous devons le développement de l'idée auto- 
cratique en Russie. Les princes Varègues, appelas parles Novgordiens pour 
rétablir Tordre, n'étaient pas omnipotents : ils étaient des gérants que 
le vescÂ^ pouvait mettre en accusation et condamner à être dépossédés et 
bannis. L'introduction du droit byzantin, qui changea l'ordre de succes- 
sion, l'invasion des Tartares, qui dévasta le pays, favorisèrent le projet 
des princes de Moscovie de se transformer en cbelâ autocratiques, en 



iSe LA PETITE RUSSIE. 

s^appuyant sur Farmëe, radministration et le clergë, et de fonder un 
empire calque sur celui de Byzance. 

« Avec l'aide des Tartares, ils détruisirent la république de Novgorod 
la Grande et se firent déclarer sacrés par le clergé. Le servage n*a été 
introduit en Russie qu'au dix-septième siècle, comme par accident. Les 
guerres, c'est toujours b dynastie qui les a faites; et nos révolutions ont 
été des révolutions de palais entreprises par la noblesse. 

« Une seule fois le peuple s'est levé à la voix du Kosak PougatchefF, qui 
lui promettait « la terre et les franchises éternelles » . Vous le voyez, le 
libre développement du peuple russe a été interrompu par l'introduction 
d'institutions et d'éléments étrangers. Quand il pourra renouer les vrais 
anneaux de sa chaîne historique, oh! alors, l'avenir appartiendra aux 
Slaves!... Malheur à l'Europe, disait Nicolas, le jour où se lèvera un 
empereur à barbe ! » 

C'étaient de pures théories panslavistes que soutenait mon compagnon. 

Notre droschki s'était arrêté devant un énorme édifice badigeonné de 
rouge, s'élevant comme une forteresse sur le point culminant de la colline, 
dont un des contre-bas est occupé par un parc magnifique. 

— L'Université, me dit Michel Pétrowich en sautant à terre, mais n'y 
entre pas qui veut, depuis que « des envoyés » sont venus pour fomenter 
des troubles parmi les étudiants. Il faut montrer patte blanche... exhiber 
sa carte d'immatriculation. Le portier fait bonne garde... Cependant, suivez- 
moi, « né dans le sérail, j'en connais les détours » . 

Nous traversons une grande cour déserte et nous entrons, comme les 
héros de M. de Montépin, par une petite porte dérobée. Nous montons un 
escalier de service et suivons un long couloir aux blancheurs et au silence 
de cloître, puis nous débouchons dans un vaste vestibule où cent à cent 
cinquante étudiants sont réunis sous l'œil de quelques surveillants. 

Les uns se promènent et causent ; les autres, assis devant des tables, lisent 
des livres et des journaux. Ceux qui parlent entre eux le font sur un ton 
discret, a demi-voix. Pas un éclat de rire, rien d'exubérant ni de jeune. 
S'il y avait là cinquante étudiants français, on ne s'entendrait pas. Âh! 
comme on voit que ces pâles jeunes gens n'ont pas d'histoires joyeuses à se 
conter! Leur vie de bohème est obscure, pénible, grave, soucieuse. L'étu- 
diant russe dispose d'un budget annuel d'un peu plus de quatre cents 
francs ! 

Aussi, de temps en temps, lit-on dans les journaux de Kiew un petit 



A LA RECHERCHE D*UN NIHILISTE. 187 

entrefilet annonçant qu'un étudiant est mort de faim, ou qu'à bout de res- 
sources, il s'est fuit sauter la cervelle. Ils logent dans des galetas, dans des 
taudis qu'ils louent en commun et meublent de chaises et de tables qu'ils 
fabriquent eux-mêmes. Pour lit, une paillasse étendue a terre, sans draps, 
où ils couchent tout habiles. Ils font leur cuisine sur un poêle, et quelle 
cuisine! du thé et des pommes de terre. 

Beaucoup louent dans des garnis ou dans une chambre de pauvres gens, 
un « coin » . Lecteur français, vous ne comprenez pas? Un « coin » , 
dans une chambre russe, c'est un carré de six pieds de longueur sur trois 
de largeur, juste la place qu'il faut pour un lit et pour le cacher derrière 
des rideaux ou une cloison mobile. Quand la pièce est vaste, elle est divisée 
en cinq ou six « coins » . 

N'ayant pas d'argent pour se procurer de la lumière, l'étudiant va pré- 
parer ses leçons sur l'escalier, où brûle ordinairement une lanterne à huile 
ou un bec de gaz. En hiver, l'étudiant sort souvent sans manteau. Quel- 
ques-uns sont maries et pères de famille. On en a vu obligés de tra- 
vailler la matinée ou l'après-midi dans des fabriques, car s'ils ne payent 
pas leurs taxes scolaires, ils sont expulsés. Les plus heureux sont ceux qui 
trouvent à donner quelques leçons au rabais ou en échange d'un repas*. 
Quel contraste entre cette vie de misère de l'étudiant russe, et la vie si 
gaie, si insouciante de l'étudiant français! Et comment, au milieu de tant 
de souffrances et de privations , ne pas se laisser prendre au leurre des 
théories communistes, ne pas rêver une transformation sociale prochaine? 
Le malheur aigrit, et les nihilistes ont le cœur ulcéré, meurtri. L'ensei- 
gnement universitaire, naturaliste et réaliste, n'est pas fait pour adoucir 
ces sentiments de désenchantement et d'amertume. Et puis, dans l'éducation 
russe, rien non plus qui remue le sang, qui change le cours des idées, qui 
pacifie rimagination enflammée par la lecture des philosophes allemands 
et des socialistes français. Pas d'exercice du corps, pas de gymnastique, 
pas d'escrime, ni d'équitation, ni de danse. Qu'en résulte-t-il? Un replie- 
ment de tout l'être sur lui-même. Et cette torpeur de l'âme jointe à l'insuffi- 
sance de la nourriture a certainement une influence pathologique sur ces 
jeunes cerveaux. On arrive à l'illuminisme par les privations. 

Je me promenais avec mon « introducteur » au milieu des groupes d'éti>- 
diants, comme quelqu'un de la maison; j'observais et je comparais les 



I • On fait en ce. moment, m'écrivait-on de Moscou, le SO janvier 1882, le recensement d« 
notre Tille. Comme je regrette que tu ne sois pas là I Nous accompagnerions de pauvres étudiants 
en pantalons troués, qui sont chargés de cette besogne. On leur donne vingt roubles pour dii. 
journées de travail. » 



188 LA PETITE RUSSIE. 

types. Les physionomies se ressemblaient presque toutes, comme des 
médailles de la même frappe : fig[ure ovale, petite, fine, yeux noirs très- 
brillants et éveillés, teint mat, joues creuses, longs cheveux. Rien de la 
belle prestance, de la robuste musculature de Fétudiant anglais, rien non 
plus de répaisse et solide carrure de l'étudiant allemand. Dans toute la 
personne, quelque chose de triste, d'inquiet, de fatigué. 

Parfois mon compagnon me poussait du coude, et, du regard, m^indi- 
quait un étudiant qui passait ou qui causait avec un de ses camarades : 
« Connu et surveillé, me disait-il a Toreille, pour ses idées avancées, — 
son affiliation aux nihilistes. » 

Il ne différait pas du tout des autres. 

La plupart portaient une espèce de blouse de drap serrée à la taille ; 
beaucoup, malgré la saison avancée, avaient encore des pantalons de toile. 
Quelques étudiants en médecine se reconnaissaient à la petite trousse 
suspendue à leur ceinture, dans une gaine de cuir. 

Une cloche sonna, annonçant des cours. Les étudiants qui attendaient 
dans le vestibule s'en allèrent, et d'autres, venant de l'intérieur, les rem- 
placèrent. 

Avant d'avoir une université, Kiew eut une académie connue sous le 
nom de Confrérie, parce qu'elle avait été fondée par les moines catholiques. 
On y enseignait la philosophie, la théologie, le latin et le polonais. Le 
caractère religieux de l'enseignement se conserva jusqu'au siècle dernier. 
Les jeunes gens, les boursahs, qui sortaient de ces étabUssements, deve- 
naient instituteurs ou missionnaires. Ils se répandaient dans les cam- 
pagnes, et ouvraient des écoles, se contentant de recevoir pour tout 
traitement, de chacun de leurs élèves, une douzaine d'œufs, une poule et 
une mesure de blé. Les boursaks passaient pour être les adversaires des 
Jésuites, et bien qu'ils fussent Polonais, ils n'étaient pas trop mal accueillis 
par les populations ortliodoxes de la Petite Russie. 

L'Université de Kiew remonte à l'année 1843. Nicolas la fonda pour 
remplacer l'Université polonaise de Vilna qu'il avait supprimée. 

L'Université de Kiew est la plus célèbre des universités russes après celle 
de Moscou. Elle compte au nombre de ses professeurs le fameux chirur- 
gien Peragoflf, l'habile oculiste KarawaeifF et le savant chimiste AlexeiefF. 
M. Bunze, avant d'être ministre des finances, était professeur d'économie 
politique à l'Université de Saint- Vladimir. 

Actuellement l'Université de Kiew compte plus de mille étudiants, pres- 
que tous Petits Russiens, et quarante-deux professeurs. 



A LA RECHERCHE DON NIHILISTE. 189 

Sur cent étudiants, cinquante-huit appartiennent à la noblesse, dix sont 
fîls de fonctionnaires, dix fils de popes, sept fils de morchonds, treize fils 
du petits bourgeois, et deux fils de paysans. Beaucoup d'étudiants reçoivent 
de la couronne des bourses variant de quatre à cinq cents francs par an. 
Les professeurs de l'Université sont en même temps professeurs au gym-' 
nnsc de femmes (Vuiché genski Kurs), où l'enseignement scientifique est 
des plus sérieux. Il n'est pas rare de rencontrer sur les bancs de ces écoleS' 
des femmes de trente-cinq ans , des veuves qui étudient pour embrasser- 
une carrière libérale. Les jeunes filles y sont admises à partir de dix-huit' 




ans; la plupart deviennent institutrices. La durée des cours est de trois 
ans. On a donné à celles qui les fréquentent le surnom d'étudiantes, et l'on 
sait le zèle que quelques-unes d'entre elles ont mis au service de la cause 
révolutionnaire. 

— Je n'ai pu, me dît mon compagnon, que vous montrer en passant 
quelques types d'étudiants nihilistes, mais ce soir j'espère être plus heu-' 
reux; je vous introduirai dans une société d'étudiantes, nous prendrons le 
thé avec elles, nous ferons de la musique, car elles sont excellentes musi- 
ciennes; mais, je vous en prie, ne dites pas de mal de Wagner, si vous ne 
voulez pas être pris pour un affreux réactionnaire. A ce soir! 

— A quelle heuret 

— A neuf heures. ' 



190 LA PETITE RUSSIE. 

Je VOUS attendrai à Thôtel. 

Lh-dcssus nous nous sëpar&mes. 

Kn attendant que nous reprenions nos courses à travers Kiew, disons un 
mot de réducation des Femmes en Russie. 

« Il est entendu que les jeunes filles reçoivent dans les pensionnats une 
bonne éducation. On sait ë{][alement que dans les institutions de demoi- 
selles, en Russie, trois connaissances spéciales sont considérées comme 
absolument nécessaires et pouvant tenir lieu de toutes les vertus humaines. 
C'est d'abord Tétude du français, langue indispensable au bonheur domes- 
li(luo. C'est ensuite Tétudedu piano, qui permet à la jeune fille de procurer 
plus tard à son mari la plus agréable des distractions. C'est enfin l'adresse 
dans les petits travaux d'agrément, comme la confection des bourses 
piquées et brodées, et de mille gracieux colifichets devant lesquels s'exta- 
sient les admirateurs naïfs. Notre époque si inventive devait naturellement 
apporter de nombreux perfectionnements à cette méthode d'éducation. 
Ainsi dans tel pensionnat c'est l'étude du piano qui précède renseignement 
du français ; dans d'autres ce sont les petits travaux d'aiguille qui tiennent 
le premier rang du programme, le français ne venant qu'après, le piano 
terminant la série, etc. Les méthodes, on le voit, peuvent varier à l'infini. » 

C'était en 1842, dans son roman célèbre, les Ames mortes, que Gogol fit 
cette remarque satirique. Elle s'appliquait à la lettre aux ridicules qu'elle 
signalait. Jusque vers le milieu du siècle, la sollicitude de l'État pour 
l'instruction secondaire des jeunes filles se borna à l'entretien d'un petit 
nombre de gymnases accessibles seulement aux classes supérieures; encore 
les familles qui y plaçaient leurs enfants étaient-elles obligées de renoncer 
pour une longue série d'années à toute immixtion dans le système d'édu- 
cation adopté par le gouvernement. Au pensionnat du couvent de Smolna 
et à l'Institut de l'ordre de Sainte-Catlierine de Saint-Pétersbourg, on ne 
recevait que des jeunes filles d'origine noble, dont les parents occupaient 
une haute position dans les emplois civils, dans le service militaire, ou qui 
s'étaient distingués par des mérites exceptionnels. Le même esprit d'ex- 
clusivisme se rencontrait dans la Fondation Catherine à Moscou et dans le 
pensionnat des demoiselles nobles de Cbarkow. Les jeunes filles des classes 
bourgeoises ne pouvaient achever leur instruction « aux frais de la Cou- 
ronne » et sous les auspices de S. M. l'Impératrice, que si elles étaient 
admises dans l'institution Alexandre de Moscou ou dans la Maison d'édu- 
cation de Saint-Pétersbourg, immense établissement où l'on recueillait les 
enfants trouvés [wospitatelni dom). Les autres jeunes filles étaient aban- 



A LA RECHERCHE D'UN NIHILISTE. |gi 

données h elles-mêmes et devaient renoncer à toute culture d*esprit plus 
élevée ou chercher un refuge dans un de ces pensionnats que le roman de 
Gogol prenait si vivement à partie. 

Les établissements impériaux ne se distinguaient de ces pensionnats 
particuliers que par le caractère sévère de leur discipline et par leur pro- 
gramme d'études. Le règlement interdisait aux élèves toute sortie. Elles ne 
pouvaient, même pendant les vacances, quitter rétablissement où elles 
étaient entrées petites filles, et tout le temps de leur séjour, elles étaient 
condamnées à porter, quel que fut leur âge, un costume d'une simplicité 
afFectée. Le dimanche, on les faisait défiler deux par deux au parloir devant 
les personnes venues pour leur rendre visite. Le programme prescrivait 
renseignement de tous les arts possibles et de toutes les sciences imagi- 
nables. Et Ton procédait si bien sous ce rapport, qu^à leur sortie, les jeunes 
filles n^Qvaient aucune idée de ce que pouvaient être la vie bourgeoise, ses 
devoirs, ses fonctions utiles, et quelles se trouvaient métamorphosées en 
prétentieuses poupées de salon. On dispensait même cette brillante édu- 
cation avec un esprit d'égalité si louable qu'il eût été difficile de distinguer 
du groupe des jeunes personnes destinées à faire Tornement de la haute 
société, celles qu'un sort plus rigoureux appelait h se vouer h la tâche aride 
de renseignement. On inculquait aux deux catégories d'élèves les mêmes 
|:rincipes de civilité puérile et honnête; elles apprenaient à parler la même 
langue, faisaient les mêmes fautes d'orthographe, brodaient et piquaient 
les mêmes bourses, jouaient les mêmes Nocturnes de Field, les mêmes 
Mazurkas de Chopin , et, quand elles étaient en voix, égrenaient les mêmes 
notes fausses sur un air de Wazlamwo. 

Pour les choses du goût et de la toilette, les protégées de S. M. Flmpé- 
ratrice témoignaient par contre des dispositions et des aptitudes les plus 
étonnantes. La meilleure préparation à cette science était bien les dix 
années passées au milieu des caquetages du couvent sous le modeste cos- 
tume des pensionnaires, agrémenté du grand tablier blanc. Systématique- 
ment éloignées de la vie réelle et n'ayant jamais aucun contact avec la 
société, ces pauvres abandonnées de l'institution impériale ne rêvaient 
que joies mondaines. Aussi, à leur sortie des limbes de cet exil, se jetaient- 
elles avec une avidité de jeunes folles sur tous les plaisirs entrevus, dé- 
ployant dès les premières semaines toutes les ruses d'une coquetterie étu- 
diée et rendant des points aux plus habiles dans l'art de plaire. C'était à 
croire qu'au lieu de se limiter aux deux visites annuelles de l'Impératrice^ 
les rapports du pensionnat avec la société la plus élevée avaient été de 
tous les instants. 



192 LA PETITE RUSSIE. 

Les jeuoes Biles qui se trouvaient exclues de ces établissements officiels , 

. . — et c'était le cas de Timmense majorité, — restaient jusqu'à la quinzième 

année dans la maison paternelle , confiées aux soins de leur institutrice ; 

puis elles entraient dans Tun ou Tautre de ces pensionnats particuliers 

dont il a été question plus haut. Quant aux écoles élémentaires , elles 

• répondaient si mal aux exigences les plus modestes que les familles de 
classes moyennes ne se souciaient pas d'y placer leurs enfants , de sorte 
qu'il n'y avait pas pour eux d'autre ressource que celle de l'éducation 
privée. Les lois du 19 janvier 1812, du 4 août 1828, du 12 juin 1831 et 
du l'** juillet 1834 assujettissaient à des examens spéciaux les personnes 
qui se consacraient à l'enseignement privé. Mais comme leur nombre 
n'était que trop restreint, les examinateurs ne pouvaient se montrer 
sévères. Les institutrices diplômées étaient en général russes ou a'!c- 

. mandes; les premières avaient fait leurs études dans les écoles ordinaires ; 
les secondes étaient originaires des provinces baltiques ou de rAIlemagiu* 
du Nord. Quelques-unes d'entre elles sortaient des familles allemandes de 

• la résidence. Mais on leur préférait des gouvernantes d'origine suisse ou 
française; la prononciation correcte de leur langue les faisait rechercher 

• davantage. On appréciait particulièrement les danseuses ou les actrices en 
: rupture de planches ; personne ne possédait à un aussi haut degré l'esprit 

du monde et les talents de conversation. Aussi éclipsaient-elles les pédantes 
Allemandes et les Suissesses un peu gauches des cantons de Vaud et de 
Neufchâtel. 

Pendant quelque temps, les Anglaises furent fort à la mode^ Dans les 
grandes maisons, il n'était pas rare de rencontrer à la fois des institutrices 

• de différentes nationalités. Le noble de province s'estimait heureux d'atta- 
cher à sa famille une gouvernante parlant français, mais il se souciait aussi 
peu d'une instruction véritable que de tout le reste. « Nous savons tous 
quelque chose, disait Puschkin; mais personne ne demande où ni com- 
ment nous l'avons appris. » Cette indifférence coupable qui distinguait 
l'ancien régime se remarquait plus encore dans l'éducation des femmes 
que dans celle des hommes. 

En de telles circonstances, les lacunes de cette éducation ne devaient 

pas rester inaperçues de l'observateur. La gouvernante eut son rôle dans 

•les romans et les vaudevilles contemporains. Des parents qui n'avaient ni 

• relations ni savoir se trouvaient dans l'impossibilité la plus absolue de 
, faire choix d'une institutrice consciencieuse et capable. 

* Aprèi la guerre de 1812, la nobleue confiait Tolontiert Téducatlon des jeunet geni dci deux 
•exei aux prisonniers français. Ces détaib nous sont donnés par un ouvrage allemand. 



A LA RECHERCHE D'UN NIHILISTE. 193 

Revenons encore à ces établissements privés dont Faction sociale fiit si 
importante sous Tancieh régime. La vieille coutume nationale qui fut 
abolie par Pierre le Grand, isolait absolument les femmes; selon les mœurs 
de rOrient, on ne leur permettait de voir aucune société, de recevoir 
aucune instruction. Parfois un boyard plus éclairé foisait donner à ses filles 
quelques piètres leçons par un pope ou un desservant. Mais la règle était 
de les laisser dans une ignorance complète. La main de fer du grand tzar 
brisa cette coutume ; les femmes des dignitaires furent appelées à prendre 
part aux réjouissances et aux fêtes de la Cour; des châtiments étaient infli- 
gés aux timides ou aux récalcitrantes; la danse devint un art et un des 
amusements de la haute société ; chacun demanda alors à TEurope occi- 
dentale des notions d'une civilisation plus raffinée; des étrangers et des 
étrangères furent appelés et se virent chargés de former l'éducation de la 
jeunesse russe. 

Les établissements officiels dont nous avons parlé ne furent créés que 
sous le règne de Catherine II. Jusqu'alors il n'y avait pas d'autres maisons 
d'éducation pour les jeunes filles nobles que les pensionnats particuliers, 
sortes d'internats principalement destinés à la noblesse des campagnes. Il 
n'en exista d'abord qu'à Pétersbourg et à Moscou. Ce n'est que successive- 
ment qu'il s'en fonda dans les villes de province. Les plus renommés de 
ces établissements étaient dirigés par des Français et des Françaises, qui ne 
voyaient dans l'enseignement qu'un acheminement vers une plus impor- 
tante carrière, ou qui en avaient fait une industrie lucrative. 

a Ce que l'on apprenait dans ces institutions, raconte Wigel, à part 
peut-être la danse, je ne saurais le dire. Les maîtres allaient et venaient, 
n'ayant qu'un souci, celui d'abréger la durée de leurs leçons. Nos soi-disant 
pensionnats étrangers étaient alors inférieurs aux simples écoles élémen- 
taires ; on n'y apprenait en plus que l'étude des langues. » 

Vingt ans après, une parente d'Alexandre Herzen^ madame Tatjana 
Passek, atteinte par les revers de fortune de son père, ouvrait, avec le con- 
cours de sa belle-mère, une institution de demoiselles dans une ville de 
province. Elle avait toujours vécu dans le meilleur monde, mais elle n'avait 
fait aucune étude et ne se trouvait nullement préparée à sa nouvelle car- 
rière. Gela ne l'empêcha pas d'enseigner bravement l'histoire, la géogra- 
phie, la langue française et la musique. « Naturellement, écrit-elle dans ses 
Mémoires j il n'y avait ni ordre, ni cohésion dans mon enseignement; tout 
se mêlait, et ce n'est qu'à force de vivacité et d'entrain que je parvenais à 
donner le change sur la nature de mes connaissances. Lorsque nous abor- 
dâmes l'histoire de Sparte , nous fûmes prises d'un tel enthousiasme pour 



194 LA PETITE BUSSIE. 

les jeunes Lacédémoniennes cp^îl nous Tint à Tidée de les imiter. Haas 
cfaerriiîons k nous endurcir le corps par des ablutions d*eaa firoide et des 
exercices répétés ; noos marchions pieds nos ; le thé et le vin étaient bannis 
de notre table. Qnand je songe à cet essai d*édocation , je m^étonne encore 
maintenant que la santé de mes élèves n*ait pas sooflFert d^anssi dange- 
reuses tentatives. J^entrepris de la même manière renseignement des arts 
les plus divers, la musique, le dessin, la danse. J^inventais des ballets^ 
j'écrivais des comédies qui ser\ aient à nous divertir, mes élèves et moi. » 

Voilà des aveu3L d*une haute franchise: il v en a d'autres encore, non 
moins intéressants, sur la vie folle que menaient quelques amies de jeu- 
nesse avec lesquelles madame Passek avait conservé des relations. C'étaient 
des amazones intrépides. Et, lasses de la vie froide et compassée des salons, 
elles prenaient des habits dliomme, dressaient des chevaux, fréquentaient 
les cabarets sous des déguisements, et ne dédaignaient pas de boire du 
Champagne à pleine coupe. 

Des apparitions de ce genre, il est vrai, tenaient de TexcepUon, aussi 
bien que les institutrices qui sastreignaient , comme madame Passek, à de 
grandes dépenses d'imagination pour remplacer les connaissances et les 
méthodes pédagogiques qui leur manquaient. En général, rignorancc et 
l'apathie marchaient de pair; rinstniction donnée dans les pensionnats de 
demoiselles se réduisait à des bavardages de salon et au programme d'études 
analysé par Gogol. Du reste, les parents ne demandaient pas davantage; ils 
n'étaient certes pas difficiles et pouvaient se déclarer satisfaits. Quand les 
circonstances étaient tout à fait favorables et que les élèves avaient affaire 
à des maîtres diplômés, rinstniction acquise équivalait à la somme de 
connaissances inutiles que Ton recevait dans les écoles de cadets si décriées 
des deux résidences. 

L'instruction religieuse, que partout ailleurs on considère comme une 
des bases fondamentales de l'éducation des femmes, était devenue une 
cause de troubles particulièrement graves. On sait que la classe la plus 
élevée et la plus éclairée de l'Église grecque orthodoxe appartient à l'état 
monacal. Elle se trouve ainsi systématiquement éloignée de tout contact 
avec le monde laïque. Presque seul, le clergé blanc, c'est-à-dire les pauvres 
popes, ignorants et méprisés, a charge d'àmes; l'instruction de la jeu- 
nesse est une de ses attributions. On sait aussi Ténorme difficulté qu'il y 
a h donner un peu de vie au lourd étalage de formules qui distingue la 
religion grecque, et à en déduire un enseignement moral. Or jamais cette 
difficulté ne sera vaincue si le prêtre chargé de divulguer la doctrine n'est 
pas relevé de la position inférieure qu'il occupe dans la société, et de la 



A LA RECHERCHE D'UN NIHILISTE. 105 

sujétion où il se trouve à Tëgard du clergé conventuel, que Ton appelle le 
clergé noir (les moines). 

A côté des fâcheuses conséquences qui découlent nécessairement d'un 
tel état de choses, il y a Tablme profond, infranchissable, que le mouve- 
ment des idées venues de TOccidcnt a creusé entre l'esprit qui anime les 
plus hautes classes de la société et Tesprit théocratique de TÉglise orien- 
tale. Langues, sciences, manières de penser « de TOuest » , étaient jusqu'à 
ces derniers temps tenues en abomination par la partie zélée et passionnée 
du clergé russe. Dans les sphères cultivées, l'antagonisme est absolu entre 
prêtres et gens du monde. Un pope qui voudrait exercer une influence sur 
les sentiments de la jeunesse se heurterait chez ses diocésains de quelque 
rang à des difficultés même matérielles qu'il ne lui serait pas possible de 
vaincre. Ainsi jamais les élèves ne rencontrent leur maître hors des heures 
consacrées spécialement à l'instruction religieuse, et lorsqu'il arrive aux 
ecclésiastiques de franchir le seuil d'une maison , c'est le plus souvent pour 
aller se morfondre dans une antichambre. 

La classe moyenne devait se ressentir de l'exemple que lui donnaient les 
liautes couches sociales. Aussi les institutions fondées par l'initiative des 
particuliers n'étaient-elles que de mauvaises copies des gymnases impé- 
riaux, de même qu'en province nobles et fonctionnaires vivaient dans la 
servile et plate imitation des salons h la mode de Newski- Prospect (Péters- 
bourg) ou du Pont des Maréchaux (Moscou). Ce besoin de contrefaire les 
allures du grand monde n'est nulle part aussi développé que dans la classe 
moyenne de province. Il y est poussé jusqu'il la caricature. C'est une des 
causes de ruine et de dégradation morale des familles des fonctionnaires. 

Jusqu'à une époque toute récente, cette classe était la dernière de la 
société intermédiaire qui pouvait afficher quelque prétention d'éducation 
supérieure justifiée par l'apparence. Quant à la classe bourgeoise, c'est-à- 
dire les marchands et les gens de métier, ils devaient se contenter des 
écoles élémentaires, dont la lecture; l'écriture et les quatre règles compo- 
saient tout le programme. Encore le gouvernement semblait-il ignorer 
complètement l'existence de ces écoles, qui du reste ne se rencontraient 
que dans les grandes villes et manquaient partout ailleurs. Il est à remar- 
quer que la classe bourgeoise comprenait une catégorie nombreuse de serfs, 
et que la fréquentation d'établissements d'instruction d'un ordre plus élevé 
leur était interdite par les ukases impériaux de 1827 et du 9 mai 1837. 

La force même des choses amena la destruction du système qui les avait 
produites. L'état pitoyable de l'instruction donnée aux femmes était si 



1«« LA PETITS BUSSIE. 

visible, si indiscutable; od s'en plaignait d^jà û généralement du temps de 
lu {[uerre de Crimée, que le ministre de rinstniction publique, Norow, dans 
un rapport adressé en 1856 à l'Empereur, dut reconnaître cette déplo- 
rable situation et reclama une réorganisation complète du STstème scolaire. 
Le nouveau plan fut entièrement élaboré en mai 1858, niais on ne put 
lut faire produire tous ses effets, les pouvoirs publics ne disposant pas des 
moyens financiers nécessaires. Le ministère s'adressa alors aux provinces, 
aux communes, aux particuliers ; en vertu d'un statut ratifié par le souve- 
niiu ', ils étaient tenus de fonder des gj'mnases de Biles pour renseigne- 
ment supérieur sur le modèle des écoles industrielles, et des pro-{r)'innasc.s. 




établissements qui devaient être imités dos écoles d'arrondissement (nos 
écoles urbaines). Les créations nouvelles bénéficiaient du protectorat de 
S. M. l'Impératrice. Gomme lu participation de l'État a ces entreprises 
était très-liuiilée, et que les administrations locales se trouvaient déjà acca- 
blées par des cbargvs multiples, lu réorganisation scolaire suivit une 
marche très-lente. La presse s'efforça vainement de soutenir l'œuvre et de 
passionner le public; on ne put créer qu'un petit nombre d'écoles. A la fin 
de 1 87i, en Russie et en Pologne, on ne comptait que 55 gj'mnases de filles 
et 131 pro-gymnases, avec environ i5,000 élèves'. 

Si la participation de l'État aux efforts tentés en vue d'une amélioration 

■ Ce autut ÎDl nuxIiSé 1«10 mii IMH. 

■ Ce Mnt le* cbiffret At la dernière itaiitiiqoe qui ait été puliliée relatîvenent i cet ccolei. 



A LA nBCHERCHE D'ON NIHILISTE. IftT 

dans l'instruction de ]a femme est si restreinte, c'est que nous touchons ici 
à un ordre d'idées et de faits qui ont soulevé en Russie les disputes les plus 
passionnées. On prétend non sans motif que la retenue du gouvernement 
s'explique par d'autres causes que les considérations économiques et budgé- 
taires invoquées. L'empressement avec lequel la jeunesse féminine est 
accourue aux sources d'instruction dont l'accès lui fut subitement ouvert, et 
les dispositions d'esprit qu'elle apporta dès son entrée dans ce nouveau 
champ d'action, eurent pour effet d'effrayer plutôt que d'encourager les 
pouvoirs provinciaux. 

Le ministère de l'instruction publique se trouvait alors placé sous la 




ÉiuilianlM ruiicf. 

direction incontestablement libérale de Golownin (I8C1-I866), l'adver- 
saire des vieilles études classiques, le partisan des écoles industrielles, qui, 
dans les programmes des gymnases de garçons, faisait une si large part 
aux sciences expérimentales. On s'empressa de suivre cet exemple dans 
les écoles de filles des deux résidences et de ta province. La presse applau- 
dissait vivement à cette émancipation, et l'opinion publique appuyait la 
i-éib l'Oie. 

Ce fut par messes compactes que, sous cette influence, les jeunes filles 
de la classe moyenne envahirent les nouveaux établissements ; et comme 
les leçons qui y étaient données ne suffisaient pas à satisfaire leur soif de 
connaissances, elles fréquentaient encore les cours de sciences naturelles et 
physiques donnés par des professeurs et des savants de tout grade dans les 



ItS LA PETITE RUSSIE. 

capitales et les villes universitaires. La même passion, le même exclusivisme 
que Ton montrait naguère dans la poursuite des intérêts mondains et 
la condamnation des occupations sérieuses, on rappliquait maintenant 
aux fortes études, au développement intellectuel et scientifique de b 
jeunesse. 

Un grand nombre de femmes, dont la vie jusqu'ici n^avait été qu'une 
suite de jours consacrés aux fîitilitcs de la mode et à Toisiveté des salons, 
se prirent tout à coup d'entliousiasme à Tidée de devenir des femmes utiles 
à la société et les égales de Thomme par le travail, Tactivité et TinstructioB. 
On rejeta tout ce qui était règle et coutume; on prit des liabitudes presque 
viriles. Il éUiit indéniable que Toisiveté, la vanité mondaine, la nullité 
intellectuelle des femmes de la haute classe comptaient parmi les plaies de 
la société russe sous Tancien régime. C'en fut assez aux yeux de la {fénéra- 
tion nouvelle pour justifier une scission complète avec le passé et VenQùQcr 
dans une direction absolument opposée. On voulait rendre Texistencc plus 
(ligne, la remplir de soucis plus graves. Ce but était louable. Mais sous 
linHuence des idées démocratiques et réalistes qui régnaient dans les 
établissements universitaires et dans quelques écoles inférieures, il ne tarda 
pas à constituer un véritable danger. 

Dans cette jeunesse féminine si ardente à s instniire, un radicalisme vint 
à la mode qui dépassa bientôt celui des jeunes gens en résolution et en 
hardiesse. Parce que, dans les anciens pensionnats, Tétude du fninçais et 
de la musique, les lerons de danse et de tapisserie avaient éloigné des 
occupations plus sérieuses, ou regarda comme une honte de s^adonner aux 
arts et aux travaux d aiguille. 

Parce que le luxe des coutumes et le culte de la mode avaient été poussés 
jus<ju'à rextravagance et la folie, la jeunesse révolutionnaire proscrivit 
toute élégance. On vit des jeunes filles emprisonner leur taille dans une 
jaquette étroite, j)orter les cheveux courts et arborer les chapeaux de feutre 
et les lunettes. 

L'idéal n'était plus Pallure aristocratique dont l'imitation faisait le 
tourment des beautés villageoises et des filles d'employés; on affectait 
maintenant une tenue pleine d'abandon, où le sexe abdiquait son rang et ne 
commandait ])lus les égards qui lui sont dus. L'anatomie et l'embryologie 
ne devaient plus avoir de secrets pour ces audacieuses; elles se montraient 
acharnées a pénétrer tous les mystères, fumaient la cigarette et hantaient 
les brasseries et les restaurants. 

Les jeunes filles les mieux douées et les plus intelligentes, en adoptant 
ce genre de vie, lui donnèrent un caractère plus dangereux. On n'exagère 



A LA RECHERCHE D*UN NIHILISTE. iW 

pas en affirmant que les étudiâmes russes se distin{][ucnt en général par le 
zèle, le talent, Fesprit de dévouement, et que la plupart d'entre elles, 
lorsqu'il s'agit d'approfondir une étude scientifique, font preuve de plus 
d'aptitude que la jeunesse masculine. De lu chez les jeunes étudiantes ces 
idées d'émancipation absolue, cette tendance à renoncer à la réserve qui 
jusqu'ici était un des attraits de leur sexe. 

Le plus grand nombre résiste à cet entraînement; les parents sont atten- 
tifs à retenir leurs filles sur une pente pleine de périls. Gomme auparavant, 
les arts faciles et une demi-éducation restent l'apanage d'une partie de 
la jeunesse fidèle a la tradition nationale. Seules d'ardentes natures 
jouissant du double privilège de la force et de l'indépendance, peuvent 
rompre avec les usages et entrer dans la voie périlleuse de l'émancipation ; 
elles y sont suivies par le groupe des faméliques et des déclassées, veuves 
de tous les attributs qui font le charme de la femme, groupe que viennent 
grossir quelques révoltées désireuses d*échapper au joug des volontés 
paternelles. 

La rapidité avec laquelle ce mouvement s'est développé est un incon- 
testable témoignage de sa popularité. L'entrée en scène des étudiantes qui 
forment aujourd'hui un corps assez nombreux, ne remonte pas à plus de 
quinze ans. 

Ce fut en 18G4que s'inscrivirent h la faculté de médecine de l'Université 
de Zurich les deux premières étudiantes russes. En 18(>8, une jeune per- 
sonne qui se destinait ù l'état de sage-femme obtint la permission d^a^sister 
aux cours de la faculté de médecine et de chinirgie de Saint-Pétersbourg. 
On remarqua beaucoup le fait, et les principaux organes de l'opinion 
y applaudirent si bien qu'il ne tarda pas a se renouveler. Sept ans plus tard, 
c'est par douzaines h Zurich et par centaines a Pétersbourg que se comp- 
taient les étudiantes en médecine. En 1872, des cours particuliers pour 
femmes et jeunes filles furent ouverts a l'Académie de médecine. et de 
chirurgie de la capitale russe ; dès l'annonce de ces cours, cinq cents aspi- 
rantes s'y présentèrent. 

En 1873, soixante-dix-sept jeunes filles russes étudiaient la médecine à 
Zurich. Bien que l'État n'ait pas encore accordé aux femmes le droit 
d'exercer cette profession, plusieurs centaines d'étudiantes fréquentent 
aujourd'hui F Université de Pétersbourg, dont l'exemple a été suivi par les 
Universités de Moscou, de Kiew, de Glmrkow et d'Odesso. Un professeur 
ou un agrégé qui désire se faire un nom ne saurait mieux atteindre ce but 
qu'en ouvrant un cours spécialement destiné aux femmes. L'admission des 
étudiantes a lieu presque partout sur la simple production d'un certificat de 



iOO LA PETITE BUSSIB. 

sortie d'un gymnase féminin. Les cours d'anatomie, de physiologie et 
d'obstétrique sont les plus fréquentés, parce qu'& la faveur d'un diplôme 
de sage-fetnmc, les élèves espèrent pouvoir exercer leur art dans nne 
certaine mesure. Il est certain que tôt ou tard le gouvernement devra leur 
abandonner l'acccs des grades élevés. Les adversaires de rémaneipatîoo le 
reconnaissent eux-mêmes. On s'est trop avancé dans la voie des conces- 
sions pour qu'un mouvement rétrograde soit désormais possible. 

Dans les régions of6cieIles, une marche en arrière répondrait cependant 
à des désirs bien naturels. En effet, depuis quelques années, les t 




Unt ccole de village (il'ajirc 



e pho(o0»phl«). 



ont fourni au nihilisme et aux associations révolutionnaires un effrayant 
contingent de forces, et sous le rapport du courage, de la passion et de 
t' esprit de sacrifice, les étudiantes ont fréquemment laissé derrière elles 
leurs camarades du sexe fort. 

La bande qui organisa l'échauffourée de Pctcrsbourg ilevant l'église de 
Kasan avait à sa tète deux étudiantes juives. 

Le général Trépof tomba frappé de la main d'une femme. Ce fiit une 
jeune fille de dix-neuf ans qui tua d'un coup de feu Bosenzwieg, ce Juif 
nihiliste accusé d'avoir trahi ses complices. 

Une autre jeune fille se trouvait au premier rang de l'émeute des 
étudiants b Kiew. 




A LA HECHERCHE n'DN NIIIII.ISTE. î)1 

C'est par contuines que, dans le courant de ces dernières uitnéei, lus 
Femmes furent emprisonnées et exilées en Sibérie pour crime de haute 




trahison et participation aux sociétés secrètes. Elles appartenaient à toutes 
les classes de la société, mais principalement à la noblesse de robe et au\ 
familles du clergé orthodoxe, circonstance qui nous prouve d'une part 
l'extension du mouvement révolutionnaire jusque dans les séminaires et 



SOS LA PETITE RUSSIE. 

les académies ecclésiastiques', d'autre part l^ëtat d'abaissement et d'igno- 
rance où croupit le clergé inférieur. 

En 1849, le Tzar, obéissant aux suggestions de son conseiller intime le 
général ]hi!urlin, ministre de Tinstruction publique, conçut le projet de 
fermer les Universités nisses, qu'il considérait comme un foyer d'émanci- 
])ation libérale et révolutionnaire, et de les remplacer par des écoles 
militairement organisées, ayant chacune un programme d'études spikrinles. 
Ci'était une sorte de dislocation des diverses branches enseijjnécs dans 
chacun de ces établissements. 

i\(i projet n'arriva |)as ù complète exécution. L'Kmpereur tint la main 
cependant à ce «pi'on n'en diminuât pas la partie essentielle. Sous le 
ministère du ])rince Schirinski-Schichmatow, un ukase retira aux Univer- 
sités le droit d'élire leur recteur, supprima les chaires de droit public euro- 
péen , confia aux seuls prêtres de TÉglise grecque oilhodoxe rensei{pic- 
nient de la phih)sophie, soumit professeurs et élèves à la surveillance la 
plus sévère, réduisit à trois cents le nombre des élèves dans chaque Uni- 
versité, et int(*rdit nhsohunent aux (*lasses inférieures les études académi- 
ques. On ne restreignit pas toutefois le nombre des étudiants en médecine, 
vu le manque de médecins militaires. De plus, on permit aux Universités 
de l)or|)at et d'ilelsingrors d(* conserver renseignement de la théolog[ie 
el de la philosophie, au(pu'l s(* forniaienl les pasteurs de l'Église luthé- 
rienne. 

Les prescriptions dv vv{ édit ne n»stèrent en vigueur que de 1840 à 1856. 
Klles exercèrent néanmoins sur l'c^nseignenient supérieur une influence 
profonde et furent Torifjine d(* toutes ces <|uerelles universitaires qui écla- 
tent si fréquemment aujourcrhui à Pét(4*sbourg, à Moscou, à Kiew et à 
(iharkow. 

On comptait alors dans l'empire russe (y compris la Pologne, la Fin- 
lande et les provinces balticpies] sept Universités et un certain nombre de 
facultés séparées, placées sous la dépendance du ministère de la guerre, 
et dont les plus importantes sont TAcadémie de médecine et de chirurgie, 
les Ivcées Richelieu et Hesborodko, l'École de droit et le Ivcée de Péters- 
bourg *. 

> En avril 1870, les élèves dci écoles ecclc»iai(tiqtiei Tarent une seconde fois dcpouillét de leur 
droit d*adinission dans les Universités, en suite de leur partici|Mition à une manifestation révolu* 
tionnaire ■ 

^ La llussie a fait depuis trente ans des pro{>rès immenses, surtout dans l'instruction publique. 
Partout le gouvernement a encoura^vé la création des écoles populaires et a fait appel ù Tinitia- 
tive*et au lèle des municipalités. Cependant, dans les campagnes, les écoles se tiennent encore 
dans les vestibules, à c6té des prisons communales, et à la bonne saison en plein air. En 1803, 



A LA RECHERCHE D*UN NIHILISTE. ti}^ 

Deux Universités, celles de Dorpat et d'Helsingfors, ne sauraient être 
considérées comme desser^'ant les intérêts des soixante millions d'hommes 
qui forment la grande nation moscovite. Le premier de ces établissements 
est essentiellement tudesque ; le caractère du second est suédois. Tous deux 
sont placés hors de la terre russe et possèdent des statuts appropriés à leur 
but, qui est de répandre les principes de Téducalion protestante. Les quel- 
ques Russes, appartenant la plupart aux classes élevées, qui, à partir 
de 1802 , étudièrent à Dorpat, y introduisirent les mœurs et les usages des 
étudiants allemands, si bien que pendant plusieurs années la jeunesse des 
écoles forma une société à Finstar des corps ou corporations qui remplis- 
sent de bruit les villes universitaires de TAUemagne. Cette société s'appelait 
la Ruihénia. Les étudiants polonais affluèrent à Dorpat. Ils y étaient attirés 
par cette liberté d'allures qui ne rappelle en rien l'organisation des écoles 
russes. 

L'Université de Moscou est, de toutes les Universités russes, celle qui 
tient le premier rang. Elle le doit à sa fondation ancienne (1735), au 
nombre des élèves qui la fréquentent et aux privilèges dont ils jouissent. 
Hien qu'à la cour et dans la noblesse militaire, les études universitaires 
fussent tenues en médiocre estime et même considérées comme dange- 
reuses * , les fils de famille prirent l'habitude de se rendre à Moscou en grand 
nombre. 

Ils ne suivaient pas les cours en qualité d'auditeurs libres ou d'élèves 
placés sous la tutelle d'un internat, mais se faisaient immatriculer en qualité 
d'étudiants et menaient dans la ville une existence indépendante. Il se 
rencontrait toujours parmi les professeurs un certain nombre d'esprits libres 
et fiers qui , véritablement instruits et très-pénétrés de la dignité de leur 
mission , s'écartaient des formes dogmatiques et ne traitaient pas leurs 
auditeurs en subalternes. L'amour de la science les guidait. Ils ne cher- 
chaient point à faire de l'étudiant un automate destiné à prendre place dans 
le3 sei*vices publics ; ils réveillaient au contraire dans la jeunesse les instincts 
d'une personnalité haute et légitime, et, dans la mesure de leurs forces, 
lui assuraient ainsi pour plus tard sa libellé d'action. 

Durant ces trente ou quarante dernières années, tous les jeunes gens 



pour 3G provinces seulement sur 40, on comptait 3'),i70 écolei. Les provinces baltiques et les 
provinces |K>lonaisei sont les plus avancées sous le rapport de l'instruction (générale. On peut en 
dire autant des provinces de l'empire occupée» par les Tartares. Cbex les Tartares, l'enseignement 
primaire fait partie de renseignement religieux. Tous les Tartares savent lire et écrire, et sont, 
par conséquent, plus at'ancés que beaucoup de Français. 

< Le dernier curateur libéral de l'Université de Moscou, le prince ObolenAi, fut congédié 
apro!! vingt années de fonctions, et remplacé par le prince P. M. Galyxine. 



xo» 



LA PETITE ItUSSIE. 



(lésîrrux d'acquérir une instnictioa -libérale et «levée allèrent iaire leurs 
ôliidcs à Moscou'. C'est dans les clnsses de pbilosdphie et renseigne- 
ment dea sciences naturelles que se trouvaient les professeurs les plus 
remarquables. La Bussie moderne se forma à leur école. Herzen , Belinski, 
(iranowski, Iwan TourgenefF, les deux Aksakow, le prince Tsclicrkasski , 
M. N. Katkow et bien d'autres encore sont sortis de cette Université, milieu 
asHOz pui-SNant pour fournir des bommcs ii tous les partis (que ce soit le 
parti national, k- parti européen lihéml ou le parti socialiste), sans se dé- 
)>ii[;('r du r^le huraiinitairc assigné à Moscou comme centre général de la vie 
iutelli;ctiiGlie nutionulc. 




Tiui.1 






On ne cite qu'au second rang l'école supérieure de Fétcrsbourg, fondée 
m 1819. 

Les Universités de province (r,harkow, Kasan et Kiew) ressemblaient 
iilorN à celle de Moscou. Céltiit la même organisation; elles avaient aussi 
des facultés de médecine. Mais sous le rapport du personnel enseignant et 
dit nombre des élèves, elles étaient inférieures aux établissements des deux 
capitales, elles n'auraient pu avoir l'éclat (]ue donnent ïi ccu\-ci une situa- 
tion e\cc|>tionncllcmcnt favorisée et un entourage qui en ftiisaient des 
centres plus complets d'instniction ot de civilisation. 

On rencontrait à Kasan , à cause du voisinage de l'Asie, un grand con- 
cours d'étudiants sibériens et larlares. Kiew, qui avait pris la place de 

' En 18(7, le cliiffre ilei rlèvri iiii rrci)ii«n (aient cette Univirriilj t'clenit k pr«i de >1onte cent 
huit. Il tomba ibult cent vingt et un Pn IS30, aprèlVukate. Aujourd'hui, on complet Moicon é» 
quinze centii deux mille ctuilianiti ù Pcicrtliouq; , i]uinie ccnti. 



A LA IlECllEnCHE D'UN NIHILISTE. 



f05 



Wilna dont l'école fut supprimée en 1832, était surtout fréquenté par des 
étudiants polonais. Aussi l'Université fut-elle l'objet d'une sur\'eiltance 
.spéciale. Même après la publication de l'ukase de restriction de lSi!>, le 
nombre des élèves s'y élevait à six cents ; à Charkow et à Kasan , on n'en 
comptait que trois ou quatre cents. 

Toutes ces hautes écoles avaient la même organisation , basée sur le 
statut de 1835, dont l'empereur Nicolas confia l'application complète au 
ministre T'varow. Il voulait réparer ■ le mal» qu'Alexandre I" avait causé 




ajiit lur la preminv intrcbe de l'eicalin 



par la fondation d'Universités nombreuses et l'édit libéral de 180*. Exté- 
rieurement, les écoles créées affectèrent la forme des Universités allemandes.' 
On réunit un sénat académique chargé de choisir dans son sein les recteurs 
des (acuités. Celles-ci élisaient, de leur côté, les doyens. On détermina une 
juridiction universitaire. Le conseil des facultés eut pour mission de nommer 
les professeurs ordinaires et extraordinaires, les privat-doccnt , les lecteurs, 
et de 6xer la durée des cours. Les étudiants étaient immatriculés; ils habi- 
taient, en partie du moins, des logements arrêtés par eux; ils jouissaient 
d'une certaine liberté dans le choix des cours qu'ils voulaient suivre; ils 
échappaient ii la honte des punitions corporelles; ils possédaient enfin un 
droit de noblesse. Mais, à la vérité, cette organisation n'était qu'apparente 



l 



S06 LA PETITE RUSSIE. 

et ne servoit i\\ii\ déguiser, sous des dehors pompeux, un élat de choses 
hien difli*rent. Le véritable gouverneur de rilnivérsité ctait le curateur 
nommé par rKnipereur. Ordinairc*ment, le Tzar désiguuit pour ces fonctions 
un ancien militaire, («e curateur possédait des droits très-multiples. En 
somme, il exorrait, ])ar délégation du souverain, une sorte de pouvoir 
absolu. Il ])ouvait a son gré diriger les élections, et modifier ou suspendre 
les jugements rendus, dans les grandes ou les petites causes, pur lu justice 
universitaire ; il contrôlait les matières enseignées , se préoccupait de l'atti- 
tude politi(]ue des professeurs , déterminait le choix des manuels nécessaires 
il renseignement; il devait enfin faire peser sur rétablissement confié ii ses 
soins une (liscipluK^ sévn\», et ne rien ignorer de la conduite des élèves, sur 
lescpiels des inspecteurs particuliers étaient chargés crexerccr une surveil- 
lance (le tous les instants. Maîtres et élèves se trouvaient dans rol>li{][||tion 
de porter runifornu* impérial. Des peines rigoureuses atteignaient celui qui 
se montrait sans le cascpie, Tépée et le costume de Técole. Il était défendu 
de faire partie (Fuih^ société et de tenir des réunions, ces réunions eussent- 
elles eu lui but scienlifi<pu^ Il ne pouvait y avoir des relations d^iniitié 
entre professeurs et élèves; chacun devait rester a son rang. Le souci du 
décorinn était enfin poussé à sa dernière limite. On obligeait les jeunes 
gens à suivre régulièrement les offices religieux, ù célébrer toutes les fêtes 
du rite; on ne leur |)ennettait cpie dans unc^ certaine mesure Taccès des 
colledions scient iH<|ucs. 

A neuf heures précises, Michel IVirovitch vint, comme il me Tavait 
promis, iiur prer.dre au (frand-llôtel. Nous montâmes dans un droschki, et 
fouette cocher! nous voilà do. nouveau en route à la recherche des nihi- 
listes. La plupart des magasins du Kresschatik étaient fermés; seules, les 
deux confiseries, (pii sont (*n inênu* t(*nips l(*s deux cafés de Kie>v, étaient 
encore éclairées. A travers leurs {fraudes glacées {jarnies de minces rideaux 
de mousseline, on apercevait les dos ronds et noirs d'habitués plongés 
dans la lecture d'un journal, un verre de thé fumant à côté d*eux. La rue 
était déserte, bien que la sr,irée fût clain? et splendide. La lune, toute 
ronde, send)lable h un globe de lanterne électri(pie, projetait des rayons 
blancs sur les façades et sur les pavés éclairés j)res(pie comme en plein 
jour. Le long des trottoirs, les becs de gaz brûlaient funèbres et jaunes, 
pareils a de gros cierges d^^nterrement. 

Nous prunes, à droite, la rue I(*lanskaïa; puis, arrivés près d'une petite 
place bordée de maisons en bois, dont les toits en arête se découpaient 
d'une façon bizarre sur le ciel clair : 



A I.A RECIlEnCIIE D'UN NIHILISTE. 207 

— Descendons, me dit mon {piide. Il n'est pas nécessaire que le {jailiard 
qui nous conduit sache où nous allons. 

Le cocher tendit sa ]ar{je main pour recevoir les trois pièces de dix 
hopecks que nous lui devions, remonta sur son siège, tourna bride et dis- 
parut. 

Nous étions seuls, absolument seuls. Dans Tazur nocturne, les étoiles 
tremblaient comme de grosses larmes d'or, et sous les reflets argentés de la 
lune, les clochers bulbeux des églises semblaient s'épanouir comme des 
fleurs magiques. 

Au moment où nous passions devant une petite maison basse, une 
masse informe, recouverte d'une pelisse aux longs poils, remua : c'était un 
dvornik, un concierge, qui, assis sur la première marche d'un escalier, cuvait 
son eau-de-vie. On sait que de récentes prescriptions de police obligent 
les dvorniks à passer toute la nuit en Faction devant les maisons dont ils 
ont la garde. Nous fîmes encore (piehpics pas. 

— C est ici, me dit mon compagnon en s'arrêtant. Mais je n'aperçois pas 
de lumière. . . C'est singulier! . . . 

— Vous les avez cependant prévenues de notre visite? 

— Non, je vous avouerai même que je ne suis j)as venu les voir depuis 
un mois. La maison n'est j)as en très-bonne odeur, et j'ai déjà été arrêté un 
soir comme j'en sortais. . . 

— Arrêté? 

— Oui, par les Kosaks... Je ne me doutais de rien, je n'ai rien entendu; 
en un clin d'n»il, j'ai été entouré... Ils s'étaient embusqués je ne sais où; 
pour ne pas faire de bruit, ils avaient enveloppé de linge mouillé les sabots 
de leurs chevaux . 

— Qu'a-t-on fait de vous? 

— Parbleu! on m'a relâché... Conduit devant le grand maître de police, 
je me suis expliqué. Il sait bien que je ne conspire pas!... H m'a fait des 
excuses, en me disant ([u'il regrettait la méprise. 

Pétrovitch avait sonné, mais personne ne venait répondre. 

— Ilum! hum! murmura-t-il, c'est bien étrange. 

Il sonna encore une fois et appliqua l'oreille contre la porte. Rien ne 
remuait dans l'intérieur; il me dit : 

— La maison a deux issues, allons voir de l'autre côté. Peut-être serons- 
nous plus heureux. 

Nous longeâmes la façade, qui, divisée en deux, était éclairée dans sa 
seconde partie. En passant, nous vîmes dans une pièce du rez-de-chaussée 
une société de quatre jeunes filles, réunies autour d'un guéridon, lisant et 



SOS LA PETITE RUSSIE. 

écrivant. Une lampe à pétrole garnie d'un abat'jour vertbrûlait, exhaussée 
sur un dictionnaire, au milieu de la table. Une vieille dame, à la mise 
simple et modeste, était en train de préparer le thé, un petit samovar 
devant elle, avec le plateau de cuivre et les verres. Dans toute cette pièce 
régnait une paix douce et intime, qui me rappela les charmes du chez— 
soi, le nid chaud et douillet de la famille. 

— Ce sont elles? fis-je en me tournant vers mon guide. 

— Non... Ce sont aussi des étudiantes, mais je ne les connais pas. Lu 
vieille dame est la maîtresse du logis. 




et nvaicnt (^nveIo|l|lé de linge mouillé les MboU da leurl cbevaui. 



— Comment? Elles vivent comme ça, seules, et non avec des étudiants? 

— Kncoro vos idées parisiennes!... Mais vos mœurs du quartier Latin 
n'existent pas clioz nous. . . 

Nous montâmes un escalier extérieur, qui aboutissait a une porte de bois 
blanc. Pétrovilcli tini un bout de Gcellc qui servait de cordon de sonnette, 
et nous attendîmes. 

Une gentille servante toute rose et toute rondelette, en robe d'indienne, 
ses tresses flottant dans le dos ornées de rubans multicolores, vint nous 
ouvrir. De sa main potelée elle abritait une chandelle dont la lumière fris- 
sonnante éclairait sa jolie et fraîche figure comme- d'un reflet de soleil 
couchant. 



A LA RBCHEItCHB D'DN NIHILISTE. 



M» 



— Doma'1 demanda mon guide. 

— Jesl', répondit la petite bonne en montrant, dans un sourire, deux 
rangées de dents luisantes. 

Klle nous introduisit dans un salon à une fenêtre , — nn salon si Trois, 
M propre, si blanc, qu'on eût dit la chambre virginale d'une jeune 
tille. 

Sur chaque chaise, une housse blanche i sur le canapé, une housse brodée ; 
sur le guéridon, un tapis au crochet; à la fenêtre, un nuage de mousseline; 




Uoe gentille (crraDte tidI noiu 



et le plancher, les murs, le platond, la porte, tout le reste était blanc, y 
compris un serin qui dormait dans sa cage. Aux murs pendaient quelques 
photographies encadrées de paille ou de bois blanc. 

Madame X... parut. C'était une grande femme blonde, un peu maigre, 
avec des yeux bleus très-expressifs, vêtue d'une robe de percaline blanche. 
Klle portait les cheveux courts et bouclés. 

Klle m'accueillit avec cette grùce caressante et tranquille particulière 

' Y a-l-il i]neli|u'an nu logîiT 



flO LA PETITE R08$IE. 

aux Slaves, et me fit asseoir à côté d'elle, sur le canapé, tout en grondant 
Pétrovitch de l'abandon dans lequel il la laissait. 

Veuve d'un professeur, pour ne pas rester seule, elle avait pris un grand 
appartement dont elle sous-louait les chambres meublées à des « étu- 
diantes » . 

— Ah! Michel Pétrovitch, s'écria-t-elle tout à coup, je suis bien mal- 
heureuse!... Me voici seule depuis trois jours... 

— Vos pensionnaires. . . 

— Envolées... 

— Comment, envolées? 

— Figurez-vous que mardi... oh! j'étais sûre qu'il m'arriverait un 
malheur, j'ai rencontré deux fois un pope!... mardi, en rentrant chez moi, 
j'ai trouvé sur ma table un billet ainsi conçu : 

« Chère Madame, 

« Pardonnez-nous notre brusque manière de vous dire adieu, mais nous 
n'avons pas une minute de plus à rester ici... Nous ne savons quand nous 
reviendrons à Kiew. Veuillez, pour vous payer, vendre tout ce que nous 
vous laissons. »» 

Ces lignes portaient la signature de Varvara... Ah! les pauvres colombes, 
elles n'ont eu que le temps d'ouvrir leurs ailes et de partir!... Deux heures 
après, on leur apportait l'ordre de se présenter devant le grand maître de 
police!... J'ai répondu qu'elles n'étaient pas rentrées. Et ce n'est que le 
lendemain qu'on a pu constater leur fuite... Des jeunes filles si bien, si 
rangées, si laborieuses! Le matin, elles se levaient à sept heures et Éli- 
saient leur chambre ; on leur apportait le samovar, elles déjeunaient, puis 
vite elles allaient aux cours. . . A deux heures, elles revenaient pour le dîner; 
et le soir, après souper, nous nous réunissions au salon pour jouer du piano, 
pour chanter, pour lire, pour causer... Elles ne sortaient jamais. Vous rap- 
pelez-vous Varvara? Comme elle était charmante, et quel esprit! Et 
Marianne, qui voulait devenir médecin!... Mais voilà, elles discutaient trop 
sur la morale, sur la religion, sur la politique, sur l'immortalité de l'âme, 
sur l'unité de l'homme, que sais-je, moi!... 

— A-t-on fait des perquisitions chez elles? 

— Sans doute, le lendemain; mais la police s'en est allée avec une 
« veste » ! On m'a interrogée... Que voulez-vous que je sache? leur aî-je 
dit. Ces demoiselles étaient en pension chez moi, je ne me mêlais pas de 
leurs affaires... Elles ont souvent reçu des visites d'étudiants, c'est vrai; 



A LA RECHERCHE D*UN NIHILISTE. 211 

c'était pour passer la soirée ensemble au salon, mais je n'ai jamais rien vu 
ni entendu qui pût compromettre la sûreté de TÉtat. . . 

Voilà ce que je leur ai dit, et ils s'en sont retournés Gros-Jean comme 
devant. 

Madame X... parlait avec volubilité. Elle nous donna des rensei{jnemcnts 
curieux sur les origines du nihilisme; elle nous apprit que si Hcrzen est le 
père du nihilisme doctrinaire et Bakounine le père du nihilisme militant, 
Tchernyschevski est le fondateur du nihilisme scientifique. 

L'influence de Tchernyschevski ne se fit pas seulement sentir parmi les 
jeunes gens des écoles avides de nouveautés, à qui sa philosophie ensei- 
gnait que toutes les causes du mal disparaîtraient en ce monde si Fhomme 
avait la possibilité de satisfaire ses appétits' ; ce fut un de ses ouvrages, un 
roman qu'il écrivit en prison : Que faire? qui créa le type de la femme nou- 
velle, compagne de Thomme nouveau. Tchernyschevski y représente la 
femme comme une victime de la société; il faut qu'elle se délivre elle- 
même, par ses propres forces et de sa propre initiative; qu'elle gagne son 
pain, pour être libre et non esclave. 

La Véra de Tchernyschevski dit à Lapoukhof, Tétudiant en médecine 
qui la veut prendre pour compagne dès qu'il aura passé ses examens et 
obtenu un emploi : « Tu as peut-être cru que je serais ton esclave; non, 
je ne souffrirai pas ton despotisme, si charmant, si doux qu'il puisse être. 
Je saurai me rendre indépendante en travaillant... Je vais donc mettre de 
côté ma féminilité et te proposer un arrangement tout masculin : nous 
aurons deux chambres : une à toi, une à moi, et un petit salon neutre, où 
nous prendrons le thé, où nous dînerons, où nous recevrons nos visiteurs, 
ceux qui viendront nous voir tous deux. Nous éviterons ainsi toutes les 
brouilles, tous les froissements qui mettent la chicane dans les ménages. 
Je ne suis pas seule à avoir de telles idées, beaucoup de jeunes filles et de 
femmes aussi simples que moi comprennent que les gens doivent vivre 
autrement pour être heureux. Mais elles n'osent pas le dire à leurs fiancés 
ou à leurs maris. Moi, je t'ai pris en affection parce que tu n'as pas les 
préjugés de tout le monde et parce que, en me parlant la première fois, tu 
as plaint le sort de la femme et rêvé pour elle un meilleur avenir. » 

L'héroïne de Tchernyschevski fut immédiatement à la mode; beaucoup 
de jeunes filles s'éprirent de ces théories, voulurent apprendre un métier; 
les plus intelligentes et les plus fortunées s'appliquèrent aux fortes études, 
s'enthousiasmèrent pour les sciences; beaucoup allèrent a l'Université de 

1 ■ L'homme, dit Tchernyscheviikî, ne devrait pas plus manquer du boire et du manger qu*il 
ne manque d*air et de lumière. • 



SIS LA PETITE RUSSIE. 

Zurich suivre les cours de médecine. Vém fut le type de Véiudiante aux 
cheveux courts, aux lunettes bleues et aux allures de garçon. ■ Jamais 
roman, dit l'écrivain socialiste TvervitinoF, n'a porté tantde fruits en si peu 
de temps. lia complètement modifié chez la jeune génération les coutumes 
de la famille, — les relations entre la femme et le mari. ■ 

Après une demi-heure de conversation , nous primes congé de madame X . . . 

— Maintenant que notre voyage de découverte n'a pas réussi, où allons- 
nous? demandai-je à mon guide. 

— Allons, si vous voulez, prendre un punch au Château des Fleurs. 
Maisje vous préviens que nous n'y rencontrerons ni nihilistes ni étudiantes... 
Ce n'est pas le bal Bullier... 

— Le Château des Fleurs'... C'est cependant Paris à Kiew. 

— En effet, un Français, ancien maître de langue, tient l'établisse- 
ment... Ah! les étrangers font de singulières fortunes chez nous. Il y a h 
Kit^w un chanteur de café-concert qui a épousé une baronne, et un ténor 
italien qui a épousé une comtesse. . , 

Le Château des Fleurs est un pauvre pavillon au milieu d'un pauvre 
jardin, qui n'avait plus de fleurs. Bien que la salle de danse fût émaillëe de 
quelques masques, l'entrain laissait à désirer, et les danses me parurent 
médiocrement enivrantes. Des affiches placardées aux murs interdisent 
les « gestes indécents, la pipe et le tabac « . L'orchestre se tient sur une 
galerie. Tout autour de la salle règne un promenoir, garni de glaces et de 
tables. Des sociétés y soupuicnt avec une gaieté de croque-morts. Le public, 
très -ordinaire, se composait de petits employés, de commis voyageurs et 
d'Allemands. 

Où que Ton aille aujourd'hui , on se trouve face à face avec l'Alle- 
magne. 




Hobîliar d'élodûnt. 



CHAPITRE XIII 

LES POMPIERS. — UNE FABniQDE «DSSE, 



Quelques jours plus tard, j'eus le 
jilaisîr de rencontrer au Grand-Théâtre 
li: fils de l'éminent économiste des Dc- 
hnis, M. Ed. de Molinari, agent con- 
Rnluire de France à Kiew. C'est un 
grand et sympathique jeune homme, qui 
coimalt mieux la Russie que maint di- 
plomate blunchi sous les colliers de 
tous les ordres. — Nous causâmes lon- 
guement et ]) assumes !c reste de la 
soirée ensemble. J'étais si heureux de 
rencontrer quelqu'un qui me rappe- 
lait Paris, moi qui l'avais quitté depuis trois mois! Main- 
tenant je n'étais plus à Kiew, sur les bords du Dniepr, 
mais sur l'asphalte du boulevard des Italiens, à deux pas 
de la Seine. 

— Que ferez-vousdemaiD?me demanda M. deHoIinarî. 

— Le général {gouverneur, qui est le plus aimable des hommes, a bien 
voulu donner les ordres nécessaires pour que j'assiste à un incendie. 

— A un incendie? 

— Oh! rassurez- vous ; un simulacre d'incendie... On fera les signaux 
sur les tours-vigies, et de tous les points de la ville les pompes et les pom- 
piers accourront. 

— Mais ce sera très-intéressant... Je viendrai voir cela avec vous. 

Le lendemain à dix heures, la voiture de M. de Molioari était à ma 
porte. 

La manœuvre devait avoir lieu dans le voisinage de mon hdtel, près 
du poste des pompiers du quartier de Lipkî. 






ai* LA PETITE nCSSlE. 




Au coup de onze heures, un drapeau roiiye fui arboré sur la « tour du 




feu « . Chaque caserne de pompiers est surmontée d'une tour d'observa- 




tion, presque toujours en bois, très-haute, avec un balcon circulaire ou 




deux hommoî .«ont continuellement en vi(;ie. Dés qu'ils aperçoivent la 




fumée d'un 




"" , incendie, ils 




_^^v_ J .v' donnent le 
':-- " ^' premier si- 




gnal avec un 




4 , . drapeau. La 




JL il' - '' 'iWrÂuiâ^ftËï^ servcntd une 




' .^Hri^^Bé^AÉâflH^^S^H^H^^i , lanterne rou- 




'^Og^y^^^aj^B^Kg^ V 




oKhHI V'^^^^IH^-' '^" 




t •«■^^^^^BL ^^'^n^^^^^^^B^ ^'^ 




■ ^^^^^^^^^EV''/^^1]^Kfl^ler^ i boules de 
^k ^^^^^^^Ê^^^^'''^^KÊÊ^^Sfi~' couleurqu'ils 






,4^^^|^^^^^^^^' V->fiBSral J^T^^^MMâ^— ' sommet de la 


. 






■ jù^^H^^^^^^B^^^^HkT^ ' en un 




jJt^^Hp^^^^^^^HHp d'œil ou 




w^ï|^BPIÎl£S^^H|^H^E, £ '^ quartier dans leijuel le feu a 




^TJ^^^Ih|Hb^^H^||K^^ .; éclaté. Le siffnal se rcpèted'une 




"^J^^^^^^^^^BftjUflBv :' lourà l'autre; le télégmphejoue; 




' -î^^^^BBfBm^^^fn^M.- '.i ^'^' en quelques minutes, tousles 




" ^^WBŒ^Ifct '^'^JkmÊRi^ [tompierssont sur pied. 




"tGK; JmM^4^ l-^jBlMP? La grosse boule qui avait 




,' «K'pff^^^gpie.- remplacé le drapeau indiquait 




P "St^^^^^ - — que le théâtre de l'incendie était 




On imrnilic. ''""^ '"* quatrième section, celle 




où nous nous trouvions. Les 




antres postes-vigies répétèrent le même signal, et nous vîmes bientôt 




arriver au pas de course les troupes et les oIFiciers de police; puis des 




carillons de cloches annoncèrent l'approche des pompes, des voitures des 




pompiers et des tonneaux à eau, lancés au grandissime galop. 




Tous ces secours arrivaient à la fois, luttant de vitesse, débouchant de 


^ 





LES POMPIERS. — UNE FABRIQUE RUSSE. ÎI5 

toutes les rues avec un ordre parfait, franchissant la distance d'un kilomètre 
en deux minutes et demie. Les sections se distin{juaient entre elles parla 
couleur des chevaux. Les chevaux pie de la huitième section étaient 
superbes. On reconnaissait aussi les pompiers des différents quartiers ù 
leur drapeau : bleu pour le Podol, jaune orange pour le vieux Kiew, rouge 
pour le quartier de T Université, etc. 

Les pompes a vapeur furent mises en position, les tuyaux déroulés; les 
pompiers qui tenaient la lance portaient un grand tablier de cuir qui leur 
descendait jusqu'aux pieds. 

On dressa les échelles contre une maison, et un simulacre de sauvetage 
commença, pendant lequel nous pûmes admirer Tagilité et la hardiesse de 
ces pompiers russes, qui sont certainement les premiers pompiers du monde 
et les plus beaux pompiers, n'en déplaise à ceux de Nanterre. 

Après déjeuner, nous allâmes nous promener en voiture sur les bords du 
Dniepr. Nous visitâmes le Podol avec ses nombreux couvents de femmes, 
ses longues files de boutiques, sa grande place où se tiennent ces foires 
petites nissicnncs si originales et si pittoresques par leur mélange de types 
et de costumes. 

Le Podol est la ville commerçante et industrielle, la ville juive dont les 
boutiques et les maisons devaient être pillées quelques mois plus tard par 
des bandes d'antisémites. 

La campagne contre les Juifs avait déjà commencé dans la presse slavo- 
phile ; marchant sur les traces de certaines feuilles bismarckiennes de Berlin, 
c'est elle qui a provoqué le mouvement. « Tant qu'il y aura des Juifs en 
Russie, écrivait-elle, il y aura des accapareurs, et le peuple ne pourra pas 
acheter du pain. » Elle accusait les Juifs d'avoir provoqué le surenchéris- 
sement des vivres et d'être la cause de la disette qui régnait dans certains 
districts, depuis la guerre. 

Les gens du peuple prêtaient déjà l'oreille à ces attaques, et les moujiks 
se racontaient que le Tzar voulait chasser de son empire tous ces mécréants, 
qui vivaient aux dépens du peuple, sans travailler, sans exercer de métier, 
sans labourer la terre. 

— L'antipathie contre les Juifs, me dit M. Ed. de Molinari, n'est cepen- 
dant pas particulière à la Russie. Voyez l'agitation qui s'organise contre 
eux en Allemagne. L'idée de nouvelles persécutions n'est pas née en 
Russie, mais à Berlin. — Déjà une fois, sous le règne d'Elisabeth, ils fiirent 
expulsés de Russie; mais comme on avait besoin de leur argent, on les 
laissa rentrer à condition qu'ils se laisseraient frapper d'impôts et de rede- 
vancefi[ extraordinaires. — Dans les villes-, ils payent à la douma (munici- 



îl« LA PETITE RUSSIE. 

paiïtë) un impôt sur les abutloirsj à Kiew, cet inipùl s 




roubles par an. Les bougies dont ils se servent dans leurs cérémonies reli- 
gieuses sont soumises aussi à une taxe .spéciale. De plus, ils ont a subvenir 



LES POMPIERS. — UNE FABRIQUE RDSSE. Ï17 

il l'entretien de leurs écoles, de leurs hôpitaux et de leure synagogues, 
quand ils obtiennent l'autorisation d'en construire. 

■ Dans les villes, ils exercent le commerce et s'occupent de petite indus- 
trie; dans les villages, le traBc des denrées alimentaires est concentre tout 
entier entre leurs mains. Ils |[)ossèdent et exploitent presque tous les débits 
de boissons, et servent d'intermédiaire entre leprodacteuret le consomma- 
teur. Malheureusement, le Juif prête de l'argent a des taux immodérés. Il 
achète d'avance et ii vil prix au paysan obéré ses récoltes sur pied. Mais 
est-il seul fautif de l'exploitation qu'on lui reproche? Pourquoi ne fonde-t-on 
pas des banques affricnles pour venir au secours du paysan? Cet état de 




TuiubMU d-i.t. 



choses existait avant la guerre de Turquie sans provoquer de plaintes de la 
part du peuple. Mais depuis la guerre, je le sais, le prix du pain a haussé de 
moitié, et il faut bien que le paysan s'en prenne h quelqu'un! On lui 
désigne le Juif, et le malheureux Juif devient le bouc émissaire de tous les 
maux du peuple russe... » 



Celte causerie sur des sujets graves ne m'empêchait pos d'admirer le 
paysage. Nous suivions, par une belle route ombragée, la rive droite du 
fleuve, et, à mesure que nous montions, le panorama se développait plus 
vaste, plus grandiose. Nous passâmes près du monument d'Askold; puis, 
laissant le couvent de la Lawra à droite, nous redescendîmes en ville. — 
Askold fiit un des princes Varègues qui, avec Dir, se partagèrent le pays des 
Slaves, tandis que Rourik, Sinéous et Trouvor avaient pris possession, avec 
leurs bandes guerrières, des territoires qui se trouvaient au nord, dans le 
voisinage du lac Ladoga. Askold établit sa résidence à Kiew; puis, armant 
une flotte nombreuse, il alla mettre le siège devant Gonstantinople. Le 



2:S LA PETITE RUSSIE. 

patriarche Photius, racontent les chroniqueurs byzantins, prit alors la robe 
miraculeuse de Notre-Dame de Blachernes et la plongea dans lés flots • Aus- 
sitôt la mer bouillonna, et une formidable tempête détruisit les deux cents 
vaisseaux russes. A son retour à Kiew, Askold eut h lutter contre une armée 
de Varègues, de Slaves et de Finnois commandée par Oleg, frère de Rourik. 
Oleg avait succédé h ce dernier. Ayant appris la défaite d*Askold et de Dir, 
il saisit cette occasion favorable de les vaincre. Il les attira par ruse dans 
son camp et les mit à mort. En s' emparant de Kiew, Oleg s'écria : « Cette 
ville sera la mère des villes russes! » 

Le monument consacré à la mémoire d' Askold s'élève, dit-on, a l'en- 
droit même où il a été assassiné. 

Notre promenade était terminée ; nous avions joui une dernière fois d'un 
des plus admirables points de vue que je connaisse; nous en avions joui en 
flâneurs et en paresseux, étendus sur les coussins d'une excellente voiture 
traînée par deux excellents chevaux. 

Nous étions revenus devant les jardins de TUniversité. Le jour baissait. 

— Voulez-vous voir une fabrique russe? me demanda M. de Molinari. 

— Très-volontiers. 

— A Demiewka! cria-t-il au cocher; et nous partîmes au trot dans la 
direction d'un vaste faubourg situé au pied de la colline, du côté opposé an 
Dniepr. — La, comme au Podol, la population est presque entièrement 
juive ; elle vit de commerce, et surtout de la vente de l'alcool. 

La voiture s'arrêta devant une énorme porte de bois solidement encas- 
trée dans de liantes murailles de briques jaune clair. Un storoje (portier) eli 
bonnet de peau de mouton, barbu comme un moine et botté comme un 
Kosak, vint nous ouvrir. 

Dans la cour intérieure, les hauts candélabres à gaz étaient déjà allumés. 
Une cloche tintait, annonçant la fin de la journée. Des groupes de jeunes 
filles, pieds nus, la chemise nouée au cou par un ruban de couleur, les 
tresses pendantes dans le dos, se dirigeaient de notre côté en chantant. 

Nous nous arrêtâmes pour les regarder et les écouter. Leur chanson 
disait : 

— Près du bois, du bois, du petit bois, — Volait une colombe au plumage bleuâtre; — Elle 
volait en roucoulant : — • Vole, petite colombe au p1uma{*e bleuâtre, — Vole vers la maison de 
mon père, — Porte-lui, petite colombe, la nouvelle, — Que mon mari m*a battue hier • — I/in- 
sensé m'a battue en me disant : — « Renonce, femme, ;i ta volonté, ù cette volonté que tu as 
héritée de ton père! » — Ah! dusses-tu me battre à me briser, je ne renoncerai pas h foire ma 
volonté! 

— Vole, petite colombe au plumage bleuâtre, — Vole vers la maixon de ma mère ; — Porte 
ïk ma petite mère, petite colombe, la nouvelle que mon mari m*a battue hier. — L*insensé m*a 
battue en me disant : — • Renonce, femme, ù ta paresse, à cette paresse que tu as héritée de ta 
mère! » — Ah! dusses-tu me battre à me briser, je ne renoncerai pas à ma paresse!... 



LES POMPIERS. — UNE FABBIQUE RUSSE. Il» 

Cette chanson, qui pouvait faire supposer que parmi ces jeunes femmes 
beaucoup avaient déjà goûté aux joies du mariage, retentissait dans la vaste 
cour noyée d'ombres avec la tristesse plaintive d'un chœur de prison- 
nières. 

— Où vont-elles? demandai-je a M. de Molinari. 

— Elles vont souper. 

— Siiivons-les. 

— Comme il vous plaira. 

Un long trottoir de planches, jeté sur le sol noir et boueux, nous con- 



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Muiioui (la village de Detniewka. 

duisit à un grand bâtiment dont toutes les fenêtres du rez-de-chaussée 
étaient éclairées. Là, sous les reflets jaunes des lampes à pétrole suspendues 
au plafond, une centaine de jeunes filles et de jeunes femmes étaient atta- 
blées devant d'énormes écuelles de bots ù demi remplies de cacha, qu'elles 
mangeaient avec une cuiller, au milieu des conversations et des rires. Plu- 
sieurs d'entre elles étaient fortjolies, avec leurs cheveux blonds ou châtains, 
leurs yeux bleus ou verts, leur tête éveillée et ronde d'oiseau, leurs joues 
roses et fermes comme des pommes d'api. 

De même que les ouvriers, les ouvrières vivent en commun et forment ce 
qu'on appelle des artels. — La fiibriquc leur fournit, au prix du gros, les 
denrées alimentaires que prépare une cuisinière engagée par l'association ; 
et, h la fin du mois, on déduit du gage la somme due pour ia nourriture. 



iiO I.A PETITE RDSSIE. 

La quote-part de cliaqtic ouvrière varie entre 2 roubles Iy2 et 3 roubles, 
l'our cette somme minime d'environ 8 francs', l'ouvrier et l'ouvrière russes 
mangent a leur appétit, quatre ou cinq fois par jour, du borsch *, de la soupi- 
aux champignons, du cacha * ; les jours maigres, du poisson scellé, et de lit 
viande, les jours gras; et ils boivent du kvass* à volonté. 

Les femmes ne sont engagées dans les fabriques que pour neuf mois. 

Les ouvriers des fabriques se recrutent encore comme on recrutait jadis, 
dans certains pays, les soldats pour le service militaire. On envoie un Juif 
qui s'en va, de village en village, enrùler les jeunes filles et les femmes les 
mieux portantes et les plus robustes, et qui les dirige par escouades, m leur 




donnant une petite avance, vers les fabriques et les usines do la capitale. 
Parmi ces ouvrières, beaucoup sont mariées; leur mari est soldat, ou bien 
il travaille dans une fabrique du nord. 

Les unions sont fréquentes entre ouvriers et ouvrières. Chaque dimanche, 
dans les usines et les fabriques dont le personnel est nombreux, on célèbre 
quelque mariage. Et comme chaque couple porte le costume particulier a 
sa province, on se croirait quelquefois transporté sur les bords du V'oiga, 
où les nouvelles mariées ressemblent, sous leur long voile blanc, avec leur 

■ Au coun actuel, jo rouble vaut ! fr. 50 c. 

^ Saujx pelile ruuienoe et (lolonaiie, aux clioux ajgrpa. 

^ Bouillie <le larranin. Lri gcni (lu peajile h préparent .ivre iIl> l'iiuîle noire de cbnnvre qui, .'t 
la luniiUP, leur fait perdre en piirtiB la vue. Dèt que la nuit arrive, bcaiifoup J'oiitricri n'y voiiDt 
plui. Les méilecins ruises iiiribucui celle ceciie partielle à l'emploi de l'huile do chanvre eommo 



* BoUfon trèg-rarrnlcfai«3Dle e< 






'C du pain n'iir fermEtitë, 



LES POMPIERS. — UNE FABRIQUE DDSSE. m 

coiffure en forme de diadème, h des madones de la vieille école alle- 
mande. 

Nous montiimes visiter le dortoir : une longue pièce, blanchie à la chaux, 
avec df ux rangées de lits de fer peints en vert, garnis d'un matelas, et des 
robes d'indienne à grands ramages, jetées dessus en guise de couverture. 
Tout cela très-propre et bien tenu. 

Une infirmerie est installée dans un corps de bâtiment séparé. 

Les hommes sont casernes dans une autre partie de la cour. Il y a là la 




Une centaine de jt 



écacllei de buis. 



maison des célibataires et la maison des gens mariés. La cuisine et le réfec- 
toire se trouvent aussi dans un pavillon spécial. 

Les hommes mariés occupent de petites chambres, ou plutôt des 
» coins u , séparés par de firéles cloisons élevées à mi-hauteur. Une porte 
mince, lézardée de fissures, ou un simple rideau, cache aux yeux l'intérieur 
de cette pièce étranglée où il y a juste assez de place pour un lit, une table, 
deux chaises, une armoire avec la vaisselle, et l'icône devant laquelle 
l'ouvrier fait sa prière avant et après ses repas, et matin et soir. Les diman- 
ches et les jours fériés, il allume la lampe suspendue devant l'image sainte. 

Les célibataires couchent sur des planches recouvertes d'une paillasse, et 



552 LA PETITE RUSSIE. 

le tableau que présente cet immense dortoir est loin d'être aussi sombre 
qu'on pourrait se Timaginer après avoir lu certains livres. 

« La situation des ouvriers russes est intolérable » , adit M. Lavigne dans 
son Étude sur le nihilisme. 

Rien de plus faux, et j'estime que l'ouvrier russe est dans une situation 
matérielle bien meilleure que celle des ouvriers français, anglais et alle- 
mand. En France, en Angleterre, en Allemagne, à mesure que se construi- 
sent les maisons « bourgeoises » , l'ouvrier n'est-il pas obligé de se réfugier 
dans des taudis infects, de s'entasser dans des pièces étroites, malsaines, 
sans air, ou de s'exiler dans les faubourgs? Toute une famille couche dans 
une seule chambre, qui lui sert à la fois de dortoir et de cuisine. 

L'ouvrier russe est aussi bien logé que le soldat; il ne paye ni son loyer 
ni son chauffage; s'il tombe malade, il est soigné gratuitement par le 
médecin de l'usine. Sa nourriture ne lui coûte presque rien. Aussi le prolé- 
tariat n'existe-t-il pas en Russie*. L'ouvrier est un paysan qui possède 
presque toujours, là-bas, au village, une petite chaumière et un lopin de 
terre; et, malgré sa faiblesse naturelle pour l' eau-de-vie, il est bien rare qu'il 
ne fasse quelques économies, ou qu'il n'envoie quelque argent aux siens. 
M. de Molinari me disait que dans la fabrique que nous visitions, beaucoup 
d'ouvriers étaient déjà à la tête d'un capital de plusieurs centaines de rou- 
bles, que l'administration faisait valoir pour eux*. 

Avant l'émancipation, le moujik qui venait s'engager comme ouvrier 
dans une usine ou une fabrique, ou qui voulait exercerun métier d'artisan, 
payait à son seigneur une redevance désignée sous le nom d'obrok, et il 
jouissait alors de la plus entière liberté. 

Les paysans russes ont une habileté et une sûreté de main merveilleuses. 
Il faut les voir, avec une simple hache, travailler le bois. Quelles décou- 
pures déhcates! quelles fines ciselures! Avec une hache, ils construisent 
une maison tout entière, dans laquelle il n'entre pas un morceau de fer, 
pas seulement un clou! Et les cochers, simples moujiks cependant, avec 
quelle adresse ne conduisent-ils pas leur attelage! Les embarras, les acci- 
dents de voitures ou de traîneaux ne se produisent presque jamais, même à 
Saint-Pétersbourg, à l'heure la plus animée de la promenade sur la Per- 
spective. 

Qiielques jours après son arrivée dans une fabrique, le paysan est déjà 
au courant du travail qu'on exige de lui, et il l'exécute comme s'il avait 

^ Avec le temps, il est évident qu*il se formera, comme il s'est formé chez nous, mais cette 
époque parait encore Incn cloi{>née. Il faudrait pour cela que les besoins de Touvrier ra^e aug- 
mentassent considérablement et qu'il y eût excès de population ouvrière, ce qui n*est pas le cas. 

* Un ouvrier gagne 10^ 12, 15, 18, 20 et 25 roubles par mois, suivant l'importance de son tra- 



LES POMPIERS. — UNE FABRIQUE RUSSE. tlZ 

passé par un long apprentissage. Un talent d'imitation qui égale celui du 
Chinois. Et avec cela, d'une douceur, d'une docilité, d'une patience, d'une 
obéissance qui font de lui l'ouvrier le plus facile à mener et à diriger. 
Ivrogne le dimanche, j'en conviens, mais c'est son seul défaut, et sa 
manière à lui de sanctifier le jour du Seigneur. 

— Mais je vais vous montrer, me dit M. de Molinari , un des kabaks ' où 
les ouvriers vont boire l'eau-de-vie. 

Nous sortîmes de la raffinerie, et, traversant la large chaussée, fleuve de 
boue quand il pleut, nous montâmes, de l'autre côté, quelques marches 
vermoulues. Le seuil usé d'une vieille isba franchi, nous nous trouvâmes 
dans une salle basse et nauséabonde, éclairée par une lampe à pétrole qui 
fumait. Derrière une planche servant de comptoir, un long Juif, maigre et 
pâle, a tournure de héron malade, sa petite calotte de velours sur la tète, 
nous attendait, une de ses mains sur l'anse d'une cruche d'eau-de-vie. Dans 
un coin, deux petits enfants assis à terre, la robe relevée pour ne pas la 
salir, jouaient avec une vieille savate. Les murs étaient noirs de saleté, et 
cependant ce kabak avait un luxe exceptionnel : quelques petites tables 
avec des escabeaux. Dans les cabarets ordinaires, le consommateur boit 
debout ou appuyé contre la muraille ; il n'y a ni chaises ni tables. 

— Wodha, de l'eau-de-vie! demanda M. de Molinari. 

Nous bûmes â la russe, c'est-à-dire d'un trait, les deux verres que le Juif 
nous servit. 

— Que dites-vous de cette eau-de-vie qui coûte quelques centimes le verre? 

— Elle est excellente. A Paris, avec un peu de caramel, on en ferait 
une fine Champagne à soixante centimes le petit verre. 

Un ouvrier qui veut s'enivrer complètement ne dépense guère plus de 
six kopecks (trente centimes). 

— Eh bien! petit père, comment va le commerce? Se soûle-t-on tou- 
jours beaucoup? demandai-je au Juif. 

— Tak, tak^^ me répondit le malin aubergiste en clignant ses yeux de 
chat et en agitant sa barbe de chèvre dans un branlement de tête affirmatif. 

En face de la raffinerie, il y a toute une rue de cabarets et de débits 
d*eau-de-vie. Les dimanches et les jours de fête, les ouvriers et les ouvrières 

vail; les ouvrières ne {^apnent que de 9 à 10 roubles^ et les enfants, employés ù des travaux 
faciles, 6 à 7 roubles. — La journée commence à 5 heures du matin et dure jusqu'à 6-7 heures 
du soir, avec une interruption d'une demi-heure pour le déjeuner et d'une heure et demie pour le 
dîner, à midi. 

^ Cabaret. 

^ Pas mal, pas mal. 



su LA PETITE RUSSIE. 

l'animent de leurs groupes pittoresques. Les jeunes filles qui travaillent 
pieds nus toute la semaine viennent, fraîches et pimpantes, chaussées de 
bottes bien cirées, luisantes comme des miroirs, s'asseoir sur les bancs, 
devant les kabiiks , oâ elles cassent des noisettes ou croquent des pépins de 
melon. Les ouvriers endimanchés, leurs longs cheveux retenus autour du 
front par une petite courroie, se promènent en sifBant entre leurs dents, 
les Petits Russiens, la chemise rentrée dans les pantalons; les 'Grands 
Bussiens, la chemise flottante serrée h la ceinture; quelques-uns jouent au 



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bouchon ou à pile ou face \ accroupis à terre, on en voit aussi qui se racon- 
tent des histoires. Il y en a qui dansent devant un joueur d'harmonica. Des 
marchands juifs rôdent autour de tous res groupes, offrant aux jeunes filles 
et aux enfunts des pains d'épice ornés de devises et de sentences. Le soir, 
les cabarets se remplissent, et tous ceux qui y entrent également. Les 
parties de cartes commencent aux petites tables. Les jeunes ouviiers offrent 
des tournées d'eau-de-vie aux jeunes ouvrières, et les vieux à barbe grise, 
attendris par les libations répétées, s'embrassent ii pleine bouche, en se 
jurant une amitié éternelle. 

Toute cette foule a l'ivresse tranquille et méloncolique. Peu de chants, 
et toujours des chants doux et tristes ; jamais de rixe ni de dispute. 



LES POMPIERS. — UNE FABRIQUE BUSSE. «5 

Va momeot avant que la fabrique ferme ses portes, on voit des pro- 
cessions d'hommes et de femmes qui traversent la rue en titubant; queU 
ques-uns se prêtent un appui mutuel, d'autres roulent à terre, mais se 
relèvent bientôt avec l'aide de Dieu. 



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Que n'a-t-on pas dit sur les causes de l'ivrognerie en Russie? Le pen- 
chant pour les liqueurs fortes est cependant chez le peuple russe moins uu 
vice qu'un besoin naturel et nécessaire, une exigence physiologique imposée 
par le climat, et une conséquence des conditions sociales dans lesquelles se 
trouvent et végètent les classes inférieures. Tous ceux qui ont voyagé en 
Russie savent qu'on ne résisterait pas au froid si, de temps en temps, on 



1S« LA PETITE RUSSIE. 

ne se mettait un peu de calorique dans le corps. Du reste, l'ouTrier, le 
moujik, qui s'enivrent le dimanche avec une demi-bouteille d'eau-He-vie , 
boivent moins que celui qui prend tous les jours trois ou quatre verres de 
liqueurs fortes en $e livrant à de beaux discours sur les progrès de la démo- 
ralisation populaire. 

Les moujiks ne sont que des ivrognes intermittents; et c'est encore un 
de nos préjugés de croire que le peuple russe est un peuple d'ivrognes. Le 
paysan , l'ouvrier, boivent beaucoup a la fois, parce qu'ils ne boivent que 
rarement. Il se passe souvent des semaines, des mois entiers, sans qu'ils 




touclient du bout des lèvres un verre d'eau-de-vie. ■■ Ceux qui ont faabité la 
Russie, a dît M. WyroubofF, savent combien il est rare d'y rencontrer, en 
été, des gens ivres a la campagne; ils n'ont ni les moyens ni le temps de 
boire. Dormant souvent, pendant des semaines entières, sous une misé- 
rable tente ou sur un chariot, à six ou sept lieues de chez lui, au milieu 
des champs, où tout lui manque, jusqu'à l'eau potable, le paysan russe 
devient un modèle de sobriété, travaillant constamment, travaillant jour 
et nuit, travaillant même le dimanche. ■ 



La proportion habituelle des cabarets est bien moindre en Russie d'Eu- 
rope que chez nous : on pe compte dans ce pays, qui passe pour le paradis 



LES POMPIERS. — UNE FABRIQUE RUSSE. 117 

des ivrognes, qu'un cabaret par quinze cents habitants. Beaucoup de vil- 
lages de la Grande Russie n'ont pas de débit d'eau-<le-vie. Dans les gouver- 
nements de Pétersbonrg, de Jaroslaw, de Vilna, il y a un cabaret par 
sept villages ; dans celui de Pskv, un par vingt villages. Et la plupart de 
ces kabaks sont de petites boutiques où dix personnes peuvent à peine 
tenir ensemble. Pour boire un verre cl'eau-dc-vie, le paysan est obligé 
d(! faire trois ou quatre lieues de chemin ; et quand il arrive a la source 
désirée, la soif qu'il éprouve est semblable à celle de l'Arabo traversant le 
désert. 




Cbariot kalraonck da b Pelile Riuûa. 




DEUXIEME PARTIE 

LA GRANDE RUSSIE 



CHAPITRE PREMIER 

DE KrEW A TOULA. — ONE VILLE DE PROVINCE. 



k'tles eglisL's 
aux dûmes 
bleus et aux 
clochers d "or; 




liiin; violrnce pour me séparer de 
iilte société intelligente et aimuble 
ijiii m'avait si gracieusement ac- 
itii'illi. Les Russes et les Polonais 
mit pour l'étranger une aFfiibilité 
rxijuise. Voyager dans leur pays, 
quand on y a quelques amis, c'est 
une fête continuelle. 

M. Boudkewilch, dont nous ad- 
mirerons ci:rtaincment un jour quelque toile au Salon, m'accompagna 
jusqu'à la gare et me pria, en souvenir des journées que nous avions passées 



Î30 LA GRANDE RUSSIE. 

ensemble à la Lawra, d'accepter une petite \ue qu'il avait prise dans la cour 
du couvent. Un tableau grand comme la main , mais un chef-d'œuvre de 
plein air, de lumière, de vérité. 

Le train partit avec mille précautions. Il transportait un si gros person- 
nage, incarnation de la fortune de TÉtat, M. Greith, ministre des Bnances 
de Fempire, qui avait logé dans le même hôtel que moi, et que des {gen- 
darmes à pied et à chcîval avaient sans cesse gardé comme un coflFre-fort! 

Lentement allait le train; mais j'aurais voulu qu'il allât plus lentement 
encore. Penché hors d'une fenêtre du wagon , j'embrassais d'un dernier 
regard d'adieu et de regret le splendide panorama de Kiew déroulant au 
milieu des arbres, sur ses collines fuyantes, ses palais rouges, ses éj^lises, 
ses couvents aux murs bigarrés de fresques, ses maisons au toit vert, éta- 
gées en villas sur des gradins succcîssifs et somptueusement ombragées. 

Sous un coup de soleil, les dômes et les clochers de la Lawra étincelaient 
et flamboyaient, panais à des diadèmes et a des mitres d'or. L'automne, 
sur ce paysage adorable?, répandait ses gradations et ses variétés pleines de 
couleur et d'harmonie. Dans le ciel, ouaté de quelques nuages, un vol de 
pigeons glissait, léger et comme effacé, mettant dans le bleu élyséen de 
l'air d(î tout petits points blancs, à peine perceptibles, semblables à des 
âmes d'enfants qui s'envoleraient de la terre. 

Le train traversa le Dniepr sur un superbe pont de fer. A gauche, les 
maisons badig(»onnées de jaune et de ros(î du Podol se groupaient pittores- 
quement au bord du flcnive, comme des baigneuses sous leur peignoir 
bariolé. Des embarcations diverses, voiles carguées, étalent à l'ancre, 
tandis qu'au large descendaient rapidement, avec des ondulations de ser- 
pent, de longs radeaux de bois de bouleau, à l'écorce luisante comme des 
écailles * . 

Dans le port, je reconnus la Sainte-Olga^ ^ ce joli vapeur sur lequel j'avais 
fait la veille une si charmante excursion aux monastères de Kitajew et de 
Golaséjewka, à douze kilomètres en aval de Kiew. L'aimable M. Dop- 
pehneyer, directeur de la Société de navigation du Dniepr, avait organisé 
cette partie, qu'embellissait la présence de quelques dames. Un déjeuner 
exquis, arrosé de vins tirés de derrière les fagots, nous avait été ser\'i 
sur le pont du bateau. Un esturgeon péché devant nous donna sa chair 

1 Ces radeaux viennent des forêts de Riansk, gouvcrnoment de Smolensk. Ils descendent les 
cliiitcs du Dniepr pour aller à Rerson et à ?9icolaijefF, où ils sont employés pour la marine. Les 
flotteurs vivent souvent deux mois sur leurs radeaux sans mettre pied à terre. Le cbef de l'expé- 
dition se tient sous une hutte. Le propriétaire de la flottille est toujours un Juif. 

^ Tous les vapeurs qui font le service du Dniepr portent des noms de saints ou de saintes, à 
cause des nombreux pèlerins qui choisissent de préférence ce mode de transport. 




DE RIEW A TOULA. — USE VILLE DE PnOVINCE. 231 

délicate après nous avoir donné ses œufs'. L'esturgeon du Dniepr, noble 
frèn; de celui du Volfja, jouit de la considëration la plus distinguée parmi 
ir;s gourmets. 

Le couvfiitde Kitajew est une sorte de Souvelle-Calédonie monacale. On 




t u c h| Jji.uejluof apl,i«). 

y envoie les liévérend.s Pères qui ont une dévotion exagérée pour Teau-de- 
vie, et qui oublient que pour gagner le paradis en l'autre monde, il faut 
renoncer en celui-ci ù beaucoup de jouissances. Dans celte colonie péni- 
tentiaire, les condamnés des tribunaux ecclésiastiques sont astreints à un 

' On uit que le caviar n'eit pal aatra cboie que lei mut* ils l'calut^on mI». 



MI LA GBAKDE BUSSIE. 

travail force : ils plantent les choux, récoltent les pois et les pommes de 
terre que mangent les moines de Kiew. Us s'occupent aussi de Tëlève des 
abeilles et fabriquent avec la cire des ruches les cierges qui se vendent si 
bien aux pieux visiteurs delà Lawro. Six auberges dépendent du domaine 
de Kitajew et sont louées à des Juifs, mais fréquentées par des chrétiens. 

De là, à travers un bois mélancolique, enseveli dans un demi-jour cares- 
sant et vaporeux comme un bois de Corot, par un sentier bordé de mousse, 
nous nous rendîmes au couvent de Golaséjevrka, perdu au fond d'une vallée 




Scierie rnitir[ue prèi du couTBnt de Golaaéjowka. 



sombre, dans une Thébalde verte. Au bout des grandes allées froides et 
solennelles, noyées dans un recueillement d'église, des moines solitaires 
passaient, se détachant en petites silhouettes noires sur la clarté bleue 
d'une clairière lointaine. Une tristesse d'hiver enveloppait déjii le grand 
bois, qui préparait son lit de feuilles sèches comme pour s'y endormir; 
les verdures s'écreulaicnt, et sous nos pieds la terre était froide. Nous des- 
cendîmes une pente escarpée uu bas de laquelle , au milieu de broussailles 
aux feuilles résistantes et de robustes chênes, miroitait ta glace ovale d'un 
étang aux eaux couleur d'acier Fondu. Un ruisseau, qui s'échappait de l'étang, 
taisait tourner, un peu plus loin , ta grande roue de bois d'une scierie rus- 
tique. Par une échappée, on apercevait le couvent, derrière les sapins qui 
le cachaient de leurs draperies de deuil. Pas un cri d'oiseau ne déchirait 



DE KIEW A TODLA. — UNE VILLE DE PROVINCE. S35 

le silence pesant sur ce funèbre lie» d'exil; et l'on eût dît que le vent 
lui-même avait peur de toucher du bout de son aile la surface morne et 
immobile des étangs qui entourent cette triste solitude, comme pour retenir 
ceux qui y demeurent et éloigner ceux qui eo approchent. 



Tandis que là-bas, au loin, le Dniepr ressemblait à une coulée d'argent 
refroidie, tous ces souvenirs palpitaient autour de moi. Dans la douceur 
molle et blanche d'une brume neigeuse, la ville de Kiew s'évanouissait, et 




Voici cependant uoe petite iiba rccourerle de chaume... 

ses clochers d'or s'éteignaient comme de grandes lampes de cuivre dont on 
baisse la mèche. 



Pour ne pas me séparer complètement de la ville disparue, je me mis à 
relire cette lettre inédite de Balzac, adressée à H. de YouzefFovitch , alors 
vice-curateur de l'Université de Kiew, qui m'avait permis d'en prendre 
copie : 

• Vianchonnia, 8 octobre ISU. 
• MOKSIEUI, 

« Je n'ai pu déplier et voir qu'ici les charmantes vues de Kiew que vous 
m'avez fait l'honneur et le plaisir de m' envoyer ; je vous adresse donc mes 
remerclments, que je vous prie d'agréer malgré ce retard involontaire. Je 



234 LA GRANDE RUSSIE. 

n'avais pas besoin, Monsieur, de ce souvenir matériel pour me rappeler 
Taccueil bienveillant que vous et toutes les autres autorités de cette vaste 
capitale avez daigné me foire et que je crois mériter pour ma sincère adnai- 
ration de la Russie. Mais je placerai Kiew, à mon retour, parmi les villes 
que j'aime a revoir, et dont les paysages ornent ]*escalier de ma maison. 
Alors, si quelquefois je passe, je reviens; ou si je suis chargé de soucis, 
Kiew et ses coupoles, Kiew et ses collines avec ses jardins et ses trésors, 
Kiew me sourira, dispersera les ennuis de la journée. 
« J'ai l'honneur de me dire 

« Votre très-humble et tout à vous 

a De Balzac » 

On sait que Balzac avait épousé une Petite Russienne, madame de 
Hanska, morte récemment à Paris. Le mariage avait eu lieu à Berditschev?'. 

Ce tableau d'un Kiew lumineux, éblouissant, beau comme on se figure 
une ville de conte oriental , rendait plus pénibles et plus tristes à mes yeux. 
les mornes solitudes dans lesquelles nous étions entrés. 

Point de village, point de clocher, pas une seule chaumière avec son 
groupe bavard de paysannes, pas de routes, pas de champs, rien que de» 
plaines mornes, d'un brun sale ou couleur de bistre, trouées çà et là de 
mares semblables à des plaies purulentes; et, au ciel, quelques nuages 
échiquetés qui pendaient. 

Voici cependant une petite isba recouverte de chaume, à l'entrée d^une 
forêt de pins dont les troncs ont une couleur fouve de vieil or. Quelques- 
chevaux y broutent une herbe jaune, dure et roide comme des soies de 
porc. Un sifflement de la locomotive met en fuite le troupeau sauvage : il 
disparait au galop, la crinière hérissée, les oreilles droites, la queue au 
vent. 

Puis c'est de nouveau la plaine nue, d'un vert mourant, dans la tristesse 
de l'agonie de l'automne. Des corbeaux tombent sur les pâleurs de Thorizon 
comme de grosses larmes noires. Le paysage prend un aspect de cimetière^ 
L'âme est serrée dans une angoisse. 

Enfin, vers le soir, une envolée de pigeons domestiques, et quelques 
moulins à vent, plantés çà et là comme des guérites de factionnaires, nous 
annoncent l'approche d'un village. Les pauvres moulins ! Comme leur aile 
bat tristement, avec un air piteux d'oiseau malade! Ils n'ont rien de cette 
gentillesse et de cette coquetterie du joli moulin à vent de Hollande, qui 
babille avec le vent comme une amoureuse avec son amoureux, et qui 
tourne gaiement, si gaiement, comme un grand papillon ivre d'avoir trop 



DE KIEW A TOULA. — UNE VILLE DE PROVINCE. Î35 

bu au calice des fleurs! Et rien non plus, dans ces moulins dont le che- 
valier de la Manche se serait détourné avec mépris , rien non plus de cette 
physionomie débonnaire du moulin de la Galette. Ces moulins russes ne 
semblent faits que pour broyer du noir ! 

A la gare , pendant qu'on empile sur la locomotive une nouvelle provi- 
sion de bois de bouleau, des enfants à demi nus s'approchent des wagons ; 
ils s'inclinent, se signent, et nous demandent Taumône. Un pope en longue 
riassa violette , sale et déchirée , les cheveux tombant comme une crinière 
sur ses épaules, la barbe crépue et noire comme de Tastrakan, la figure 
allongée et maigre , chaussé de bottes trouées , passe tout le long du train 
en secouant sous les fenêtres, avec un bruit rude de vieille ferraille, une 
grosse tirelire en fer-blanc rouillé, munie d'un cadenas. Le pauvre diable a 
bien plus Tair de quêter pour lui que pour son église ! 

Nous reprenons notre fastidieux voyage au milieu d'un pays d'une plati- 
tude et d'une monotonie désespérantes. Dehors, le froid devient de plus 
en plus piquant. On sent déjà l'haleine glacée de 1 hiver, qui descend du 
pôle à grandes enjambées. Dans le ciel gris de plomb, lu neige est suspen- 
due, prête à tomber. Mais à rintérieur des wagons, la température est 
chaude et agréable. On se croirait assis au coin du feu, dans le salon d'un 
paquebot transatlantique. Nous sommes là une quarantaine de voyageurs, 
commodément installés dans de larges fauteuils ou sur des divans de 
velours vert. Quelques-uns jouent aux cartes; d'autres font du thé dans un 
petit samovar de voyage ; des dames en cheveux sont absorbées dans la 
lecture d'un roman français. J'ai pour voisins un officier qui a longtemps 
séjourné à Constantinople, avec sa femme. La nuit venue, quand on allume 
les grosses bougies des lanternes, l'ordonnance vient dresser le lit de ma- 
dame. Il étend des draps et dispose des coussins sur la banquette-divan ; 
puis la voyageuse ôte ses bottines, ses bas, se met en jupon, passe une 
camisole, s'enveloppe dans un chàle et se couche, comme si elle était chez 
«lie ou dans une chambre d'hôtel. Chacun déballe sa literie et pré])are son 
lit le mieux qu'il peut. Enfin les dernières cigarettes s'éteignent dans le 
wagon chauffé comme une serre ; une somnolence alourdit toutes les têtes, 
•et des ronflements accompagnent bientôt en sourdine les ronflements de 
•contre-basse de la locomotive. 

. « La nçige! la neige! » tel fut le cri que poussa le lendemain tout le 
wagon en s' éveillant. 

Elle couvrait l'immensité de la plaine de sa pelisse de satin aux cassures 
chatoyantes et aux blancheurs sans tache. A voir ce grand nivellement 



MO 



LA CHANOE BDSSIE 



Itlanc, ou chaque objet se découpait sans ombre, nettement, sur les eofon- 
ceuieiits du bleu frileux de l'horizon, on eût dit un paysage de crème gla- 
çon, iivec des arbres en caramel et des maisons en chocolat saupoudrées do 
sucre. 

IJiiand le soleil parut, il fit Heurir des roses sur les pâleurs froides de la 
neifje ; et celle-ci rougit comme rouyit le front d'uue vierge sous un premier 
baiser. Puis, par gradations d'une délicatesse exquise, celle rou(|eur pii- 




dic[ue et alarmée s'évanouit en des nuances d'opnlo tendre, s'hiirmoni.sanl 
avec les tons violets et doucement effacés d'un ciel couleur gris de perle. 
Dans les pays du Nord, la neige est si pure et si belle que, loin de pro- 
duire une impression de tristesse , elle est comme une joie et une poésie 1 
Klle a la gaieté claire et charmante du marbre. Les lys ne sont pas plus 
blancs et plus chastes que ses blancs flocons. Les arbres, ornés de pende- 
loques et de girandoles de givre, ressemblent a de grands candélabres en 
verre de Venise -, et la terre, parée de la robe nuptiale que lui a tissée l'hiver, 
tait songer a une pâle fiancée menée à l'autel. — Et puis la neige, n'est-te 
pas la vraie Russie, la Russie i-évce, la Russie montrant son bon sourire 
d'enfant sous les mousselines floconneuses de son berceau? 



DE &IEW A TOULA. — ONB VILLE DE PROViriCE. tt7 

Sur la neige durcie , voyez comme les traineaux glissent légers et silen- 
cieux! Par une nuit étincelonte d'étoiles, parcourez au galop d'une légère 
tro'ika ces espaces gelés et vagues où il n*y a ni routes, ni ponts, ni villages, 
et vous sentirez cette saine volupté du froid , cette sensation délicieuse de 
l'iufîni et de l'inconnu, vous serez pris de ce qu'on a sï bien appelé ■ le 
vertige du nord » ! Quand le traîneau est ainsi emporté dans un tourbillon 
rapide, vous n'êtes plus sur la terre, vous êtes dans l'espace, dans \es 




Intérieur de wagon 



nuages, dans la lune ! Il vous semble que c'est un ballon qui vous enlève, et 
que, dans son vol, il effleure la couche argentée des nues. 

En regardant ù travers les doubles fenêtres de notre wagon , nous nous 
demandions si nous n'étions pus au milieu des déserts glacés de la Sibérie, 
et si nous n'allions pas bientôt découvrir le pôle. Autour de nous, tout était 
blanc, tout était vide et immense. Enfin les arêtes pointues de quelques 
isbas trouant la neige suspendue sur elles en amples draperies, nous rappe- 
lèrent que nous étions entre Kiew et Moscou. 

Une gare se montra. Nous nous y arrêlàmes quelques minutes. 

L'ordonnance de l'otBcier descendit pour aller chercher du .thé, après 
quoi i) procéda à sa toilette. Il demanda un demi-verre d'eau , le prit dans 
sa bouche, et le renvoyant par gorgéesdans ses deux mains, il se lava lafigure. 



2)S LA GRANDE HUSSIE. 

Après avoir bu son thé, ma voisine s'habilla. Troussant sa jupe sur ses 
jambes grêles, elle mit ses bas, chaussa ses souliers découpés, endossa une 
|)elisse en guise de robe de chambre, se lissa les sourcils avec ses doi{;ls 
«nouilles de salive, s'enduisit le visage de cold-cream, se tamponna les 
joues avec une houpette, puis s'essuya avec son mouchoir. 

Vers dix heures , nous arrivâmes à Orel , ville commerciale importante 
2sur rOka et TOrbik. On y fait de grandes exportations de blé ; les maisons, 
^poudrées à frimas, s'étendant sur un très-vaste espace, grimpent jusqu'au 
commet de la petite colline que baignent les deux rivières. 

Après Orel, Toula. Comme Kiew, c'est une des plus vieilles villes de la 
nussie; mais à la voir, on la dirait née d'hier. 

Aucun monument ancien , rien qui vous parle des Splendeurs ou dé la 
-décadence du passé. En Russie, l'histoire n'est pas écrite sur les murs des 
maisons qui sont en bois et que les incendies détruisent si souvent. 

Toula, jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, a été tour à tour rava- 
gée par les Tartares et les Polonais. Il lui reste cependant sa forteresse 
43U Kremlin, avec ses deux catliédrales. Sa manufacture d'armes, créée 
|)ar Pierre le Grand, occupe aujourd'hui plus de >t,000 ouvriers et 
i,000 maires armuriers. On y travaille jour et nuit depuis que l'alliance 
<les trois empereurs a consolidé la paix. Les premiers ouvriers de cotte 
manufacture furent des paysans, des serfs de la Couronne, que le tzar 
novateur exempta du service militaire et de toute redevance. 

Il les logea , avec leurs familles , dans de petites maisons formant une 
véritable cité ouvrière, et leur alloua un salaire de cinq roubles par mois. 

En Russie, presque toutes les villes de province se ressemblent. Qui en a 

vu une, les a vues toutes. Ce sont de grands villages, aux ruelles boueuses, 

.sans trottoirs, aux maisonnettes en bois de bouleau ou en briques, à un 

seul étage, moroses et rechignées, séparées les unes des autres par des 

«nclos et des cours rustiques. Un air d'ennui, de solitude, répandu partout 

et sur tout. Pas de cafés, encore moins de restaurants. Quelques hôtels qui 

ne sont que de tristes auberges, et un cercle. Mais un cercle de province, 

-en Russie, est une de ces choses bouffonnes qui semblent faites pour la 

^comédie. On en peut juger par le règlement suivant, affiché dans la grande 

salle du club de TchernigofF : 

i** Il est défeDdu d'entrer au club avec des bottes goudronnées. 

2^ Il est défendu aux marcbands de fréquenter le» clubs avec les vêtement;» qu'ils portent ordî* 
- nairrment, ceux-ci étant imprégnés de diverses odeurs désagréables telles que poisson, ca'r, gou* 
--dron, etc. 

3* On doit se présenter aux soirées dansantes avec des vêtements convenables, c'est-à-dire 
^confectionnés seulement avec de l'étoffe noire. 



DE KIEW A TOULA. — UNE VILLE DE PROVINCE. tZ^ 

4^ En cas de maarais temps, c'est-à-dire lorsque les rues sont boueuses 9 tous les membres dit 
club et les invités érentuels sont tenus de porter des galocbes, afin de ne pas salir les planchers. 

5® La tenue de rigueur pour les soirées dan8;intes qui ont lieu au nouvel an et à Pâques est 
Thabit; quiconque se présentera en veston de velours ou avec une cravate verte sera passible- 
d*une amende de 50 roubles, dont le montant sera affecté au payement des musiciens. 

6^ Il est eipressément défendu à MM. les membres du club de se moucber avec les rideaux, 
pendant les soirées dansantes ; quiconque sera pris en contravention sera ignominieusement cbassc- 
du club. 

70 II est défendu de fumer, pendant les soirées dansantes, dans la pièce réservée aux dames» 
Tout contrevenant sera puni d'une amende de 25 kopecks, dont le produit servira à Tacbat de 
poudre de riz et d*eau de Cologne pour les dames. 

8^ Il est défenJu de danser le cancan pendant les quadrilles et, en général, de sortir des bornes- 
des convenances. 

9® Dorénavant les cavaliei-s devront se servir du mot ■ merci » pour remercier leurs dame» 
après les danses, et resprcssion • spasibavain « (remerciment russe usuel) ne sera plus tolérée» 

10* Il est sévèrcm!*nt défendu de sVnivrer jusqu'au sortir dos bornes de la décence, comme- 
cela s*e.4t pratiqué jusqu'à présent; le cas échéant, le buffetier du club qui aura servi les boissons- 
sem puni d'une amende de 3 roubles pour chaque personne ivre, et le produit de ces amendes- 
sera affecté à la fondation d'une bibliothèque. 

i 1<* ]1 cât interdit de se quereller et de se casser la figure (ii'c) en jouant aux cartes. 

12* En cas de querelle au billard, il e)t sévèrement défendu de frapprr son partenaire avec 1» 
queue de billard, sous peine d'une amende de 40 kopecks |>our chaque coup porté. Le produit 
de cette amende sera consacre au payement des gages du secrétaire, etc. 

La place du marché, au milieu de laquelle se trouve le bazar de la ville 
— le gostinoi dvor — offre seule un peu d'animation. 

Quand le sol est sec et qu'il fait beau, la « socitîté » s'y promène. 

On voit là des fonctionnaires roides comme des potences, les moustaches* 
huileuses et mal teintes, le cou serré dans une cravate noire, la tête cou- 
verte de la large casquette plate couleur vert bouteille ; des magistrats qui 
marchent à petits pas , sur leurs jambes courtes , les bras arrondis en anse 
de cruche , portant avec un essoufflement poussif leur panse rebondie et 
leur grosse tête molasse. 

La jeunesse dorée de la ville est représentée par de grands efflanqués^ 
maigres comme des échassiers, la raie descendant jusque dans la nuque, le 
lorgnon à Toeil, la cravate bariolée, la chemise brodée a jour, le veston, 
marron et les pantalons à carreaux. Des servantes malpropres qui vont aux. 
provisions, le panier au bras, un mouchoir rouge noué sous le menton , ne 
])cuvent donner aucune idée du beau sexe, qui reste au logis, ayant con- 
servé quelque chose des habitudes sédentaires de TOrient. De temps en 
temps, un pauvre diable de moujik, à la touloupc (pelisse courte) grais- 
seuse et déchirée, quitte, en titubant, le seuil d'un cabaret borgne. Si, 
par hasard, un pope vient à passer avec les saintes images, précédé de la 
croix et accompagné d'un enfant de chœur qui tient T encensoir, tous ces 
gens se jettent a genoux, et, dans les sombres boutiques du bazar, les mar- 
chands qui jouent aux cartes ou qui lisent de belles histoires, interrompent 
bien vite leur partie, pour se découvrir et se signer. 



ItO I.A GRANDE nOSSIE. 

Tout autour de la place s" avancent , avec des airs d'importance , les mai- 
sons des notables de l'endroit. A sa façade de bois recouverte de chaux 
détrempée par la pluie, on reconnaît la maison de ce t'>-thagorovilcIi Tcher- 




tokoutski, type de l'homme important de province, dont Gojjul a Irutt' 
un si amusant portrait. 

Pythagorovitch est le plus fameux orateur en temps d'élection. 11 pos- 



DE KIEW A TOOLA. — USE VILLE DE PUOVIKCE. t^l 

sède un équîpajje très-étégant; il a servi dans un régiment de cuvalcrie; il 
y il même passé pour un des oFRciers les plus accomplis , s'étant constam- 
ment montré à tous les bals et soirées partout où son régiment avait pris 
ses quartiers. Du reste, on peut demander de ses nouvelles à tontes les 




demoiselles des gouvernements de TambofF et de Simbirsk. Il aurait pro- 
bablement répandu sa renommée dans d'autres gouTemements, s'il n'avait 
dû quitter le service à la suite d'un de ces cas qu'on appelle une histoire 
désagréable. A-t-il reçu ou donné un soufflet? C'est ce qu'on n'a jamais pu 
savoir; mais ce qui est indubitable, c'est qu'on le pria de demander son 
congé. Cependant cet incident n'a eu aucune suite fâcheuse pour la consî- 



242 LA GRANDE RUSSIE. 

dération dont il avait joui jusqu'alors. M. Tchertokoutski porte constam- 
ment un habit à taille très-baute, a la façon des uniformes militaires, des 
éperons aux bottes et des moustaches sous le nez, pour ne pas donner lieu 
aux gentilshommes de penser qu'il a servi dans Tinfanterie, arme à laquelle 
il prodigue les dénominations les plus méprisantes. 

Il fréquente les nombreuses foires où affluent les bonnes d'enfants et de 
gros propriétaires qui s'y rendent en britchkas, en tarentasses et autres véhi- 
cules d'un aspect si étrange, que personne n'en a jamais vu de pareils, 
même en rêve. Il devine au flair l'endroit où est cantonné un régiment de 
cavalerie, et il part aussitôt se présenter à MM. les officiers. Aux élections, 
il donne toujours un grand diner à la noblesse, pendant lequel il déclare 
qu*il mettra tous les gentilshommes sur le même pied si on le fait maréchal 
de la noblesse. D'habitude, il se conduit en grand seigneur. Sa femme — 
une assez jolie personne — lui avait apporté en dot deux cents paysans et 
quelques milliers de roubles. H employa immédiatement cet argent à l'achat 
de six beaux chevaux, de serrures en bronze doré et d'un singe apprivoisé ; 
de plus, il loua un maître d'hôtel français. Les deux cents paysans de ma- 
dame, ainsi que les deux autres centaines de paysans appartenant à mon- 
sieur, furent mis en gage à la banque '. 

Ce seigneur comme il faut, ce petit boïar ruiné végète aujourd'hui pau- 
vrement dans la maison délabrée que son père lui a laissée dans la capitale 
de la province. Il ne travaille pas; fataliste comme un Vieux Russe, il attend 
des « temps meilleurs » . Maintenant qu'il n'a plus rien à perdre, il sympa- 
thise secrètement avec les socialistes; et un jour, qui sait? il entrera peut- 
être dans le mouvement. 

Dans cette autre maison u à joyeuses fenêtres » , avec sa porte cochère 
entrouverte qui laisse voir une grande cour et le bout d'un jardin, doit cer- 
tainement demeurer Tatiane Barissovna, ce type de la femme de province 
si admirablement décrit par Tourgueneff. Tatiane habitait jadis la cam- 
pagne, dans un village; se faisant vieille, elle a émigré dans la ville. — 
Montons le perron à auvent qui conduit chez elle. Mais la voici elle-même 
qui ouvre son vasistas et nous salue de la tête... Laissons le romancier 
russe nous la présenter et nous la dépeindre : « Tatiane Barissovna est une 
femme d'environ cinquante-quatre ans; elle a de grands yeux pers un peu 
saillants; le nez un peu épaté, la joue vermeille et un menton a deux 
étages. Sa physionomie reluit de douceur et de bonté. Elle a eu un mari, 
mais si peu de temps qu'on ne se rappelle pas l'avoir connue autrement 

^ Gogol, tradaction de M. L. Vurdot. 



DE KIEW A TOULA. — UNE VILLE DE PROVINCE. 243 

que veuve. Elle ne sort presque point, entretient fort peu de relations avec 
SCS voisins, ne reçoit guère et n'aime que la jeunesse. Elle est née de gen- 
tilshommes fort pauvres et n'a reçu aucune éducation ; en d'autres termes, 
elle ne sait pas le français, et n'a pas vu, je ne dis pas Pétersbourg, mais 
Moscou... Eh bien, malgré ces taches, elle s'arrange d'une manière si 
simple et si sage dans sa vie, elle a une manière si large de penser, de 
sentir, de comprendre les choses, elle est si peu accessible aux mille fai- 
blesses ordinaires des pauvres bonnes dames de la province, qu'ensuite on 
ne peut s'empêcher de l'admirer. Elle reste étrangère à tous les caquets de 
la localité, ne crie pas, ne mord pas, ne s'indigne point, ne suffoque point, 
ne frémit point de curiosité... Envie, jalousie, aversion, engouement, 
inquiétude de corps et d'esprit... tout cela lui est inconnu... Convenez que 
c'est là une merveille. Elle est chaque jour, dès onze heures, en robe ou en 
capote de taffetas gris de fer et en bonnet blanc à longs rubans pensée; elle 
aime à manger et à faire manger, mais elle mange modérément et soufFrc 
qu'on Timite. 

« liGS conserves, les fruits, les salaisons sont confiés à la gouvernante de 
sa maison. De quoi s'occupe-t-elle, et comment remplit-elle sa journée? 
Elle lit peut-être? demandercz-vous. Non, elle ne lit pas, et, à dire vrai, 
c'est à d'autres qu'il faut songer quand on imprime un livre. 

« Si, en hiver, ello se trouve seule, notre Tatiane Barissovna se tient 
assise près d'une fenêtre et tricote paisiblement son bas; Tété, en pareil 
cas, elle va et vient dans son jardin , où elle plante et arrose des fleurs, fait 
écheniller ses arbres, mettre des tuteurs à ses arbrisseaux, sabler ses allées; 
puis elle peut jouer des heures entières avec la gent emplumée de sa basse- 
cour, avec de petits chats, et les pigeons qu'elle nourrit elle-même. 

« Elle s'occupe très-peu du ménage; s'il lui tombe a l'improviste quel- 
que bon jeune voisin, la voila toute heureuse : elle l'établit sur son divan, 
le régale de thé, écoute ses récits, quelquefois lui donne de petites lapes 
d'amitié sur la joue, rit de bon cœur de ses saillies et parle elle-même très- 
peu. Avez-vous du chagrin, vous est-il arrivé malheur? elle vous console 
par des mots bien sentis , elle vous offre différents avis toujours pleins de 
bon sens. Que de gens, après lui avoir confié leurs secrets de famille, leurs 
peines de cœur, se sont si bien trouvés de s'être ouverts à elle qu'ils inon- 
daient ses mains de leurs larmes ! Le plus ordinairement elle se tient assise 
devant son hôte, la tête légèrement posée sur la main gauche, regardant 
face à face son interlocuteur avec tant d'intérêt, lui souriant de si bonne 
amitié, qu'on ne peut guère manquer de penser : — Ah! que tu es une 
excellente femme, Tatiane Barissovna! Va, je ne te cacherai rien de ce qui 



LA GRANDE ItUSSIE. 



me pèse snr le cœur. Dans ses bonnes petites chambres, on est si bien 
qu'on n'en voudrait pas sortir; dans ce ciel-là, le temps est toajonrs an 
beau fixe ' ! • 

Il y a, dans la petite ville russe, bien d'autres types encore qui, loin de 




Felilt bonrQeuÎM de la Giande Rutub. 

tout contact étranger, se conser\'cnt dans leur originalité primitive; fibres 
caractéristiques qu'on ne rencontre pas ailleurs, et qui donnent à la litté- 
rature russe un charme si étrange, un cachet si particulier. 

La vie , dans les villes de province , comme l'a fort bien fait remarquer 
M. A. Leroy-Beautieu, est encore moscovite, à demi orientale, à demi asin- 

' Mc'moirts d'un gtnlUhommt nuit. 



DE KIEW A TOULA. — UNE VILLE DE PROVINCE. t43 

tique. Les représentants de la haute classe ont seuls des habitudes euro- 
péennes; la masse des citadins est, par Téducation et les goûts, par les 
usages comme par Tesprit, demeurée voisine des habitants de la cam- 
pagne. Dans ces villes, souvent improvisées de toutes pièces et parfois déjà 
populeuses, les paysans sont nombreux et les mœurs restent h demi rurales. 
Il n'y a le plus souvent ni bourgeoisie à notre sens français du mot, ni 
])lèbe urbaine, comparable à la population ouvrière de nos grandes cités 
et de nos faubourgs ' . 

Pierre le Grand et Catherine II, frappés du rôle que la bourgeoisie ou le 
tiers état jouait en France et en Allemagne, voulurent l'introduire dans 
leur pays, mais leur tentative ne réussit guère. Que fit Catherine? En vingt 
années, elle créa 216 villes nouvelles. Voici ce qu'étaient ces villes : au 
milieu des deux ranrgées de cabanes et d'isbas d'un grand village, on avait 
construit une affreuse maison carrée pour le tribunal, la police, la prison 
et les fonctionnaires; et la ville avait été déclarée « ouverte » . 

D'après Tédit impérial, qui subsiste encore aujourd'hui, les habitants 
des villes se divisent en deux groupes principaux, formant la classe inter- 
médiaire entre celle des nobles et celle des paysans. Il y a d'abord les 
marchands privilégiés, puis les petits commerçants, les artisans de toute 
sorte appartenant aux différents genres de métiers et de corporations, et 
les mestchane, c'est-à-dire les petits bourgeois, les citadins vivant d'une 
petite industrie ou do métiers manuels. Mais, en dépit de l'étiquette, cette 
dernière classe, qui forme le gros de la population des villes, n'a absolu- 
ment rien de « bourgeois » dans son caractère, dans ses mœurs, dans son 
existence. 

Les mestchane, encore astreints à la vie incertaine et précaire de l'ou- 
vrier, formeraient plutôt le prolétariat des villes russes, s'il y avait chex 
eux le moindre esprit personnel, la moindre haine et jalousie de classes. 
Les mestchane, comme on l'a fort bien dit, ne sont que les moujiks des 
villes. Profondément attachés à leur foi orthodoxe, fidèles aux habitudes et 
aux traditions des « anciens » , ils représentent l'élément conser^•ateur par 
excellence. 

Il se passera probablement encore beaucoup de temps avant que la 
Russie possède une bourgeoisie se rapprochant de la nôtre. Cependant, on 
en voit poindre les germes. 

Dans les grands centres, à Moscou, à Pétersbourg, à Kiew, à Odessa, à 
Kherson, la classe moyenne est en formation. Elle se recrute parmi les fils 

1 L'Empire des tsars et les Russes, tome I, page 292. 



îvn LA GRANDE nUSSIE. 

de pR'tres, de marchands, parmi les jeunes gens instruits de la géné- 
ralion nouvelle, qui ont passe par les universités et qui embrassent des 
carrières libérales. 

Si l'antagonisme îles classes existait en Russie comme chez dous, les 
nihilistes auraient vraiment beau jeu! Mais il n'y a pas de classes rivales 
dans l'empire des Uars. 

Jamais les divers groupes qui forment la société russe ne sont entrés en 
lutte les uns contre les autres. 

Il n'v a que les différences de situation sociale des individus, car le fils 
de marchand peut se faire prêtre, le fils de prêtre marchand ou fonction- 
naire, et le paysan, plus d'une fois, est devenu noble : témoin l'iiistoire de 
Dcmidoff. 




CHAPITRE II 

LES DEMI DO F F. 




Trofiliée ruBie. 



En 169G, Pierre le Grand, visitunt 
le gouvernement de Vorogène , s'ar- 
rêta h Toula et fit demander aux nr- 
rauriers et aux forgerons de la ville 
; pouvaient lui fournir, dans le 
délai d'un mois, trois cents halle- 
bardes dont il leur présenta le mo- 
dèle. 

Un seul répondit à la de- 
mande du prince; c'était Ni- 
kita Demidovitch DemidofF, 
dont la taille élancée, tes traits 
mâles, attirèrent l'attention de 
Pierre. 

— Voilà, s'écria-t-il, un homme à qui l'uniforme des grenadiers du régi- 
ment de Preobrajensk irait à merveille ! 

L'artisan, effrayé, se jeta aux pieds du Tzar et le supplia, les larmes aux 
yeux, de ne point l'enlever à sa famille. Le souverain sourit : 

— Soit, dit-il, mais à une condition : c'est que tu me livreras mes halle- 
bardes dans le temps prescrit. 

Demidoff promit et tint parole. Un mois plus tard , il apportait à Voro- 
gène les armes demandées. 

Très-satisfait, le Tzar paya le double du prix convenu, revêtît DemidofF 
d'habits allemands , lui fit cadeau d'un gobelet en argent et lui annonça 
qu'il irait le voir à son retour. 

En effet , revenant à Toula , Pierre visita l'atelier du forgeron et loua 
beaucoup son travail. Puis il entra dans sa maison; là, Demtdofif ayant 
offert du vin du Rhin à son bâte : 



248 LA GRANDE RUSSIE. 

— Gela me déplait que tu boives des vins aussi chers, lui dit le Tzar. 

— Gospodar, répliqua rarlisan, je ne bois jamais de yin, je n^ai acheté 
celui-ci que pour vous le servir et vous être agréable. 

— Enlève-le; donne-moi seulement du rhum russe. 

I>emidoff s^empressa d^apporter du rhum. Le prince but, mangea un 
craquelin , embrassa sur le front la maîtresse de la maison et s'éloigna en 
disant : 

— Demidoff , je t'attends chez moi ; j'ai à te parler. 

Lorsque le forgeron se rendit chez le Tzar, celui-ci lui montra des fusils 
et lui demanda s'il était capable d'en fabriquer de semblables. 

— J'essayerai, répondit DemidofF. 

Ht il se mit à l'œuvre. Ses premiers essais ne furent pas heureux. Il {Kir- 
vint cependant à fabriquer six fusils, qu'il apporta à Moscou. Le Tzar eu 
|uirut content et lui dit : 

— Tu peux agrandir ton atelier; je te viendrai en aide. 

DemidofiF obtint du Tzar la concession de quelques terres aux environs 
de Toula, et uue patente pour l'exploitation des minerais de fer qui s'y 
trouvaient. Puis, ayant construit une usine sur les bords de la Toulitza, il 
si^ mit à fabriquer des armes. Sa rare activité, son honnêteté, furent lar- 
gement récompensées par IMerre le Grand , que le génie entreprenant do 
cet homme intéressait et qui voyait, grâce à lui, s^ouvrir des destinées 
nouvelles pour l'art métidlurgique en Russie. Il protégea DemidofF de son 
mieux et lui donna , en Sibérie ^ de gnindes terres où des fonderies de fer 
furent établies. C'est de cette époque que datent la découverte des mines 
d'argent de l'Altalî, celle des mines de cuivre de Koluvane, l'exploitation 
de Tamiante et la colonisation des vastes steppes du gouvernement de 
IVrm. 

DemidofF acquit bientôt des ricliesses immenses. En 1717, lorsque l'Im- 
pératrice accouclia d'mi fils, il lui envoya un zomboi (cadeau que reçoivent 
les femmes après leurs couches) de cent mille roubles, somme très-consi- 
dénd)le pour l'époque. Le Tiar lui conféra, eu 1 7iO, des titres de n(J>lesse ; 
et . deux ans plus tard , il lui fit remettre son portrait accompa^pné d'mie 
lettre très-aflfectueuse, 

Akienfi Nikitich, fils du premier I>»iiidoff (mort en 1725}, quadrupla 
la fortune que lui a\^it laissée son père. 11 It^jua à ses enfiuits des usines 
et des maisons nombreuses , trente mille serf^ , des monceaux d'or, d^ar- 
gent et de pierreries. 

Les prodigalités et les extravagances d'un de s«^ fils , l^rokofy Akienfie- 
vitch^ furent célèbres tlans toute rKurti|>e. U parcourut toutes les capitales. 



LES DEMIDOFF. S«9 

leur demandant un luxe et des plaisirs que son pays ne pouvait lui offrir. 
Il avait d'abord résolu de se fixer à Saint-Pétersbourg; mais il craignit le 
rigorisme de la cour, et choisit Moscou pour sa résidence. 11 s'y fit con- 
struire une maison couverte de fer, où il entassa des richesses inouïes. 
L'or, le marbre, les pierres précieuses resplendissaient sur les murs; les 
parquets disparaissaient sous l'amoncellement des tapis d'Orient, des peaux 
d'ours et de tigre. Des bassins de marbre , des statuettes d'argent , des fon- 
taines où le vin coulait à flots, décoraient sa salle à manger. Les raffine- 
ments du luxe le plus insensé étaient réunis dans cette demeure somptueuse. 





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Plcfre le Groptl chez Demidaff. 

Bien ne coûtait à ce Demidoff s'il s'agissait de faire parler de lui. H jelait 
souvent des poignées de roubles par les fenêtres aux mendiants qui assié- 
geaient sa maison, où chacun pouvait entrer. Fripons, spéculateurs, aven- 
turiers, vagabonds, il recevait tout le monde et ne dédaignait de parler 
avec qui que ce fût. Jamais il ne manquait de secourir efficacement tes 
véritables malheureux; les autres, il s'en amusait. 

Il lui arriva d'héberger des fainéants auxquels il imposait l'immobiUté la 
plus absolue. Des domestiques étaient chargés de les surveiller jour et nuit 
sur les lits , où ils reposaient sans pouvoir se lever. Plusieurs y passèrent 
une année entière. Il leur donnait alors quelques milliers de roubles. 

D'autres fois , il engageait des mendiants à rester une heure devant lui 
sons cligner des yeux, bien qu'il agitât continuellement sa canne , foisant 



250 LA GRANDE RUSSIE. 

mine de les frapper. Une gratification était accordée à ceux qui suppor- 
taient sans broncher cette singulière épreuve. 

Il y avait alors à Moscou un Arménien du nom de Tarass Maravitch , 
bien connu par son ivrognerie et sa passion pour le jeU. Il se rendit un jour 
chez DemidofF et lui demanda de Targent. Le boïar, de bonne humeur ce 
jour-là, proposa à Maravitch une partie de cartes qui fut aussitôt acceptée. 
Une des conditions du jeu donnait au gagnant le droit de barbouiller de 
charbon le visage de son partenaire. DemidofF ayant fait apporter un vin 
très-capiteux, Maravitch, qui ne se gênait pas pour satisfaire son penchant, 
s'enivra et roula bientôt sous la table. Des domestiques lui charbonnèrent 
alors la figure et le mirent dans un cercueil , qu'ils allèrent déposer dans la 
cour de sa maison. 

Une scène de désolation indescriptible s'ensuivit. 

La femme de l'Arménien se lamentait; la foule rassemblée compatissait 
à sa douleur ; les chiens aboyaient lugubrement. Le vacarme fut si grand que 
Maravitch sortit de sa torpeur; son ahurissement n'eut d'égal que celui de 
sa femme, qui était loin de s'attendre à une résurrection aussi prompte. 

Un autre personnage, un banqueroutier fripon, Mendère , ne sachant 
comment sortir d'embarras, résolut de se rendre à Moscou et de s'adresser 
à DemidofF. Prokof y Akienfievitch le reçoit en chemise, ne dit mot et se met 
à rôder autour de lui en le regardant attentivement. Mendère, qui était 
préparé à toutes sortes de farces, ne bouge pas et reste muet. Gela dure 
cinq minutes. Enfin Demidoff s'arrête devant son visiteur, et lui dit : 

— Qui es-tu ? 

— Mendère. 

— (Juelle est ta profession? 

— Je suis marchand et courtier. 

— Que veux-tu? 

— Voir le célèbre Demidofff dont on vante la charité dans tout l'empire. 

— Comment es-tu venu à Moscou? 

— En kibitka. 

— Sais-tu monter a cheval? 

— Oui. 

— Peut-on monter sur toi? 

— Si vous voulez; cela ne dépend que de vous. 

— C'est bien ; je vais essayer. 

Et Prokofy Akienfievitch monte sur le dos du marchand, qui le promène 
à travers toutes les chambres. DemidofF descendant alors de sa monture 
improvisée : 



LES DEMIDOFF. «51 

— Je vois que tu es un brave garçon , dit-il à Mendère; veux-tu manger? 

— J'aime mieux boire ; ma soif est toujours plus pressante que ma faim. 

— Quel est le vin que tu préfères ? 

— Ça m'est égal. 

— Eh bien! nous allons boire. 

On apporte du vin. Mendère lève son verre, le vide d'un trait et crie à 
tue-téte : « Hurrah! Vive Demidoff! » 
Prokofy Akienfievitch est enchanté : 

— Tu as le diable au ventre; tu me plais ! je voudrais te voir plus sou- 
vent. Que veux-tu de moi? Dis-le carrément. 

Mendère ne se fit pas prier; mettant à profit la joyeuse humeur du 
nabab, il raconta son histoire, en ajoutant que quarante mille roubles 
pourraient le sauver. Il les obtint. 

En ce temps-là, comme il n'y avait pas de casernes suffisantes pour 
loger les troupes, les soldats prenaient leurs quartiers chez les habitants. 
Prokofy Akienfievitch ayant oublié une fois d'envoyer à l'officier de police 
chargé de la répartition des billets de logement, le petit cadeau qui devait 
lui éviter les ennuis de cette servitude, ce dernier jugea à propos de lui 
rappeler son oubli en lui envoyant une escouade de soldats. Demidoff, 
froissé, cacha la blessure faite à son amour-propre, et, h quelques jours de 
là, il écrivit une lettre très-polie à l'officier pour le prier à dîner. L'officier 
ne manqua pas de répondre à l'invitation. Il fut reçu avec des égards par- 
ticuliers , et trouva une table chargée des mets les plus recherchés. Au 
dessert, Demidoff lui servit les meilleurs vins. Mais après des libations 
trop copieuses, l'officier perdit toute conscience de sa situation. On l'em- 
porta dans une chambre où lamphitryon, en veine d'extravagance, le fit 
déshabiller, raser, enduire de miel, puis rouler dans un monceau de 
plumes, après quoi on le laissa dormir tout son soûl. 

Demidoff fut sur pied de très-bonne heure le lendemain. Il guettait le 
réveil de son hôte. Lorsque celui-ci ouvrit les yeux, il l'accabla des plus 
vifs reproches : « Quoi! c'est dans un pareil état que vous osez vous pré- 
senter à ma vue, vous , un des officiers chargés de la police de cette cité! 
s'écria Demidoff. Mes gens vont vous conduire chez le gouverneur, et je le 
prierai de vous chasser sans pitié! » 

L'officier se jeta aux genoux du boïar et le supplia de l'épargner, lui 
promettant de ne jamais plus le déranger par un envoi de soldats. Il signa 
même cette promesse. Demidoff, défiant, donna cinquante mille roubles 
à l'officier pour qu'il résignât tout de suite ses fonctions. 

L'équipage de Demidoff était d'une haute originalité. Il se composait de 



m LA GRANDE RUSSIE. 

six chevaux attelés par couplesj les deux premiers, tout petits, étaient 
suivis de deux autres très-grands , montés par un postillon de taille lillipu- 
tienne; les deux derniers, également tout petits , étaient conduits par un 
second postillon d'une longueur démesurée, dont les pieds traînaient à 
terre. Les laquais portaient une livrée mi-partie de brocart d'or, mi-partie 
de l'étofFe la plus vulgaire; ils étaient chaussés k la fois d'un soulier fin , 
où se cambrait le pied recouvert d'un bas de soie , et d'une sorte de san- 
dale sur lnr|uelle retombait un grossier pantalon de bure. 




Ln vaciiiiie fut ai (;r«iiil, que Maravilcfc lorlit Je w torpeur. 

Lorsque les lunettes vinrent à la mode, DemidoFf en attacha à la tête 
de ses chevaux et de ses chiens '. 

Un jour, invité a dîner par son gendre, il lui envoya un cochon. Le 
gendre , iuibitué à ces fantaisies , fit au goret un accueil plein de déférence, 
l'installa à sa table dans un Fauteuil et le renvoya à son beau-père en grand 
équipage. Cette plaisanterie plut tellement ù DemidoFF qu'il fit tuer le 
cochon, et, remplissant de roubles la peau de l'animal, il l'adressa sur-le- 
champ au fiicctieux compère qui lui donnait si bien la réplique. 

Une autre fois , pendant une fête , il s'avisa de substituer aux statues de 
son parc des moujiks dépouillés de leurs vêtements. 

' Si in vrai semblable* ijue puiuent p.iraîlre cei détaili, ili sont rijjDitreu<emeii( etacu. Nous 
lea avona empruniés-i un hisloricn niiie, Cbonbin«k. 




LES DEMIDOFF. 



Quand Joseph II vint a Moscou , une solennelle réception fut organisée; 
jnuis Demidoff, le richissime hoïar, y parut vêtu d'un cafetan déchiré, de 
boites éculëes, un grand bâton de mendiant ii la main. 

Sa générosité pour les pauvres touchait à la grandeur. Il consiicra un 




million trois cent mille roubles a la création d'une école de < 
On lui doit encore la Fondation de douze bourses destinées à subvenir aux 
besoins des étudiants sans ressources. En reconnaissance de ces dons, il fut 
nommé conseiller d'État. 

Son frère atné , le comte I^icolas Nîkîtitch , était aide de camp du fameux 



«I 



154 LA GRANDE BOSSIG. 

Potemkin ; il fît construire à ses frais une frégate, et sacrifia des sommes 
immenses pour favoriser le développement de l'industrie métallurgique. 
Il fut aussi chambellan de l'impératrice Catberine. La célèbre collection de 
San Donato est son œuvre. 

Après la Bestauratioo , il vint se fixer à Paris, où, chaque année, il faisait 
distribuer deux cent mille francs aux orphelins et aux pauvres. Il eut deux. 
fils, Anatole Demidoff, auteur de charmants récits de voyage dans l'Europe 
orientale, publiés avec grand luxe, et Paul, qui épousa la princesse 
Mathilde. 




CHAPITRE m 



UN VtLLAGE. — LE PAYSAN. 



Toula, avec sa grande 
gnre et ses vitrines où 
sont exposés les échan- 
tillons de son industrie: 
sainovurs, fusils, cou- 
teaux de chasse, poi- 
gnards, cafetières, chan- 
deliers, tabatières, étuis 
à cigares, canifs, ciseaux, 
ceintures; Toula, avec 
SCS clochers aux frileuses 
dentelles de {jivre, ses 
petites maisons blotties 
sous rhermine d'une neî • 
ge immaculée, avec sa 
rivière glacée qui étale 
comme un ruissellement 
de perles; Toula, la vtUe des canons et des armes meurtrières, a disparu 
depuis longtemps derrière nous. 

Nous roulons de nouveau dans le grand silence et la grande solitude de 
l'hiver. 

Sous le blanc linceul qui la couvre, on dirait que celte terre est morte. 
Elle n'a pas un souffle, pas un tressaillement, pas un cri. 

Mais elle n'est qu'engourdie, elle sommeille, — comme sommeillent 
ceux qui l'habitent. 

Ces plaines mornes et taciturnes sont bien l'image de ce peuple slave, 
qui vit encore de la vie intérieure des métaux qui se forment, des molé- 
cules qui s'agrègent, des semences qui germent. A la surface, quelque 




250 LA GBANDE RUSSIE. 

chose de sauvage et de nu comme un prolongement du steppe asiatique; 
mais, à Tintérieur, au-dessous des hautes herbes ou de la froide neige, un 
feu qui couve, une flamme chaude, prête à jaillir, et qui, un jour, jettera 
les brillantes clartés d'une aurore immense et nouvelle! « Monde étrange 
que ce monde slave, disait Herzen, ne foisant cause commune ni avec 
TEurope ni avec TAsie! — L'Europe organise les croisades, les Slaves 
restent chez eux. L'Europe développe la féodalité, les grandes cités, une 
législation basée sur le droit romain, sur les lois germaniques; TEurope 
civilisée devient protestante, libérale, parlementaire, révolutionnaire. — 
Les Slaves n'ont ni grandes cités, ni noblesse aristocratique; ils ignorent le 
droit romain, ne connaissent pas de distinction entre les paysans et les 
citadins; ils habitent de préférence leurs villages, gardent leurs institu- 
tions communales, démocratiques, communistes et patriarcales. » 

Par leur manière d'être, leur organisation, leur état social, les Russes 
forment le peuple le plus jeune de l'Europe. 

La décrépitude n'est que dans la capitale, à Saint-Pétersbourg, ville 
plus allemande que slave, et qui subit, depuis sa fondation, le contact 
d'une civilisation étrangère. Pierre le Grand ne put germaniser que sa 
capitale, sa cour, ses fonctionnaires et ses bureaucrates*. Le peuple résis!a 
à tous SCS ukases, conservant, malgré les menaces, sa barbe et son costume, 
ses mœurs et ses traditions. 

Intact, le paysan personnifie la Russie vierge, la Russie silencieuse qui 
attend et n'a pas encore parlé. 

Ah! pauvre moujik, qu'on méprise et qu'on bafoue, c'est toi qui es 
l'avenir, car tu es le peuple, et le peuple russe aura son jour! 

Gomme on te méconnaît, pauvre moujik! Pour le voyageur de table 
d'hôte, pour celui qui passe en ne voyant que ta face barbue, ta pelisse de 
mouton, graisseuse et déchirée, tu es la bête, l'ivrogne, la « masse noire » 
qui ne remue que sous les coups de pied des fonctionnaires, ou devant le 
verre d'eau-de-vie du Juif. 

Pauvre moujik, que serait sans toi la sainte Russie? N'es-tu pas le fon- 
dement, les assises solides sur lesquelles repose l'énorme et lourd empire? 
N'est-ce pas ta main calleuse, ton bras robuste, qui sème le pain? Le sang 
qui rougit les champs de bataille ne sort-il pas de tes veines généreuses? 

1 La bureaucralic fut calquée sur le modèle de la bureaucratie allemande; à Saint-Pétertbonr^;, 
on fit la guerre à tout ce qui était russe : lan{;u<*, costume, juridiction; la religion même fut so*.!- 
iiiisic à la bureaucratie allemande. Et tout fut traduit, dit OgarcfF, en langue allemande : le Tzar 
KO nomma empereur; TÉtat fut appelé empire; les palais de justice et les hôtels du goovememcnt 
furent nommés collèges; les vojevodes (chefs militaires), généraux; les fonctionnaires civils for- 
mèrent une échelle de 14 degrés (tchinns), depuis le • Rollegien-Begistrator » jasqu*ao gehei" 
meeralh; la capitale eut un nom allemand, etc., etc. 



ON VILLAGE. — LE l'AYSAW. 



On te reproche ta paresse? Mais n'es-tu pas le Bis d'une mère qui dort, 
d'une terre couverte de neige pendant huit mois de l'année, et qui tout à 
coup se réveille, passant brusquement, sans transition, des blanches fleurs 
de la mort aux fleurs roses du printemps et de la vie? — Ton histoire est 




Sun Lr» rubaïle Kme le paia, 

aussi un long hiver, une longue nuit. Mais ton printemps viendra et fleu- 
rira, car tes racines sont vivaces et pleines d'espérance. Les yeux fixés sur 
les étoiles qui commencent il poindre au-dessus de toi, tu attends. Et 
l'heure n'est peut-être pas loin où, retroussant tes manches sur tes bras 
poilus, secouant ton épaisse, chevelure, tu vos fhire ta terrible irruption 
dans l'Histoire, en bousculant le Germain ! 



t5S LA GRANDE RUSSIE. 

Autour de nous, toujours le même paysage. Des plaines, des plaines sans 
fin; de la neige, et encore de la neige! On dirait qu'on n'avance pas, 
qu'on reste en place conmie sur une mer gelée. 

L'égalité de la nation est sortie de cette uniformité du sol; car, malgré 
sa diversité de peuples, la Russie ne présente qu'une seule et même natio- 
nalité. Les populations de race étrangère, les tribus qui n'ont rien de 
slave, flottent, masses confuses, aux extrémités de l'empire, en Asie ou 
vers l'est et l'ouest. Tout le centre, comme l'a si justement &it remarquer 
dans ses savantes et belles études M. A. Leroy-Beaulieu, est rempli par 
une nationalité a la fois absorbante et cxpansive, au milieu de laquelle 
s'effacent de maigres colonies allemandes ou de minces enclaves finnoises 
ou tartares, sans cohérence, sans lien national. Ces populations non slaves 
forment un total de dix-huit à dix-neuf millions d'&mes, en comptant le 
Caucase, tandis que les Petits et Grands Kussiens sont une masse com- 
pacte de cinquante-sept millions. Du reste, le Finnois et le Géorgien 
aiment et vénèrent autant le Tzar que le moujik. Les Esthoniens regardent 
les Russes comme leurs protecteurs contre les Allemands; et les Polonais 
préféreront toujours le Russe au Prussien . 

Dans ces immenses espaces plats de la Russie centrale, non-seulement le 
paysage, mais le costume, le type, la langue, Tarchitecture, tout est uni- 
forme. Mêmes habitudes, même monotonie. 

La Grande Russie est à la Petite Russie ce que le nord est au midi dans 
des pays tels que l'Italie et la France. Plus lourds, mais plus tenaces, 
moins individuels, mais plus patients, plus vigoureux, plus persévérants, 
les Grands Russiens ont une force d'expansion énorme. A pas de géant, le 
Grand Russien a descendu le Don et le Volga, il a franchi la mer Cas- 
pienne, et il est allé à la conquête de l'Asie. 

Notre train s'arrête un instant devant une petite gare solitaire et 
endormie au milieu de l'immensité blanche. 

Pas un voyageur ne monte ou ne descend. Au loin, on n'aperçoit ni ville 
ni village. 

Sur le pont de bois de la gare, il n'y a qu'un gendarme, immobile et 
droit comme un mannequin, sanglé dans sa capote brune, son bachelick 
noué autour du cou, sabre à la ceinture, revolver en bandoulière, casque 
pointu comme la coiffure de bataille de M. de Bismarck. Il n'y a pas de 
gares au monde qui soient ornées de plus beaux gendarmes que les gares 
russes. En Russie, ils semblent faire partie de l'architecture, comme des 
figures et des motifs de décoration. 

Et comme ces conducteurs de chemins de fer ont plus de caractère et de 



UN VILLAGE. — LE PAYSAN. Î5» 

cachet que les nôtres! On dirait des Kosaks d'opéra-comique, à les voir 
dans leur courte tunique noire plissée et serrée à la taille par une écharpe, 
qui dans chaque compagnie diffère de couleur. Ils portent des bottes et de 
grands bonnets en peau de mouton. Propres, d*une tenue élégante, ce sont 
des hommes de choix. A chaque station, ils vous offrent des journaux, des 
livres; ils sont pleins d'attentions et de petites prévenances pour les voya- 
geurs, leur rendent mille services et semblent connaître par cœur le manuel 
de la politesse puérile et honnête. Et voyez comme les Russes sont plus 
pratiques que nous! Ils ont les meilleurs buffets de chemins de fer du 
monde, ils ont les wagons les plus commodes de toutes les compagnies de 
l'Europe, et dans chaque gare on trouve un registre ouvert, où tout voya- 
geur peut inscrire ses plaintes et ses réclamations! Les étrangers se plai- 
gnent de la lenteur des chemins de fer, mais elle s'explique par la rareté 
des lignes à voie double, et cette lenteur n'est-elle pas une garantie de 
sécurité? Les accidents de chemins de fer sont très-rares en Russie. 

De loin en loin, nous rencontrons maintenant de petits bois aux troncs 
argentés. 

Quels bois charmants que ces bois de bouleaux! On dirait des sanctuaires 
de marbre blanc aux colonnes sveltes et aux piliers élancés. Leurs branches 
dépouillées de feuilles, mais fleuries de givre, ont une finesse et une élé- 
gance de plumes d'autruche, et, au fond des allées qui bleuissent comme 
voilées d'un léger nuage d'encens, des buissons se dressent en autels, 
recouverts d'une nappe immaculée, aux larges dentelles pendantes, sous 
un dais de neige d'une éblouissante blancheur. 

Enfin, voici un village que l'hiver commence à ensevelir sous la tombée 
lente de ses flocons serrés. On dirait que toutes ces noires isbas sont des 
cercueils à demi cachés sous un effeuillement de roses blanches. 

Quelle vie de prisonnier et d'exilé que celle du paysan russe pendant que 
l'hiver l'enferme dans sa hutte comme dans une tombe! 

Aussi, la saison morte venue, se hàte-t-il d'atteler son maigre cheval à 
son petit traîneau et d'émigrer vers les villes, où il exerce le métier de 
cocher, d'istvoschik. Celui qui n'a pas de cheval va s'engager comme 
ouvrier dans les usines et les fabriques, ou comme domestique n'importe 
chez qui ' . 

En été, sous le soleil brûlant, enveloppés d'une atmosphère de pous* 
sière, les villages ne sont guère plus gais. S'il pleut, les chemins se 



< Dans le Nord, le paysan est souvent heureux de pouvoir se louer pour tout lliiver, en 
échange de la nourriture et de quarante francs* — Cette somme, il ne la garde pas pour lui, il 
la donne au gouvernement pour payer Timpôt* 



as VILLAGE. — LE PAYSAN. 



clitiii{;eat en fondrières; et il n'est plus possible de circuler. Lu terre n'est 
jamais verte; elle a toujours le ton de bistre de lu vase solidifiée. 

Autour des isbas formées de troncs de sapins superposés et dont les 
interstices sont garnis de mousse ou d'étoupe, pas de jardin, pas une fleur, 




rien pour distraire et réjouir l'œil. Quelquefois un pauvre potager où 
poussent des pommes de terre' et quelques choux, et où croit un peu de 
chanvre qui donnera la toile nécessaire h la confection d'une ou deux 
chemises et d'un pantalon. 



' La culture de In pomme de (erre, qae le paytao refprdait o 
derenir générale en Rnuic «jn'il y a qninie ou vingt ant. 






MS LA GUANDE RUSSIE. 

A la porte de Tisba est suspendu & une corde le pot aux ablutions. Le 
matin, lé père Tapproche le premier de ses lèvres, chauiTe la gorgée d'eau 
dans sa bouche, la rejette par petits jets dans ses mains et se lave le visage; 
puis vient le tour de la fiimille, qui fait la même chose. Quand vous entrez, 
vous êtes frappé de Taspect pauvre et malpropre de ce logis bas, humide, 
au sol battu que les immondices des poules et du bétail ont transformé en 
une couche de fumier durci. Près du poêle en briques, quelques planches 
clouées ensemble : c'est le lit commun. Ni oreillers, ni couverture, ni 
paillasse. Le paysan a l'habitude de coucher tout habillé. 

En face de la porte, les saintes images avec une petite lampe qu'on 
allume les dimanches et les jours de fête. Des paniers dans lesquels on met 
les poules couveuses sont attachés aux poutres du plafond; et dans un 
berceau semblable à un petit pétrin et qui se balance aussi au bout d'une 
corde, crie un enfant encore à la mamelle. Pour meubles, une table et un 
banc de bois qui fait, comme un divan, le tour de la chambre, et un coffre 
aux vives couleurs. C'est dans cette caisse que la paysanne a apporté sa 
dot quand elle s'est mariée. Le coffre contient maintenant les richesses de 
tout le ménage : deux jupons de laine, deux mouchoirs rouges, deux 
boucles d'oreilles cassées, trois ou quatre essuie-mains, quatre chemises, 
des débris de pain d'épice, un morceau de sucre de pomme, quelques vieux 
clous, une pipe et une blague à tabac encore neuve, qui ne se sert qu'aux 
grandes occasions. Et c'est tout... Ah! j'oublie cinq kopecks de cuivre, 
soigneusement cachés comme un trésor, sous un morceau de toile... 

Les fenêtres de l'isba qu'on achète toutes faites au marché ou à la foire, 
ne sont pas plus grandes que des fenêtres de lucarnes, à cause de la cherté 
du verre. On ne les ouvre jamais; Tair ne se renouvelle que parla porte. Le 
soir, on entasse les faptîs^ humides et pourris dans le poêle pour les sécher; 
et l'on allume une louichina ^ qui remplit la pièce de fumée. 

Pendant les grands froids, la famille couche pêle-mêle sur le poêle, qui 
sert à la fois de lit, de foyer et d'étuve pour les bains de vapeur. Et Ton 
fait passer la vache' de l'étable dans la chambre pour la traire; quant nu 
veau, il y reste à demeure. 

Au milieu des poules grouillent les enfants, qui portent été et hiver le 
même costume primitif : une longue chemise. Bien que les mères soient 

' Le paysan, trop pauvre pour acheter des bottes, se fabrique des chaussures en écorce de bou- 
leau qu'on appelle laptis* 

' Morceau de bois de bouleau sec avec lequel le paysan s*éclaire. 

' Il n*y a que les paysans riches qui possèdent deux ou trois vaches. On les nourrit de paille» 
Quand, le S3 avril, les bestiaux sortent pour la première fois et sont aspergés d'eau bénite par le 
prêtre, ils sont d'une maigreur effrayante, et peuvent à peine se tenir debout sur leurs jambes • 



UN VILLAGE. — LE PAYSAN. S63 

pleines de tendresse dans leurs paroles, elles n'entourent leurs petits 
d'aucun soin particulier; aussi ceux qui ne sont pas assez forts pour sup- 
porter les brusques variations de la température, les jeûnes et une nourriture 
composée surtout de crudités, meurent promptement. Sur 1,000 enfants 
màles, il n'en reste plus en vie, à Tage de cinq ans, que 593. C'est donc 
la moitié qui disparait, et la plus grande partie .meurt dans la première 
année qui suit la naissance ' . Cependant la population ne cesse de s'ac- 
croître. 

Dans la cour, entourée d'une haie délabrée, trouée et renversée en plus 
d'un endroit, s'élève une vieille grange dont le toit est percé à jour. Le 
paysan a dû en arracher le chaume pour nourrir ses bestiaux. C'est dans 
cette baraque vermoulue qu'il renferme ses instruments aratoires, sa 
charrue et sa herse. A l'époque des fortes chaleurs, il vient ici foire sa 
sieste, s'abandonner aux voluptés du non-être, et « se gratter le ventre 
en signe d'excès de plaisir » . 

Dans les villages peuplés de colons allemands, l'idée de construire sa 
maison comme celle du m'emetz* ne vient même pas au paysan. Quand on 
lui dit qu'il serait mieux, plus confortablement et plus sainement logé, en 
imitant son voisin, il vous répond en hochant la tête : « Nous faisons 
comme nos pères... L'Allemand est Allemand, le Russe est Russe! » 

En hiver, les femmes se lèvent à quatre heures du matin pour filer; et 
pendant les moissons, elles ne se couchent pas. 

Le premier déjeuner du paysan se compose d'eau et d'un peu de pain 
dans lequel il entre plus de paille hachée que de farine. Si le paysan est 
riche, il se régale de quelques pommes de terre avec beaucoup de sel. 
A midi, dîner : tc/ii et cac/m (soupe aux choux et bouillie de sarrasin). Le 
soir, même repas. Le dimanche, en été, quelquefois un maigre morceau 
de viande. En hiver, jamais. 

Le tribunal de la commune' est installé dans une isba. Bien que les 
peines corporelles soient abolies, le juge les applique encore. Le moujik 
aime du reste mieux recevoir des coups de verge que d'aller en prison. 
C'est bien plus vite foit. Et si le souvenir est cuisant, il n'est pas désho- 

^ La mortalité en Russie, a dit M. de Lavelaye, est relativement au nombre des habitants, 
dans la proportion de 1 à 26, tandis qu'elle est en Pnisse de i à 36, en France de i à 39, en 
Belgique de 1 à 43, et en Angleterre de 1 à 49. I^ durée moyenne de la vie est, par suite, en 
Russie, très-inférieure à celle qu'on a constatée dans les autres pays. Au lieu d*ètre de 35 ans 
environ, comme dans les États de l'Europe occidentale, elle n'est que de S2 à 27 ans; dans la 
région agricole du Volga, elle tombe à 23 ans, et même, dans les provinces de Viatka, Perm et 
Orenbourg, à 15 ans. Cette moyenne si défavorable provient surtout de la grande mortalité de* 
jeunes enfants. 

' L'Allemand, le ■ muet » . 

* Dont les membres sont des paysans. 



I.A GRANDE ROSSltî. 



norant. Dans plusieurs communes, ce sont les paysans eux-mêmes qui se 
sont prononcés pour le maintien de la verge. 

L'église s'élève au bout du village; c'est une pauvre baraque de bois 
blanchie à la chaux, avec un clocher bulbeux ou un dôme vert. Trop petite 



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pour contenir tous les fidèles, les hommes seuls y trouvent place; et les 
Femmes restent dehors, exposées à la neige, à la pluie ou ou brûlant soleil. 
Le proverbe russe dit que i> l'oie n'est pas camarade du cochoQ ' ■ . 

Le village ne s'égaye et ne s'anime un peu qu'à la fin de la moisson, 

■ Dan* les igUta ruii«F*, In hummf* le tiennent tonjours en avant prvi de l'aulrl, ri \e% 
femmci «e placent comme dlci peuvent derrière em. 



DM VILLAGE. — LE PAYSAS. 



lorsque les paysans viennent déposer devant l'iconostase de Téglise les 
fruits de la terre, pour que le pope les bénisse. Alors, h le saison des blés 
d'or, succède la saison des amours. Mais, en Russie, les paysans ne sont 
pas pins poétiques qu'ailleurs ; le mariage est une affaire, bùclée presque 




Le poi aux ibtulîOD*. 
toujours par les parents, ou des intermédiaires. Dans les grands villages, il 
y a des « marieuses ■ ou svahvi, vieilles commères rusées et intrigantes 
qui tiennent de véritables agences matrimoniales. Et puis il y a les réunions 
de Koël. Quand on a pris le thé autour de l'Arbre, lesjeunesgens se retirent 
dans la pièce voisine, et les jeanes 61les, se couvrant d'un voile, se placent 
sur une seule rangée. Les jeunes gens, introduits l'un après l'autre, doivent 
reconnaître celle qu'ils aiment. 



S09 LA GRANDE RUSSIE. 

Lorsque des jeunes gens se rencontrent pour la première fois, ils sont 
déjà fiancés. Si la fiancée est d'un village éloigné, il arrive souvent que les 
promis ne se sont jamais vus ni adressé la parole avant le mariage. 

Dès que son fils a dix-huit ou vingt ans, son père s'occupe de lui cher- 
cher femme. A ses yeux, la richesse de la dot consiste dans la vigueur phy* 
sique, dans la santé et la force du corps. S'il a fait lui-même le choix, il 
\a le soir, à la nuit tombante, avec une bouteille d'eau-de-vie, frapper à 
la porte des parents de la jeune fille. — « Qui va là? » demande une voî 
au dedans. — « Un marchand, répond le père ; vous avez de la marchr 
dise, je viens pour Tacheter. » — Le père de la jeune fille comprend 
ouvre. Les deux hommes s'attablent alors devant la bouteille, et c 
celle-ci est vide, on est ordinairement tombé d'accord, on s'embr* 
Ton va continuer les libations au cabaret. 

La veille de la noce, les futurs époux sont conduits au bain ; et 
le soleil couché, les fêtes du mariage commencent dans la m 
parents. On boit, on mange, on chante, on danse jusqu'au le 
mais les promis sont exclus de ces réjouissances. Le fiancé pass 
seul chez un de ses amis. La fiancée reste dans un coin de l'isb 
en écoutant les femmes qui l'entourent et qui lui chantent des chui. 
lamentables sur le triste sort qui l'attend. Elle était libre, elle va être 
esclave I Sa jeunesse est passée, — son printemps est fini! 

Le lendemain, jour de la noce, tout le village est en l'air. Le fiancé, 
accompagné de ses parents et de ses amis, arrive au galop, en chariot ou 
traîneau, devant la maison de sa future. Les trois chevaux de l'attelage ont 
la tête caparaçonnée de rubans, ornée de clochettes et de mouchoirs rouges. 
La porte est fermée ; il frappe : « — Que voulez-vous? » demandent les 
garçons d'honneur de l'épouse. — « Nous venons chercher notre chère 
fiancée » , répondent les garçons de noce du mari. — « Nous ne vous la 
donnerons que si vous payez. » — « C'est bien ; nous payerons. » — « Cent 
roubles! » — « Non, la moitié! » — « Marché conclu, entrez. » 

Et la porte s'ouvre ; le promis donne quelques kopecks et va prendre 
place à table, à côté de la jeune fille, dont la tête est soigneusement recou- 
verte d'un mouchoir. Elle reste ainsi voilée comme une Orientale jusqu*à 
ce qu'elle soit conduite devant le prêtre. 

Tandis que les parents et les invités mangent, boivent, chantent, les 
fiancés se tiennent immobiles et silencieux sans prendre part au festin. Ils 
doivent être à jeun pour recevoir la communion. 

On procède ensuite à une cérémonie touchante : les parents, jeunes et 
vieux, même les enfants, bénissent les futurs époux, qui inclinent devant 



0N VILLAGE. 



• LB PATSAH. 



eux leur front jusqu'à terre, et reçoivent chacun une image sainte et un 
pain noir, sur lequel on a mis une pincée de sel. Enfin le cortège se rend à 
l'église, où il se morfond quelquefois deux ou trois heures h attendre le 
pope, qui veut fiiire payer son empressement. Au retour, on s'attable de 
nouveau. Les époux, à qui l'on donne maintenant le titre de prince et de 
princesse, mangent, boivent, cherchent ii s'égayer. Quand un convive boit 
à leur santé, il ne manque jamais d'ajouter : ■< Gomme cette eau-de-vîe est 
amèrel Sucrez-la. ■ Et toutes les fois que cette phrase sacramentelle est 
prononcée, les mariés doivent s'embrasser. 




■n coin d« l'iiba, pleuranl en écoataitl le* reutatu qui l*«i 



Après le repas, on conduit le couple dans la chambre nuptiale, et la 
soirée s'achève dans l'ivresse, les chants et la danse. 

La dot d'une jeune paysanne ne ruine guère ses parents : elle se compose 
presque toujours de deux robes, une pour les jours de semaine, l'autre 
poiir les fêtes et dimanches; de deux ou trois tabliers de couleur, de mou- 
choirs, qui lui servent de coiffure, d'une pelisse de mouton et d'un paletot 
de drap {kaftaae). Si le beau-père veut se montrer d'une générosité folle, 
il ajoute à ce trousseau de Cendrillon une brebis vivante et deux poules. 

Le moujik, en dépit du proverbe qui dit qu' ■ un mari qui ne bat pas 
sa femme ne l'aime pas ■ , est ordinairement très-bon, très^oux dans sao 
intérieur; il ne lîrappe sa femme que lorsqu'il est ivre. Jamais personne 
n'intervient dans ces petits règlements de compte de ménage. D'a|)rès la 



XM I.A GRANDE BUSSIB. 

manière de voir des paysans, an mari est maître absolu de sa fegatne. 
Cette sujétion de l'épouse vis-à-vîs du mari se retrouve dans les lois russes. 
Le mari peut témoigner en justice contre sa femme, tandis que le témoi- 
gnage de celle-ci n'est pas admis. Le mari est en droit d'exiger que sa 
femme tniTuille pour lui. Il ne lui doit même pas l'entretien. On a vu des 
paysans russes demander ù la femme qui divorçait des dommages-intérêts, 
prétendant qu'ils perdaient en elle une domestique, une ouvrière. 

Le moujik, qni a encore du sang nomade dans les veines, aime beaucoup 



.?->-4.^-^ 




Celte ilcvaiil (jui Ib c<M] 



a changer de place, ii voyager, à vagabonder; souvent il s'éloigne de sa 
femme et de ses enfants pendant de longues années. Mais il ne les aban- 
donne jamais complètement; dès qu'il a- gagné quelque argent, il le leur 
fuit tenir par un > zemliak ■ (compatriote) qui retourne au village. Ne 
sachant ni lire ni écrire, il nesauruit s'adresser aux bureaux de poste. Il n'est 
pas rare qu'un mari reste cinq ou six ans séparé de sa famille sans en 
recevoir des nouvelles, et sans lui en envoyer. Les longues veillées d'biver 
sont de temps en temps égayées par des fêtes traditionnelles cbarmautes. 
Le 31 décembre, on se réunit entre amis et voisins pour attendre minuit 



DN VILLAGE. — I.K PAYSAN- 509 

eL s'embrasser au seuil de la nouvelle année. Puis on tire des Iiorosco|jes 
au moyen d'un coq qu'on a fait jeûner pendant plusieurs jours. Le volatile 
est placé au milieu des jeunes gens et des jeunes tilles formés en cercle. 
Celles-ci ont devant elle un petit tus de (;rains, de pain et de débris de 
viande; et celle devant qui le cocf vient manger est sûre de se marier dans 
l'année. 




Payiini ruxca. 

Le paysan russe est cordial, hospitalier, d'humeur douce et pacifique, 
résigné, patient dans l'adversité. Il a toutes les qualités qui font les grands 
peuples; malheureusement, aucune de ses qualités n'a été développée. Le 
moujik a plutôt l'instinct que la pratique du bien. C'est un homme qui ne 
foit que naître à la vie civilisée, un esprit inculte et inerte, une force 
cachée, latente. Le paysan grand russien semble être resté, à peu de 
chose près, ce qu'il était au onzième siècle, à l'époque de l'invasion mon- 
gole. Lui à qui il faut si peu pour vivre, comment se préoccuperait-il de 



^ 



S70 LA GRANDE RUSSIE. 

progrès? Quand il possède un' bout de champ, un toit où abriter sa tête et 
celle de ses petits, un cheval et un chariot; quand il a du pain noir, des 
concombres, de la soupe aux choux, du gruau, un peu de poisson séché, il 
est heureux comme on prétend que Tétaient jadis les rois. Il lui semble qu*il n'a 
plus rien à désirer. Le lait, le beurre, les œufs, ne paraissent jamais sur sa 
table ; ce sont des gourmandises qu'il se réserve de manger plus tard, dans les 
palais dorés du paradis. — On sait qu'il fait maigre une partie de Tannée', 
car il est très-fervent et très-scrupuleux dans Tobservance des règles de 
TÉglise. Il croit avec la simplicité et la naïveté d'un enfant. Sa piété n'a 
rien d'affecté. Il braverait la mort et le martyre pour la défense de sa reli- 
gion. Homme de prières comme l'Oriental, il est, de même que celui-ci, 
superstitieux et fataliste. Quand le feu prend à son isba, il sauve d'abord 
ses images saintes, et s'il peut ses fenêtres et son mobilier. Puis, impassible, 
il attend en disant : « Que la volonté de Dieu soit faite! » 

Ses sentiments religieux n'ont cependant jamais mis un frein à son peu- 
chant pour le mensonge et le vol. Mais ce sont Ih moins des défauts que 
des travers d'esprit, et une méfiance innée envers ceux qu'il ne connaît pas, 
une notion peu exacte du tien et du mien. Selon le paysan russe. Dieu a 
créé pour tous « la terre et les forêts » ; et voler du blé, des fruits, du bois, 
n'est pas un vol, puisque notre bonne mère la terre qui les produit appar- 
tient à tous et doit subvenir à la vie de tous ses enfants. 

Peu ou pas de crimes dans les campagnes. Le moujik est étranger aux 
sentiments de la vengeance, comme h ceux de la reconnaissance. Il oublie 
l'injure aussi vite que le bienfait. Le fond de son caractère est une grande 
légèreté, une extrême insouciance. Sa nature mobile a un besoin incessant de 
nouveauté, de changement. C'est pourquoi le moujik ignore l'amour du 
clocher, le patriotisme. Tout ce qui est vague, incertain, attire Tùme du 
Slave et exerce sur elle une fascination irrésistible. Aussi le Russe ne 
peut-il rester fidèle à personne, ni à aucune cause; il n'est pas même fidèle 
à lui-même. 

Depuis l'abolition du servage, une grande et grave question se pose : Le 
sort du paysan s'est-il amélioré? 

Dans la Petite Russie, oui; dons la Grande Russie, non. 

Dans le sud, terre grasse et fertile, le bien-être du moujik s'est accru; 
dans le nord, région dure, âpre, en certains endroits presque stérile, la mi- 
sère du paysan n'a fait que s'accroître. 

* Le paysan jeûne en carême pendant sept semaines, pendant deux ou trots semaines au mois 
de juin, du commencement de novembre jusqu'à Noël, et tous les mercredis et Tendredis de 
Tannce. 



UN VILLAGE. — LE PAYSAN. Î71 

Il V a d'autres considérations encore. En Ukraine, dans toute la Petite 
Russie, le paysan peut se détacher de la commune, il peut In quitter ù 
volonté, car c'est un privilège d'en faire partie. Dans la Grande Russie, la 
commune ou le mir est une institution tyrannique qui oppresse les paysans, 
les accable de taxes, d'impôts', tes enchaîne à la glèbe. La rente normale 
qu'un moujik retire de la culture de sa terre n'est presque jamais suffisante 
au payement des impositions. 

Puis, avant rémancipation, les familles restaient étroitement unies, elles 
vivaient en commun dans le même enclos, sous le même toit, soumises à 




Dde ûba. — La puiu. 

l'autorité des anciens. On voyait en Russie ce qu'on voit encore de nos 
jours en Croatie*; les bestiaux, les instruments agricoles, les récoltes, 
appartenaient à l'association. L'argent gagné par chaque travailleur était 
déposé dans une caisse commune. Aujourd'hui, les jeunes ménages s'in- 
stallent peu à peu dans des isbas séparées, dispersent leurs forces en dou- 
blant leurs dépenses. Qu'arrive-t-il ? Quand l'année a été mauvaise, le 
paysan, qui n'a rien mis de càté et à qui personne ne vient en aide, tombe 
dans la misère. 



< Lei impAu ia gouTcmement tant perçai par I 
vean élul par lei contribuables, et la percaptioQ m 
cbaque commaDe. 

* Voir Ko^^ au payt Jtê Tiigamei, faga 169. 



Hoitmet, an moyen de rece- 
fail •oni 11 reiponubilîté lotid.iirc du mir de 



LA GRANDE RDSSIE 



Au temps du servage, le seigneur pouvait battre le moujik, le mal- 
traiter, mais le moujik ue mourait pas de faim. Les maîtres cruels étaient 
du reste des exceptions. Ils avaient un trop grand intérêt à ménager 
cette béte humaine qui cultivait leurs cfagmps et qui se vendait. Le pay- 




Houj!k rapporlint de* cbamplgnoiii. 



San était pour le seigneur un capital qui, bien administré, rapportait de 
gros intérêts. Aussi, lorsque le moujik était malade, ou s'il tombait dans le 
besoin, le propriétaire le soignait, lui fournissait du pain, des semences, du 
bétail; et s'il mourait, il adoptait sa veuve'. Trois jours de corvée par 

' Il n'éuit point rare que let payiaDi, lonqu'îli étaient contenu de leur pmpriétairr, 
«uaii de leur cbti à ton aide et payaitent tout ou partie de m* dettet, platbt que 



DN VILLAGE. — LE PAYSAN. 



semaine, ce n'était pas une si grosse affaire, pour être sûr de be pas mourir 
de &îm. 

Aujourd'hui, quelques anciens seigneurs expk>itent le paysan comme les- 
Juifs dans la Petite Russie. Ils leur vendent à des prix exorbitants ce que 




Paysanne de Satnara pcodantla famine de 1874. 

jadis ils leur donnaient pour rien. Beaucoup de paysans n'ont pas même de 
quoi s'acheter un peu de bois pour se chauffer l'hiver! Car le moujik n'a 
pas reçu de forêts lors de son affranchissement et du partage des terres. 

de lui laiuer vendre sa lerre et de courir le risque de pauer i un autre maître. • Le comte 
Otiof n'a raconté, dit M. Bannie dam lea Kolei lur la Ruiiîe, que ton oncle Grégoire OrloT 
païuit pour na (i bon maitre que, pin* d'qoe Foii, lei pay lani des terrei qa'il a achetée* l'aTiient 
déddé k en Kiin l'acquiiilion par l'offre d'aiMjailter nne portion duprii. ■ 

35 



274 I.A GRANDE RUSSIE. 

La disette, la femine, ont remplacé le servage. 

Depuis rémancipation, ces fléaux, qu'on ne connaissait guère aupara- 
vant, ne viennent que trop souvent frapper des populations entières. Qu'on 
consulte les journaux de Tannée 1874, qui fut une année de calamité et de 
malheur, une « année terrible » , et Ton aura une idée de ce qu'est la 
famine en Russie, à la 6n du dix-neuvième siècle. 

En 1874, un tiers de la Russie faillit périr de faim. A Samara, à Olfa, à 
Saratow, à Orenbourg, sur les rives du Don, dans les environs de Kherson, 
d'Odessa, en Bessarabie, à Koulaga, à Perm, à Kazan, des milliers de 
paysans n'avaient plus de pain et mangeaient de la paille hachée. En été, 
ils auraient encore pu se nourrir en mangeant des champignons. Dans les 
districts de Nikolajew et de Bouzoulouk, la mortalité des enfants s'éleva à 
66 pour 100 dans les villages, et à 70 pour 100 dans les colonies agricoles; 
le pain que les malheureux paysans mangeaient ressemblait à de la tourbe. 
Chassés par la faim, les habitants des villages vendaient leurs maisons et 
s en allaient errants en longues bandes sur les chemins. A la fin d'août, on 
envoya à Saint-Pétersbourg un échantillon du pain qu'on faisait dans le 
gouvernement de Samara. Qu'était-ce que ce pain? Un mélange affreux de 
cendres, d'argile, de glands* et de paille. Pas une parcelle de farine! On 
eût dit de la boue séchée au four. Les enfants, qui n'avaient pas les dents 
assez solides pour mordre dans ces « biscuits » , les léchaient. Dans les 
hôpitaux, les caisses étaient vides; les malades ne recevaient plus aucune 
nourriture. Et les percepteurs n'en continuaient pas moins à réclamer aux 
paysans affamés les arrérages des contributions et des impôts! L'évéque de 
Samara ouvrit une souscription en tête de laquelle il s'inscrivit pour une 
somme de cinquante roubles! Elle n'eut guère de succès, et la famine 
alla croissant. 

« Une heure après mon arrivée, écrivait à un journal russe un voyageur 
qui avait passé la nuit dans un village du district de Bouzoulouk, une 
foule de paysans s'est rassemblée devant l'auberge où je suis descendu. Les 
moujiks tombaient à genoux, les femmes me montraient leurs enfants, 
pâles et maigres, réduits à l'état de squelette; et toute cette multitude criait 
d'une voix faible, expirante : « Donnez-nous du pain ! » C'était navrant. 
Gomme les enfants ne cessaient de pleurer, on alla les coucher en leur 
disant, pour les apaiser, qu'il faisait nuit, et que la nuit, on ne mangeait 
pas. Une femme voulut se tuer avec son enfant. — Ces malheureux ont 
vendu tout ce qu'ils avaient. Leurs pauvres cabanes sont absolument vides. 

* Autrefois, les paysans recueillaient comme ils voulaient les glands dans les foréu de chênes; 
aujourd'hui, plusieurs propriétaires les vendent. 



UN VILLAGE. — LE PAYSAN. STS 

" De temps en temps, on rencontre encore dans le villiifje nii agneau , 
mais il n'appartient plus an moujik, qui l'a tlonoL' en garantie du pain 
qu'on lui a prête. " 

Sur la ligne ferrée que nous parcourons en ce moment, et qui dans 
quelques instants va nous mener an\ portes de Moscou, le correspondant 
d'un autre journal nisse vit 
ceci : 

Sous la neige qui loniliaïf 
des troupeaux de paysans ci 
guenilles balayaient la voli'. 
midi, ils s'assirent en cercl' 
autour d'un seau d'eau tl ; 
firent trcni|J('r quelques mur- 




ceaux de pain plus durs que de la pierre. Chacun en mungen à peine d 
quoi nourrir un enfant. Ce fut leur diner, leur unique repas de la joui 



Le voyageur leur demanda : u Pourquoi avez-vous si peu de pain? » 

Un des paysans lui répondit : u Hélas! que voulez-vous, petit père, la 

récolte n"a pas été très-bonne; et nous n'avons que deux deciatincs de 

terre et pas de bétail. Le blé que nous récoltons 5uf5t à peine à l'entretien 

de notre famille. Nous venons travailler ici pour payer nos vingt-cinq 



876 LA GRANDE RUSSIE. 

roubles d'impôts... Ah! batouchka^^ le moment n'est pas loin où Ton va 
nous saisir notre dernière rosse!... Nous serons libres alors d'aller où 
nous voudrons. .. Si notre petit père le tzar voulait bien nous exiler quelque 
part, nous envoyer tous ensemble bien loin, bien loin, n'importe où, où la 
terre soit bonne et libre, il nous rendrait un grand service... En restant 
ici, nous ne savons pas comment nous allons vivre... » 

La principale cause de ces souffrances imméritées est dans le système 
des impôts, qui est injuste et défectueux. Pour 100 millions de deciatines 
de terre, les grands propriétaires, les anciens seigneurs, ne payent que 
13 millions de roubles d'impôts, tandis que les moujiks, pour 105 millions 
de deciatines, sont frappés de 195 millions d'impôts. 

Le paysan est obligé de payer plus de taxes et d'impositions qu'il n'a de 
revenus*. 

Qu'en résulte-t-il? Une décadence générale de l'agriculture, la ruine 
des petits propriétaires, et ces disettes et ces faqiines qui ne sont pas des 
événements accidentels et de hasard, mais qui semblent en Russie passer à 
l'état chronique. 

La terre que le moujik laboure, il ne la laboure pas pour lui , mais pour 
le fisc. Il n'ensemence son champ et ne le moissonne que pour s'acquitter 
de ses redevances envers l'État et la commune ; et quand il a tout payé , il 
ne lui reste plus rien. 

M Le paysan russe, a dit un Russe, travaille toujours pour payer quelque 
chose ou quelqu'un. » 

Dans la plupart des gouvernements, l'annuité que doit le moujik pour 
le rachat de sa terre dépasse le prix actuel du sol ou en représente au moins 
la moitié, de sorte que, comme l'écrivait le comte Chouvaloff , le paysan 
émancipé travaille aujourd'hui toute l'année pour son ancien seigneur, 
sans rémunération aucune ! 

* Petit père. 

^ Voici les impôts que paye une famille de paysans qui possède 4 deciatines de terre : 10 roubles 
d*impôt personnel, 7 roubles de redevances, 1 rouble d*irapôt de district, 1 rouble pour le prêtre, 
30 à 50 kopecks d*impôt communal ; un total de 20 roubles, soit 5 par deciatine. Et la deciatine, 
si le paysan est un homme de ressources et de travail, ne lui rapporte pas plus de 3 roubles par 
an. — Une statistique officielle relevée dans le gouvernement de Samara dit que le paysan a 
32 roubles d'impôts et de taxes à payer, et que son revenu n*est que de 19 roubles ! Dans le ("ou- 
vcrnement d*Orel, la totalité des impôts dépasse le revenu du paysan de 456/100, et dans le (jou- 
vcroement de Novgorod, de 565/100! 



CHAPITRE IV 

MOSCOn. — LE KBEMLIN VD DE HDIT 



— Moshwa! Moihwa*'. 
s'^crfèrent quelques 
voyageurs qui se levèrent 
en s'étirant et eu se se- 
couant. 

Et Russitôt la fièvre 
de l'arrivée s'empara de 
tout le wagon; chacun 
s'agita dans la recherche 
hâtive des menus objets 
éparpillés autour de soi 
sur les banquettes \ on 
-I « roula rapidement les 

plaids , les couvertures ; 
on se livra à tous les pe- 
tits emballages qui an- 
noncent l'interruption 
! du voyage. 

Des dames se saupoudraient de velouUne, puis 
mettaient leur chapeau ou rajustaient leur toque; 
tandis que des messieurs sanglaient leur literie 
ousepdgijatL'iit lu barbe, un petit miroir de poclie 
LBB.«mi.û. à la main. 

La locomotive n'avait cependant pas ralenti sa marche. Elle allait même 
d'une allure plus pressée , comme si elle eiît voulu donner un dernier coup 
de collier. 




' H<MCOU. 



S78 LA GRANDE RUSSIE. 

Le nez contre la glace , j'essayais , en clignant des yeux , de distinguer 
quelque chose dans Tobscurité. Mais au bout de la grande plaine blanche, 
seuls quelques points noirs %e détachaient, mis en relief par des feux qui 
ressemblaient à des feux de bivouac. On eût dît qu'on approchait d'un 
vaste campement. 

Tout h coup, le train ralentit sa vitesse, un sifflement aigu déchira Fair, 
un grand vacarme de roues résonna sous un immense hall vitré, et la loco- 
motive s'arrêta. 

Nous étions à Moscou. 

Sur le quai, beaucoup de gens attendaient, maintenus à distance des 
rails par des employés en casquette , qui se promenaient les mains dans les 
poches, très-graves sous leur manteau fourré d'ilck. 

Dans la salle d'attente, formant la haie, il y avait une foule de paysans 
et de paysannes, répandant une forte odeur d'eau-de-vie, de laine de mou- 
ton et de cuir humide. 

Un gendarme, en faction sur le perron de la gare, appelait les traî- 
neaux. 

Ceux-ci étaient rangés en ligne. Debout, les rênes dans la main gauche, 
les istvoschiks agitaient la main droite dans des mouvements d'appel, 
criant, chaque fois qu'un voyageur se montrait : PajaVs! Gospodine^ l 

Je remis mon bulletin de bagage a un commissionnaire et je fis signe 
d'approcher à deux moujiks barbus comme des moines, vêtus d'un long 
cafetan noue à la taille par une écharpe orieutale. 

Le voyageur qui ne veut pas se séparer de sa valise est obligé de prendre 
deux droschkis ou deux traîneaux, un pour lui, l'autre pour son bagage. 
Comme les cochers portent leur numéro gravé sur une plaque de laiton 
suspendue derrière leur dos, on leur enlève cette plaque pour être bien sûr 
qu'ils ne resteront pas en chemin. 

Cette mesure de précaution prise et ma valise chargée, nous partîmes; 
mon traîneau à bagages suivait. 

La neige couvrait les rues de ses épaisses et molles feuilles d'ouate. Pas 
de passants. De loin en loin, un traîneau filait comme une grosse hiron- 
delle noire rasant les blanches écumes des flots. Un éclairage parcimo- 
nieux et comme endormi ; à peine assez de becs de gaz pour voir les sinuo- 
sités de la route. 

L'impression est étrange. On se demande où l'on est, si c'est bien une 
ville dans laquelle on fait son entrée. On croirait traverser une succession 

* S*il vous plaît, monsieur ! 



MOSCOU. — LE KREMLIN VD DE NDIT. 179 

de grands villages. A droite et à gauche s'ouvrent des ruelles ébauchées, 
des trous béants qui donnent sur des espaces vides , des clmmps nus et 
déserts; çà et là se dressent des maisons de bois, des isbas de paysans au 
toit denticuté , bordé d'une large frange de neige aux reflets d'argent. Puis 
ce sont des enclos muets, des cours palissadées, des groupes frileux de 
petites habitations à ■> demi-étage <> , n'ayant qu'un rez-de-chaussée au- 
dessus du niveau du sol, et derrière lesquelles surgit le (lôme d'une église, 
tout blanc de frimas. 

On avance, et rien ne change. Encore des places abandonnées, des clô- 
tures inhospitalières, des rues qui n'ont rien de vivant nt d'humain, des 




maisons accroupies, isolées dans la ne!ge, comme mortes. On est ici dans 
le quartier des ouvriers et des artisans, dans la « ville de terre « , qui tire 
son nom du rempart de terre dont le t7.ar Fédor Ivanovitsch l'entoura après 
l'invasion des Tartares. Ce rempart avait trente-deux portes de bois et deux 
en pierre. 

Mais nous voici dans la » ville blanche » . Un large boulevard remplace 
le mur en pierre de taille qui l'enserrait jadis. Ici commence ia vraie ville. 
Les rues prennent un caractère plus régulier; les maisons ne poussent plus 
péle-méle, en désordre, où bon leur semble, comme des herbes folles : elles 
se disciplinent et forment des lignes qui s'allongent dans la même direc- 
tion. Un entassement d'enseignes dorées met sur les façades un bariolage 
de peinture byzantine. Des lampes à pétrole et des becs de gaz éclairent 
encore quelques magasins de victuailles et de thé. En haut, aux fenêtres, 



S80 LA GRANDE RUSSIE. 

derrière les rideaux bluncs ou les stores <le couleur baissés, des clartés 
douces luisaient comme des reflets de veilleuse. Le long des étroits trottoirs 
où la neige était tassée et durcie sous les pas, des gens attardés défilaient 
rapidement, avec des profils dansants et fuyants d'ombres chinoises; des 
dvorniks ' empaquetés dans leurs touloupes se promenaient devant les 
portes, de celte marche automatique et lourde de l'ours dans sa fosse. 

Notre traîneau s'arrêta devant une belle maison d'apparence moderne. 
Un portier galonné et des sommeliers en habit noir accoururent au-devant 
de nous : nous étions au Slavianski Bazar*, un hôtel du genre de l'hôtel du 
Louvre et du Grand-Hôtel, mais dans de plus petites proportions. 

Je dinaî en toute biite dans la grande salle du restaurant, — une salle 




magnifique et comme je n'en connais pas beaucoup de pareilles. Fîgtirez- 
vous une immense rotonde au toit de verre, avec des galeries sculptées, et, 
au milieu, un jet d'eau tout garni de plantes en fleur. 

— Voulez-vous un sterlet? me demanda le garçon. 

— Pour moi seul? N'est-ce pas bien gros? 

— Il y en a de toutes les tailles. Vous choisirez. 

Le garçon prit un filet, le promena dans le bassin de marbre du jet 
d'eau, en retira trois ou quatre poissons frétillants et me les présenta. 

— Lequel voulez-vous? me deroanda-t-il- 

Je lui désignai le plus petit. — Un quart d'heure après, je mangeais un 
sterlet qui valait son pesant d'or. 

La salle du restaurant était h peu près pleine. Il y avait lii toutes sortes 

' En RoMie, le drornik remplit loi fbnctioiu de coDcieige. Une rfccnU ordonnince de police 
l'ubline k Tciller toute U nnit *ur !■ DiaiMU dont il a la gûde. 
* B»ur dei Slaiet. 



MOSCOD. — LE KBEMLIN VU DE NDIT. Ï8I 

de figures hétéroclites, des Tartares à tête rasée, au teint jaune, aux petits 
yeux en vrille ; des Allemands au teint rubicond, en lunettes, parlant avec 
des gestes pédants de professeurs en us. Ils fumaient de mauvais cigares, 
buvaient du vin du Rhin et disaient beaucoup de mal de la Russie. 

Il n'était que dix heures. Je pouvais encore me hasarder jusque chez un 
ami d'enfance que je n'nvnis pas revu depuis qu'il s'était fixe à Moscou. 

J'essayai d'expliquer tant bien que mal uu cocher où se trouvait la 
maison de mon ami, et nous pailtmes, rasant la neige avec une rapidité 
d'oiseau. 

Quelle sensation délicieuse que celle de ces premières courses en truî- 




u qualie [loiisoi 



présenta. 



neau, sur le sol velouté et glissant, sous le ciel tout emperlé d'étoiles! L'air 
est vif, tout est silencieux. A'ous éprouvez toutes les excitantes jouissances 
de la vitesse, de la solitude et de l'inconnu. 

Nous parcourûmes une longue avenue où de jeunes arbres dressaient 
leurs branches chenues et dépouillées comme si on les eût plantés les 
racines en l'air ; puis nous nous perdîmes dans un dédale de petits pércoii- 
loks^y dont les maisons hermétiquement closes étaient séparées les unes 
des autres par des jardins et des cours aux murs de planches festonnés de 
neige. Un dvornt'k que nous interrogeâmes nous indiqua une maisonnclle 
au bout d'une ruelle. 

Je sonnai. 

Une petite bonne en robe d'indienne, toute rose sous les reflets vacil- 
lants de la bougie qu'elle protégeait de sa main grassouillette, les cheveux 
blonds ébouriffés, l'air mutin, jolie à plaisir, vint m'ouvrir. 

■ Ruelle». 



S8S LA GRANDE RUSSIE. 

Mais comme nous ne parvenions ni Tun ni Fautre à nous, comprendre, 
nous nous mimes à éclater de rire. 

— Alors, me prenant par la manche de ma pelisse, elle m'invita à- la 
suivre. Au haut d'un escalier de bois, je me trouvai sur le seuil d'un salon 
orné de divans, de portières et de tapis du Caucase, de TefFet le plus inat- 
tendu et le plus charmant. Un jeune ofFicier, assis devant une- table où 
chantait un samovar^ était en train de préparer son thé. 

Je lui expliquai ma méprise : il me répondit dans lé français le plus pur : 

— Monsieur, la maison que vous cherchez n'est pas dans ce péréoulok; 
comme vous ne la trouverez jamais si vous ne pouvez pas l'indiquer vous- 
même à votre cocher, permettez-moi de vous faire accompagner par ma 
bonne, qui connaît le quartier. 

Il lui donna quelques explications en russe, et la petite luronne me prit 
de nouveau par la manche de ma pelisse, me fit monter sur le traîneau, 
s'assit à mes côtés et cria : 

— Priamo! (Tout droit.) 

Le siège était bien un peu étroit pour deux; j'étais obligé de la retenir de 
mon bras pour qu'elle ne dégringolât pas. Et elle riait, elle riait, que c'était 
un bonheur de la voir ! 

Au bout de deux minutes, elle dit à l'istvoschik : 

— Na prava (à droite). Puis tout à coup elle prononça le mot sacra- 
mentel de : Sioi! (arrête), sauta à terre, et avant que j'eusse eu le temps de 
lui offrir quelques grivnihs ', elle disparut. 

Mon ami avait été m'attendre à. la gare; mais il y avait douze ans que 
nous ne nous étions vus, et dame! en douze ans, tête qui roule n'amasse 
pas de cheveux. 

Nous prîmes le thé dons un petit salon où flottait une tiédeur parfumée 
de serre, et nous passâmes une heure charmante à souffler sur les cendres 
de nos vieux souvenirs éteints. Ah! qu'elles étaient- gai es , toutes ces farces 
d'écoliers turbulents! Gomme nous étions, dans notre vieille ville natale, 
la terreur des sots, des cuistres et des vieilles femmes ! Et maintenant au 
fond de cette Russie de neige, perdus dans une petite ruelle d'une tristesse 
de prison , nous ressemblions à deux exilés qui parlent de la patrie. 

Je priai mou ancien condisciple de m' accompagner au Kremlin. 

Il était minuit lorsque nous traversâmes la place Rouge , qu'éclairaient 
de resplendissantes étoiles et une lune ronde suspendue comme une lampe 
d'albâtre a la voûte de lapis-lazuli du ciel. Derrière la couronne murale du 

' Pièces de 10 kopecks. 



MOSCOU. — LE KBEHLIN VU DE NUIT. 283 

Kremlin, aux blancs créneaux découpés en dentelles d'argent, toute une 
forêt de clochers, de Ëoupotes pailletées, un tohu-bohu de tours jaillissait 
comme des mâts d'ivoire, montait avec une sveltesse de lys argentés, et des 
dômes s'épanouissaient en énormes tulipes d'or. 

Notre traîneau fila comme une flèche sous la voûte obscure de la porte 
du Sauveur. 

Un inoujik que nous croisâmes s'arrêta pour nous insulter. 

— Mais découvre-toi donc, me cria mon ami. . . N'entends-tu pas qu'où 




Le aiége écaït bien un peu élroit pour 4eui. 

nous dit des injures?... Tu vas t'altirer une mauvaise afBiire... Toujours 
le même 1... 

J'ignorais que la porte par laquelle nous entrions fût la porte sainte de 
la forteresse. Un ukase ordonne à quiconque passe de se découvrir devant 
l'image du Sauveur encastrée dans la tour. Jadis une sentinelle se tenait 
là pour s'emparer des récalcitrants et les obliger a s'agenouiller cinquante 
fois de suite. C'est devant cette icône que les condamnés à mort faisaient 
leurs dernières prières^ On raconte qu'un jour que les Tartares cherchaient 
ù s'emparer du Kremlin, l'image miraculeuse les aveugla tous, et qu'un 
boulet fi-ançais, qui l'atteignit en 1812, rebondit en arrière et alla tuer 
ceux qui servaient la pièce ennemie. On dit encore que Napoléon entrant 
par là la tête couverte, un violent coup de vent lui enleva son chapeau. 



Nous voici sur l'esplanade. 

On ne peut rien rêver de plus féerique et de plus splendide que le spec- 



18» LA GnAKDE RUSSIE. 

taclc de toutes ces églises, <le tous ces clochers, de toutes ces tours qui 
semblent laisser retomber, comme les bombes lumineuses d'une pièce 
d'artifice, leurs coupoles, leurs dômes et leurs clochetons d'or sur l'im- 
Hieuse ville, qui déroule jusqu'à rtiorizou lu fjnmme infinie de ses mai- 
sons multicolores noyées de reflets d'étoiles, et dont les façades roses, 
jaunes, sont ravivées par les blancheurs bleutées de la neige qui glace 
leurs toits. 

Panorama merveilleux que ni la jilume ni le pinceau ne sauraient rendre, 
et qu'on revoit en fermant les yeux, comme un rêve, comme la vision fan- 
tastique d'une ancienne capitale de khan tartare ou d'empereur mongol, 
disparue depuis longtemps dans !a nuit enchantée; des légendes. 




L'hubilc artiste que l'hiver! Comme il sait, d'une main délicate, par 
quelques touches blanches, donner de la valeur aux choses les plus com- 
munes, faire ressortir et mettre en lumière celles qui sont le plus cachées! 
La neige a sa poésie et sa beauté. Et les paysages qu'elle dessine ont plus 
de grandeur, plus de solennelle magnificence que ceux de l'été. Quelle 
lumière diamanlée tombe des étoiles, et de quels refiets clairs et étincelants 
brille la lune, reine mélancolique des nuits hivernales! 

A nos pieds, formant un premier plan d'un effet décoratif imprévu et 
nouveau, se déployait dans son élégante légèreté l'enceinte de la forteresse, 
flanquée de tours et de tourelles ciselées comme des bijoux, évidées et 
découpées a jour, pointues comme des flèches ou rondes comme des 
casques, aux toits de forme baroque, presque chinoise, pailletés de neige 
et écaillés de tuiles vernissées miroitant sous la poussière lumineuse qui 
tombait du ciel. 



MOSCOU. — LE KHKMI.IN va de XUIT. 985 

VA autour de ce rempart, qui ressemble bien plus h mi décor qu'à uu 

mur (le dëfeusie, la Moskwa nouait l'ecltarpe moirer.- iln se.; flots, dont 




cliaque repli cacbuit une tremblotante étoile. Moscou a tiré son nom de 
cette riTière aux gracieuses sinuosités, et qui n'est pas plus large que lu 
Seine. Ses eaux étaient encore libres, bien qu'une neiyt; dure et brillante 
comme du mica saupoudrât ses bords. 



X88 LA GRANDE RUSSIE. 

Au delà, sur la droite, le ddme d'or massif <lu temple du Sauveur étincu- 
lait comme une tiare posée sur un manteau d'hermine. De grands édifices 
dressaient leurs frontons (le temple grec baigné de lumières molles, de 
clartés paies et sidérales. Des couvents , endormis dans la paix nocturne , 
élevaient leurs campaniles d'une légèreté de minaret, irisés de lueurs vio- 
lettes. Çà et là, des chapelles se détachaient au sommet de leur petit mon- 
ticule comme des mausolées (le marbre. Au milieu des arbres poudrés de 
neige, les becs de gaz ressemblaient à des lucioles dans des orangers en 
fleur. Et de tous cotés, les dômes formaient des monceaux d'or scintillant 
sous les magiques niyons de la lune, comme les trésors d'un pays de fées. 
Quelques clochers plus hardis et plus élancés embrochaient les étoiles, qui 
palpitaient comme des papillons de feu. De longs frissons de lumière cou- 
raient sur les toits inégaux des maisons , ondulant au loin , pareils aux 
vagues moutonnantes d'une mer du pdie subitement dégelée. Dominant 
cet océan glacial, des croix byzantines s'allumaient comme des phares 
célestes, tandis qu'à travers une brume opalisée et transparente, on aper- 
cevait de grands édifices bizarres et blancs qui faisaient songer à des palais 
de glace. Et , au fond de l'horizon , à demi estompée par la nuit, la mon- 
tagne des Moineaux se dressait comme une banquise énorme. 

C'est sur ce piédestal, transformé par l'hiver en immense rocher de 
marbre, que la grande ombre de Napoléon se dressa un jour comme un 
spectre ; et c'est au pied de cet écueil de glace que se brisa la barque qui 
portait la fortune du César en redingote grise. 




Moscou. — Due ia..i. 



CHAPITRE V 

LA PLACE BOUGE. 



Le lendemain , la tête encore pleine de 
la féerique vision de la veille, je repris à 
pied le chemin du Kremlin. 

Le Kremlin, c'est Moscou ; et Moscou, 
c'est le cœur et l'àme de la Russie, le sanc- 
tuaire de la foi orthodoxe , le foyer d'une 
pensée commune qui ralliera un jour tous 
les " frères slaves dispersés » . 

Moscou est la vraie capitale de l'em- 
pire, c'est la fille légitime et robuste des 
t^ars barlms et terribles, tandis que Saint- 
l'étersboiirg n'est qu'une capitale bâtarde 
qui eut pour mère et nourrice une étran- 
gère : la civilisation allemande. 

Avant même de franchir l'enceinte de 
la foi-teresse religieuse et guerrière , que 
de souvenirs sur cette place Rouge que 
nous traversons ! Tout semble vous arrê- 
ter pour vous parler du passé. Et comme 
cette place est bien nommée ! Elle n'est 
pas belle, — car rouge et beau sont synonymes en russe, — mais elle est 
rouge, vraiment rouge de sang! C'est ici qu'Ivan fit mutiler les conseillers 
de son fils, fouetter publiquement l'archimandrite d'uu grand monastère 
et brûler dans une cage de fer deux conspirateurs polonais. 

Le 26 août 1705, le jour même où Pierre I" avait ordonné à ses bolars 
(le se raser, et où il s'était rasé lui-même, on vit se dresser tant de potences 
sur la place Rouge, qu'elle ressembla h une forêt. Et, deux mois plus tard, 
des hommes à cheval , armés de lances et de fouets, poussaient comme un 




On y exposait lestiteadci luppticïé*... 



588 LA GBASUE BDSSIE. 

Iroupcim l'ffaré sur cette sinistre place, des lioinincs h jiieil, en haillons, 
brisés de fatigue, umnigris par la faim, liés deux à deux par des cordes. 
Dans leur main gauche, ils tenaient un cierge allumé, et derrière eu\ des 
femmes et des enfants marebaient en chantant les tristes et funèbres com- 
plaintes des funérailles. Ces hommes étaient des soldats, c'étaient des 
rebelles : un premier convoi de strélîtz '. 

Qu" avaient-ils fait? 

Ils avaient voulu re.sier Rnsscs. 




A IL 



S^??»?3g 



La l.la..: llu.iuc 



Ils nviiient opposé la force aux réformes, aux récentes atteintes portées 
par Pierre 1" aux usages, aux mœurs et aux traditions nationales. Ils avaient 
reRisé les habits a l'allemande, ils n'avaient pas voulu quitter leur cafetan 
ni couper leur barbe; ils n'avaient pas vouhi non |)ins se soumettre à des 
aventuriers étrangers, se courber sous la baguette des caporaux allemands. 
On leur avait dit que les Niemtsi* s'étaient emparés de Moscou, que Pierre I" 
était mort; et ils étaient accourus. On les dispersa à cou])S de c.mon; on 
en fit beaucoup prisonniers. Kt maintenant on les pendait! La pendaisou 
n'allant pas assez vite, on en décapita et l'on en roua un bon nombre. Le 
Tzar se mit lui-même à l'horrible besogne. Et, pendant sept journées, ou 
tua sur lu place Rouge comme dans un abattoir ! Mille cadavres avaient été 
accrochés aux créneaux du Kremlin , qui ressemblait à un immense char- 
nier. 

< lll form.-ii<^nI l.i mlN.^.' ii.itiùn.il,'. 



LA PLACR ItOnGB( M» 

Le dernier jour, comme il ne restait plus que deux condamnés à exécuter 
pour arriver à un grand et beau jeune homme qui se distinguait parmi ses 
camarades par son attitude calme et iîère, le Tzar, frappé de tant d'énergie, 
s'approcha de lui : 

— Tu n'as donc pas peur de mourir? lui demanda-t-il. 

— Je n'ai peur de rien, répondit simplement le prisonnier. 







Pierre causa quelques instants avec lui, et, soudain, il lui ordonna de 
sortir des rangs et lui dit qu'il lui faisait grâce. 

Ce soldat s'appelait Orlof. 

C'était l'afeul de l'ambassadeur actuel de Russie a Paris. Il devint offi- 
cier. Plus tard, la faveur de Catherine porta ses fils aux plus hautes dignités 
de l'empire. 

La plate-forme ronde construite sur une petite éminence, au bout de la 
place, en face de la porte du Sauveur, servait de tribune publique aux tzars 
et aux juges, qui venaient y lire aux condamnés leur sentence de mort. 

Jusqu'en 1 727 , l'échafuud et le gibet se dressèrent au pied du mouttcnle 
redouté. On y exposait aussi les têtes des suppliciés, plantées sur dea 



ÎOCK LA GRANDE RUSSIE. 

piquets. La législation pénale n'avait que Fembarras du cboix pour faire 
mourir ceux qu'elle frappait. Elle pouvait pendre, décapiter, rouer, empa- 
ler, noyer sous la glace, knouter à mort, enterrer vif, brûler sur un bûcber 
ou dans une cage de fer. Les faux monnayeurs étaient couchés à terre, et on 
leur versait du plomb fondu dans le gosier. Celui qui avait commis quelque 
sacrilège était déchiré en mille morceaux par des crochets de fer. Les nié- 
decins, assimilés aux sorciers, étaient exécutés en place publique quand 
ils ne guérissaient pas. Une bonne habitude qui s'est malheureusement 
perdue I 

C'est également en cet endroit que les débiteurs insolvables étaient atta- 
chés demi-nus à un poteau et battus trois heures par jour. Ce supplice 
pouvait se renouveler pendant un mois, si personne ne venait en aide au 
malheureux ou ne l'autorisait à mettre en vente ou en gage sa femme et ses 
enfants. Le débiteur qui n'avait pas de famille devenait l'esclave de son 
créancier ' . 

Cette place servait aussi d'arène pour les duels judiciaires, très-fréquents 
à cette époque. Les chroniqueurs nous disent que les Russes avaient l'ha- 
bitude de se couvrir de tant d'armures qu'un étranger qui se battait avec 
eux était presque toujours sûr de les vaincre. 

Une quinzaine d'églises s'élevaient jadis sur la place Rouge, d'où partait 
cette étrange procession de la fête des Rameaux dans laquelle on voyait le 
Tzar à pied, conduisant lui-même par la bride l'àne du patriarche, en com- 
mémoration de l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem. 

De tant d'églises, il n'en reste qu'une, mais c'est la plus originale, la 
plus singulière, la plus drolatique, la plus folle des églises de toutes les 
Russies ; — c'est la stupéfiante et inimitable église de Vassili Blajennoï. 

Ce nom est celui d'un contemporain d'Ivan le Terrible, qui y fijt enterré 
en odeur de sainteté. Quand l'église fut achevée, le Tzar appela Ttrchitecte 
italien qui l'avait construite et lui dit : 

— Ne pourrais-tu pas faire quelque chose de plus merveilleux encore? 

— Oui, si vous l'ordonnez... 

— Ah! mais non... mais non! s'écria Ivan. 
Et se tournant vers ceux qui l'entouraient : 

— Je ne veux pas que ce coquin, s'écria-t-il, aille faire quelque chose de 
plus beau ailleurs... Qu'on lui crève les yeux ! 

L'arrêt du tzar terrible fut exécuté séance tenante; et c'est pourquoi, 
dit-on, Vassili Blajennoï est unique au monde. 

> A. Rambacd, Histoire de Russie» 



LA PLACE ROUGE. ÎCl 

Jamais on ne se douterait que cette église bizarre est une église chré- 
tienne, si Ton ne voyait sur ses huit clochers la croix grecque aux longs bras 
étendus en bénédiction, reliée par des chaînes de métal au globe d'or 
qu'elle surmonte. On se demande si ce n'est pas là le temple baroque d'une 
de ces sectes extravagantes, comme en produit l'imagination asiatique du 
peuple russe. L'artiste qui a rêvé cette énormité architecturale a dû en 
tracer le plan au milieu d'une hallucination de haschich. C'est ainsi qu'on 
se figure les gigantesques pagodes hindoues élevées aux dieux à trois têtes et 
à six bras, et qui se reflètent dans les eaux sacrées du Gange. 

Si vous vous éloignez un peu, l'impression change, et une autre compa- 
raison se présente à l'esprit. Cet amalgame de clochers courts et trapus, 
renflés en demi-coupoles toutes papillonnées de bigarrures luisantes et sail- 
lantes comme des écailles, passant du rouge vif au jaune canari et au vert 
cru, vous fait l'effet d'une gigantesque chimère en porcelaine, ramenée 
comme un trophée de guerre du pays fabuleux des dragons bleus et des 
poussahs au ventre nu. 

Mais, en vous approchant de nouveau, l'impression change encore. A 
l'aspect de ces dômes taillés en pointe d'ananas, aux côtes en spirales, 
coloriées comme des pulpes de fruits et piquées de losanges d'or, de ces 
clochers en forme d'artichaut, de cette tour qui ressemble à une asperge 
supportant un potiron , on se demande si l'on n'a pas devant soi le palais 
bouffon d'un prince do féerie régnant sur le royaume des légumes. 

Un escalier dont le toit est recouvert de tôle verte et orné de clochers en 
poivrière, déploie des deux côtés de l'édifice ses galeries aux fenêtres en 
plein cintre. Cet escalier se termine par deux logettes aux colonnes et aux 
arceaux sculptés. C'est la seule partie vraiment gracieuse de Vassili Bla- 
jennoï. Deux portiques murés, avec un œil-de-bœuf et deux fenêtres au 
ras du sol, complètent l'originalité de cette construction si drolatique dans 
son ensemble. 

L'intérieur n'est pas moins baroque. C'est une succession et un enche- 
vêtrement de couloirs étranglés et obscurs, de galeries embrouillées comme 
les détours d'un labyrinthe, de chapelles en creux cachées dans les dômes 
et les clochers supei'posés , de petits sanctuaires mystérieux avec leur ico- 
nostase aux vierges constellées de pierreries, leurs lampes aux reflets mou- 
rants et leurs grands saints à barbe blanche et aux yeux fixes, qui défilent 
comme des fantômes dans le fond d'un ciel d'or. 

Au milieu de la place Rouge, faisant face au Kremlin, se trouve le monu- 
ment élevé en 1818 aux deux libérateurs de Moscou, Minime et Pojarski. 

A l'invasion des Tartares et des Mongols avait succédé celle des Polonais 



S9S LA GRANDE BITaSIE. 

et des Suédois. Ils étaient maîtres de Moscou. La natioDolité russe aftait 
peut-être disparaître. Alors ua simple moujik, boucher à Nijni-Novgorod , 
prêcha \a guerre sainte et réveilla ses compatriotes de leur torpeur : « Que 
les jeunes et les vieux, s'écrîa-t-il , viennent en masse; que chacun vende 
tes maisons, mette en gage ses femmes et ses enfants pour payer des soldats 
et sauver la sainte foi orthodoxe et le pays ! ■ 

Le prince Dimitri Pojarski se mit à la tête de la vaillante petite armée 




Celle plac 



le pour les tlueU judiclairet. 



qui s'était groupée autour de Minime. Le clergé exhorta à son tour les 
masses, et les Polonais furent chassés de ville en ville. Le â4 août 1612, ils 
se virent ohligés d'abandonner Moscou. La vieille et sainte Russie mos- 
covite était sauvée! 

Minime, à qui l'on avait décerné le titre d' h élu de tout l'empire russe ■ , 
ne voulut pas conserver le pouvoir. Les boïars se rassemblèrent aussitAt 
sur la place Rouge et élurent par acclamation un jeune homme de dix-sept 
ans, fils de Théodore Romanof, métropolite de Rostof. On eut beaucoup 
de peine à décider le jeune Michel à accepter la couronne. Enfin il cédo aux 
sollicitations des députations qui lui furent envoyées, et le M mars 16l3i 
il fiit solennellement proclamé tzar de toutes les Russies. 



LA PLACB EODGS. 




LVglise lie Vas.ili [il^.jrnnoï, .'i Moscou. 

Les Romaiiof de la dynastie actuelle sont les descendants d'un chevalier 



S04 LA GRANDE RUSSIE. 

teutonique, nommé André, qui vint en Russie au quatorzième siècle. 
D'après la tradition populaire, ce chevalier, qui s* appelait Roman, ne serait 
pas d'origine allemande, mais d'origine française. Son écussoii portait une 
fleur de lys. 

A Tendroit de la place Rouge où était autrefois la ménagerie des tzars, 
ou la Cour aux Lions, tout près de la prison pour dettes, s'élève un édi- 
fice grandiose : c'est le Musée historique. 

Si nous ne voulons plus nous découvrir en entrant au Kremlin , passons 
par une des portes que nous avons devant nous, et, longeant le palais du 
Sénat, l'arsenal et les casernes, nous arriverons près du Petit Palais où 
naquit Alexandre II , et au couvent de Tchoudoff , si célèbre dans l'histoire 
moscovite. 

Le palais du nouveau Sénat est le palais de justice de Moscou. 

« Qui devient juge, prend un péché sur son àme » , dit un proverbe 
russe, assez vrai il y a une vingtaine d'années, avant la réorganisation 
judiciaire opérée par Alexandre II. Les anciens juges étaient ignorants et 
fort enclins à la vénalité. Tous ne savaient pas lire. Un greffier faisait la 
besogne, et comme ils adoptaient presque toujours ses conclusions, celui-ci 
donnait gain de cause à ceux qui l'avaient le mieux régalé et le plus payé. 

Le nouveau système judiciaire ressemble au nôtre. Le Sénat correspond 
à la Cour de cassation en France. Les jurés sont tirés au sort comme chez 
nous. Un jury est adjoint aux tribunaux d'arrondissement pour les affaires 
criminelles. Le ministre de la justice est en même temps procureur général. 
Cette réforme a donné lieu à ses débuts h quantité d'incidents plus ou 
moins comiques. On a vu des jurés qui n'entendaient rien au nouveau sys- 
tème, jouer aux dés, devant l'image sainte, le verdict qu'ils avaient à 
rendre. 

D'autres ont prononcé l'acquittement de l'accusé « avec circonstances 
atténuantes » . Des criminels dangereux ont été absous parce qu'on était à 
la veille d'une grande fête. Les jurés, en pardonnant au pauvre pécheur^ 
voulaient se conduire en bons chrétiens. 

Bien que le nombre des avocats attachés aux tribunaux soit limité par la 
loi , le barreau , dit-on , laisse beaucoup à désirer sous le rapport de l'hon- 
nêteté et de la moralité. On raconte que parmi les avocats des villes de 
province, il s'en trouve encore qui extorquent des plaideurs de fortes 
sommes, soi-disant pour acheter les juges ou payer les fonctionnaires. 

La réforme judiciaire n'a pas non plus supprimé les lenteurs de la jus- 
tice. 



LA PLACE nODGE. »5 

Un jour, rapporte le P. Grive!, le grand-duc GoiisUintin était allé inspecter 
des troupes cantonnées dans la Russie Blanche; comme il se promenait à 
cheval, accompagné d'un seul aide de camp, il vit venir sur la route un 
Juif, qu'il reconnut pour tel à son costume, qui de loin ne ressemble pas 
mal à celui des Jésuites polonais; de près, ils sont faciles à distinguer. — 
• Vois-tu ce Juif? dit-il à l'officier. Je vais lut fiiirc une belle peur. ■ El il 



'^y^^j^... 




^T?- ^^*' 









- C'eit bien vrai, mopjeÏQncur, dii le Juif, en aauiant JaDi le clump *i 



lui cria de sa forte voix : « Ote-toi de mon chemin, coquin que tu es; ta 
nation a crucifié mon Sauveur! 

— C'est bien vrai, monseigneur, dit le Juif en sautant dans le champ 
voisin ; mais il est vrai aussi que le procès n'a pas dtirc vingt-quatre heures. 
S'il avait dû être jugé en Russie, le procès ne serait pas encore fini! • 

Le grand-duc passa son chemin en riant de la grande vérité que renfer- 
mait cette réponse. 

Le Palais de justice du Kremlin n'a rien de rébarbatif ni de bien impo- 
sant dans son aspect. Au haut d'un vaste escalier, une femme installée 
derrière une petite table vend des journaux et des a Causes célèbres » . 
Que de révélations curieuses et amusantes dans ces brochures à couverture 



S9ft L'A GRANDE RUSSIE. 

jaune ! Que de détails de mœurs typiques sur les moujiks, sur les mar- 
chands, sur la noblesse, sur les Juifs, sur les différentes classes de la 
société ! Un tribunal, n'est-ce pas un confessionnal public? 

Devant l'arsenal sont rangées 850 pièces de canon démontées, rappelant 
les victoires des Russes sur les Suédois, les Polonais, les Turcs, les Persans, 
les Français. Plusieurs de ces canons que la neige recouvre de ses blan- 
ches draperies portent, — ô ironique destinée des choses ! — les noms 
d'Imprenable et d'Invincible ! 

Placé sur mi piédestal de bronze ciselé, un canon monstre, le izar- 
fouckka (le roi des canons), ouvre une gueule énorme : on dirait un de ces 
animaux chimériques sans tête, au cou supporté par des pattes de crapaud, 
comme Gallot en a mis dans sa diabolique Tentation de saint Antoine. Ce 
formidable engin, dans lequel on peut placer une table d'un mètre avec 
quatre chaises, et où quatre personnes peuvent s'asseoir et faire leur 
partie, fut fondu en 1585, mais il ne put jamais tirer. Aussi Herzen a-t-il 
dit quelque part : ■ Moscou est surtout célèbre par sa cloche, qui ne sonne 
pas, et par son canon, qui ne tire pas. " 




InitrumenU de lupplice. 



CHAPITRE VI 

LES ÉGLISES DO KREMLIN. — LE SACRE D'UN TZAR, 



Le Kremlin , avec ses hau- 
Ics murailles de pierres 
blanches aux créneaux tail- 
lés en pointes de flèches tar- 
lares, avec ses di\-huit tours 
vertes et ses cinq portes roses 
cpii nsseiiiltlcntà des jiortes 
de tortoicsses féodales, for- 
me lui-même toute une vUle, 
reufermaut, outre les édi- 
Kccs que nous avons déjà ci- 
tés, trois cathédrales, sept 
é{;lises, un couvent d'hom- 
mes, un monastère de fern- 
mesettrois palais impériaux. 

Nous commencerons no- 
tre visite par les sanctuaires 

les plus vénérés : les trois 
Couronne iin|>('rt.ilc. 

cathédrales d e l'Assomption , 

de l'Annonciation et de l'Archange Saint-Michel, {groupées en un seul fais- 
ceau, comme une j^erbe aux épis d'or, derrière une grille détachant sur la 
blancheur des murs su grande dentelle noire. 

L'Assomption {Ouspenski Sabor) est la cathédrale de Reims et l'abbaye 
de Westminster de la Itussie. On y sacre depuis quatre cents ans les empe- 
reurs, et l'on y conserve l'antique trône de bois sculpté des tzars, connu 
sous le nom de trône de Wladimir-Monomaque. 

Cette église a été construite en 1475, par un architecte italien. Cinq 
clochers à coupole dorée la couronnent. Des fresques enluminent ses murs, 
au-dessus de son portail. 




GRANDE ItDSSIE. 



Les piliers, leà Toutes, les murailles sont dérorés de grtiDdes iiiiii[,'es 
bj'zantincs, di* siiinls à longue barbe, dont l<i tête se découpe sur un foud 




d'or; ces pieux jieisonnafjL'S, sous leur louy mnntcitu de pourjirc, passent, 
muets et farouches, cotiiiUL' un curtéje de potentats d'Asie. 

Ou retrouve dans cet édifice couime un écbo de tous les motifs d'arclii- 
tet'ture si bi/urres qui font du Krcuilin un monuineut unique au monde, où 



LES ÉGLISES DU KREMLIÎ5. — LE SACRE D'UN TZAR. S90 

sont réunis et mélangés les styles d'Europe, d'Orient et d'Asie : le style 
byzantin, le style gotliique, le style de la Renaissance, le style mau- 
resque, le style chinois et le style hindou. L'impression est étrange. Le 
regard et l'esprit sont dépaysés comme dans un monde baroque de chi- 
mères. Et l'on s'étonne de voir des saints et des vierges dans un temple qui 
semble n'avoir été bâti que pour des idoles. 

L'iconostase de l'Assomption est une éblouissante muraille d'orfèvrerie, 
un étalage fabuleux d'or, de pierreries, de perles, de diamants. A cette 
muraille féerique sont suspendues des images miraculeuses d'une haute 
antiquité, des Vierges aux yeux noirs et à la peau brune, ayant appartenu à 
des grands-ducs et venant de Novgorod et de Pskof, de Kiew et de Con- 
stantinople. Dans leurs nimbes, des milliers de pierres précieuses palpitent 
comme de petites étoiles ou scintillent comme de rouges étincelles ; sur leurs 
robes et leurs dalmatiques d'or, des toj)azes, des saphirs, des émeraudes, 
des rubis, dessinent des broderies merveilleuses s'enlaçant comme des 
{juirlandes de fleurs. L'image miraculeuse de la Vierge de Wladimir, que la 
piété orthodoxe attribue à 1 Évangéliste saint Luc, porte sur l'épaule un 
solitaire estimé plus de trois cent mille francs. Des émeraudes grosses 
comme des noix sont enchâssées dans la couronne en or massif de cette 
Vierge, que les Russes vénèrent tout particulièrement, et dont ils ne s'appro- 
chent qu'avec force génuflexions et signes de croix. 

Près de l'iconostase, un dais recouvre le siège du patriarche, et vis-à-vis, 
une tente de velours marque la place de F Empereur. 

Des lampes d'argent et de vermeil aux lueurs vacillantes, de grands 
cierges aux reflets immobiles réveillent à peine l'obscurité qui dort sous les 
voûtes sombres de la vieille église aux hautes coupoles chargées de noires 
peintures et éclairées seulement par de petites meurtrières. 

Un diacre à grande barbe noire m'ouvre une des portes de l'iconostase 
pour me montrer le coffret d'argent dans lequel, après son sacre, le nouveau 
tzar enferme son testament. Le diacre me fait voir d'autres objets précieux : 
dans une châsse d'une rare magnificence, un morceau de la tunique de 
Notre-Seigneur; puis, enfermés dans des reliquaires, un morceau de la robe 
de la Vierge, un clou de la vraie croix, une main de sainte Eudoxie, une 
dent de saint Wladimir. 

Les cérémonies du sacre ont lieu dans cette église, avec une pompe et une 
splendeur tout orientales. Avant que le Tzar se mette en marche, les archi- 
prétres, avec la croix, assistés de deux diacres portant l'eau bénite dans un 
bassin d'or, viennent asperger le chemin par où doit passer l'Empereur. 



800 LA GRANDE RUSSIE. 

Puis arrivent se ranger sur les gradins qui entourent Testrade impériale sur- 
montée d'un dais de velours cramoisi à glands et à franges d'or, les grands- 
ducs, les grandes-duchesses, tous les membres de la famille impériale, du 
corps diplomatique, les sénateurs en uniforme rouge et les ministres chamar- 
rés de plaques et de cordons, les maréchaux en brillant uniforme, les dames 
et les demoiselles d'honneur en costume national, coiffées du kakochnik^ . 

Cet éblouissant et pittoresque cortège s'avance précédé d'un peloton de 
chevaliers-gardes aux cuirasses dorées, le casque orné de l'aigle, et de deux 
hérauts à cheval vêtus de brocart d'or, avec la toque de velours écarlate et 
la masse d'armes. 

Groupé devant l'église, sous le portail décoré de draperies de velours, le 
clergé crosse et mitre, resplendissant sous ses chasubles et ses dalmatiques 
aux miroitements de pierreries, les métropolites, celui de Kiew en tête, 
balançant des encensoirs d'or, attendent l'arrivée de l'Empereur. 

Puis, aux sons des cloches, au milieu des salves d'artillerie, des son- 
neries des fanfares et du roulement des tambours, précédés des chevaliers- 
gardes aux cuirasses d'or et aux casques surmontés de l'aigle aux ailes 
déployées, le cortège impérial se met en marche. Des pages, des cham- 
bellans, des dames du palais, des dames d'honneur, des représentants 
de toutes les communes et de tous les tribunaux de l'empire, des fonction- 
naires de première classe, des délégués du grand-duché de Finlande et des 
représentants de la noblesse de Pologne, précèdent les hérauts d'armes 
qui portent sur des coussins rouges, entre une double haie d'aides de camp, 
les insignes impériaux : la grande couronne de l'Empereur et la petite cou- 
ronne de l'Impératrice, le sceptre, le glaive, le globe impérial et le bou- 
clier, la plaque et les deux chaînes de l'ordre de Saint-André. 

La couronne impériale est une merveille d'art, dont il serait difficile de 
trouver le pendant. 

Cette couronne, qui figura au couronnement des empereurs Nicolas, 
Alexandre I", Paul I" et de Catherine la Grande, est l'œuvre du joaillier 
Panzié, originaire de Genève. A la vue du chef-d'œuvre qu'il avait fait, 
Catherine lui donna le grade de général de brigade. Cette couronne est 
ornée de 5,012 brillants, diamants et autres pierres précieuses, d'un poids 
total de 2,292 carats; de 54 grosses perles, pesant 7i5 carats, et d'un rubis 
énorme, provenant de Chine, et qui pèse 390 carats ; la valeur totale de la 
couronne est de plus de 10 millions de francs. Les pierres sont si bien 
enchâssées qu'on ne voit pas l'or. 

I Diadème d*étoffe brodé d*or et de perles. 



LES EGLISES DU KREMLIN. — LE SACRE D'UN TZAR. 531 

La couronne de l'Impératrice est une réduction de moitié de celle de 
l'Empereur. 

Detitinée à être portée sur la coiffure, c'est un nimbe en forme de dia- 
dème, orné d'une étoile sur le devant. Elle est en or 6n et constellée de 
diamants. La croix est appliquée sur un brillant énorme. 

Le sceptre, en or massif, est d'une élégante légorulé. La main de justice 
qui le surmonte est ornée d'un diamant légendaire, le u Lazarew » , rap- 



"ms 


-1 


II 




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h J^hËw 


^=^"^ 
■**- 



L'EmpeT«ar et l'Impéralrice reçus p«r du mctrapolilei de Kiet 
liir le parrit de l'Assomption. 



;t de Novgorod 



porté de Chine par un Arménien qui le vendit à Catherine II. Ce diamant, 
de la grosseur d'une noix, était enchâssé dans le front d'une statue de 
Douddlia. Lazarew réussit à se l'approprier, et il le cacha en se faisant une 
profonde incision dans le mollet. 

Le globe, tout en or, surmonté d'une croix en diamants avec un saphir 
de trois centimètres , est surmonté d'une resplendissante guirlande do bril- 
lants et de perles. 

Le glaive impérial, porté par le colonel des chevaliers-gardes, qui le 
tient pendant toute la durée de la cérémonie rchgieuse, est un travail véni- 
tien du seizième siècle. 



301 LA GnA>DE B* 

Enfin voifi l'Empereur et rimpératri 
culicr Rou{;(>. Lus mu!>iqtiL>s entoiinc-nt 
les armes, les drapeaux s'inciiiieat 
(les bourras éclaUints comme des 
Majestés descendent l'escalier ' 
placer sous le daîs que soutien 

Au parvis de lu catliédra' 
les trois métropolites de N' 
souhaite la bienvenue dr 
ci-oix, qu'ils baisent j ' 
pénètre dans le sanct 
éblouissantes clart' 
d'or. 

Les princes f 
métropolite d- 
In professiof 
sur la gar 

„ Scif 
cl do» 



30Î LA GRANDE RUSSIE. 

Enfin voici TEnipereur et rinipératrice. Ils apparaissent au haut de Tes- 
calier Rouge. Les musiques entonnent Thymne national, les soldats portent 
les armes, les drapeaux s'inclinent, le peuple, massé sur la place, pousse 
des hourras éclatants comme des hosannas de victoire. Lentement, Leurs 
Majestés descendent Fescalier recouvert d'un tapis rouge et viennent se 
placer sous le dais que soutiennent trente-deux adjudants généraux. 

Au parvis de la cathédrale, FEmpereur et l'Impératrice sont reçus par 
les trois métropolites de Novgorod, de Moscou et de Kiew. Le premier leur 
souhaite la bienvenue dans la maison de Dieu ; le second leur présente la 
croix, qu'ils baisent; le troisième leur offre Feau bénite. Puis le cortège 
pénètre dans le sanctuaire au milieu des chants, des nuages d'encens, des 
éblouissantes clarlés des cierges, des reflets des lampes et des lustres 
d'or. 

Les princes de l'Église accompagnent le Tzar jusqu'à son trône; puis le 
métropolite de Moscou s'approchant de Son Impériale Majesté lui présente 
la profession de foi orthodoxe, que le Tzar lit debout, à haute voix, la main 
sur la garde de son épée : 

« Seigneur, Dieu de mes pères, Tzar des Tzars, dont un mot a créé l'univers, 
et dont la sagesse dirige les destinées humaines, tu gouvernes le monde 
par la justice et la sainteté. 

« Tu m'as choisi pour le Tzar et le juge de tes créatures. Je croîs en ton 
infinie bonté pour moi. Je te remercie et je m'incline devant ta Toute-Puis- 
sance. 

« Toi, mon Seigneur et mon Dieu, guide-moi dans la mission que tu 
m'as confiée, donne-moi la science du bien ; fortificvmoi pour cette grande 
tâche. 

« Que la sagesse qui rayonne de ton Trône me pénètre! Qu'elle descende 
sur moi des lieux où tu règnes! Inspire-moi ce qui peut plaire à tes yeux, ce 
qui est selon tes commandements. 

« Que mon cœur soit entre tes mains afin que mon œuvre soit chari- 
table aux hommes qui me sont confiés, profitable à ta gloire, afin qu'au 
jour de ton jugement, je puisse répondre sans remords par la grâce et les 
bienfaits de ton Fils unique, dont je bénis le nom ainsi que le tien et celui 
du très-miséricordieux, très-vivifiant et Très-Saint-Esprit dans tous les siècles 
des siècles. » 

Cette lecture achevée, les deux métropolites de Novgorod et de Kiew 
gravissent les marches du trône pour apporter au Tzar le manteau impérial 
d'hermine blanche semé de queues noires, et le collier de diamants de 
l'ordre de Saint-André. 



SOS LA GHAN' 


B^l 


Enfin voici l'Enipcrour et Tlmpr 


^^^^^^^^P^^^^^H 


i-'alicr Roiigo. Les musiques eiitor 


"t.'tit ^^H 


les armes, les drapeaux s'inclii 


^^H 


(les liourras écliitants roitime 


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Majestés descei>d<'nt l'cscal' 


^H 


placer sous le dais que sou 


'^^1 


Au parvis de lu catli^ 


i"'r ^^M 


les trois méliTipoliles d 


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souhuite la bienvenu' 


^1 


croix, qu'ils baisen 


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pénètre dans le sa 


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éblouissantes cl 


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d'or. 


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» , (••riifi'^iuat pour r«ttc (tmiid« ^^H 




-«• iiN> (tëi^lre ! Qu'elle dtracendr ^^M 
—Il r# (iiti nnil nltiïrr h tv> wiix, ci* ^^^^H 




■— (|<ir ntnn (FUTrc «oit rbari- ^^^| 




il u (jloirp, ufin qu'un ^^H 




I ■ l 'Di'inli jinr la crùrr et les ^^M 




■ .••- U' iMiui niiMi qui! la tlKll rt c«lui ^^H 


^^^^^^ •Ik. . 


1 rv^S»inl-Kj(]»ril ilanA lui» lc« nm-Jr» ^^H 


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'j<I->trler nu Tzarir- Dianlrau ■in}H.'rial ^^^| 


^^P d'herniiic klaïKln- >«• *t ^••^ 


mmn<», cl )r rollit-r dr dïamnals de ^^^| 


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LES EGLIS^ES DU KUEMLIN. — LE SACRE D'UN TZAR. 303 

L'Empereur s'incline devant le métropolite de Moscou, qui lui impose 
les mains en récitant une prière. Enfin, le Tzar se relève majestueux et 
superbe, et prenant la couronne impériale qu'on lui a apportée sur son 
ordre, il la pose lui-même sur sa tête. 

A ce moment, l'Impératrice vient s'agenouiller devant son auguste époux, 
qui, enlevant sa couronne, la tient un instant au-dessus du front de la Tza- 
rine, comme pour l'associer à sa toute-puissance. 

L'assistance salue alors trois fois l'Empereur, et le clergé entonne le 
Domine salvum fac Imperatorem, 

Dans la cour du Kremlin le canon tonne, les trois cents églises de Mos- 
cou font sonner toutes leurs cloches à la fois , et les voûtes de la vieille 
cathédrale retentissent de cantiques d'allégresse. 

La messe commence, les portes d'argent de l'iconostase s'ouvrent, les 
deux archevêques de Novgorod et de Kicvv s'approchent de l'Empereur et 
lui annoncent que tout est prêt pour le sacre. Le Tzar descend de son troue, 
et rimpératricc l'accompagne jusqu'à l'entrée du sanctuaire, qu'aucune 
femme ne peut franchir. 

Le métropolite de Moscou plonge alors dans le vase qui contient le saint 
chrême, le rameau d'or qu'il tient à la main ; il en oint les tempes, les pau- 
pières, les narines, les lèvres, la poitrine et les mains du tzar, en disant : 
« Ceci est le sceau du Saint-Esprit. » Et après chaque onction sainte, le 
métropolite de Novgorod en essuie les traces. Les anciens tzars devaient 
pendant sept jours ni essuyer ni laver les parties de leur corps qui avaient 
été ointes d'huile sacrée. 

Conduit a l'autel, l'Empereur communie sous les deux espèces, tandis 
que l'Impératrice, toujours agenouillée à la porte de l'iconostase*, reçoit 
la communion des mains du métropolite de Kiew. 

Couronne en tête, le nouveau tzar sort enfin, avec l'Impératrice, par la 
porte du Nord, passe entre une double haie de Kosaks de la garde en cafe- 
tans rouges et de grenadiers du palais aux hauts bonnets à poil ; et, acclamé 
par les fiou hou du peuple, il entre dans la cathédrale de l'Archange Saint- 
Michel, où reposent, dans leurs tombeaux de fer, les tzars morts à Moscou 
jusqu'à Pierre le Grand. De la cathédrale de l'Archange Saint-Michel, le 
couple impérial se rend encore à la cathédrale de l'Annonciation , où il est 
reçu avec le même cérémonial qu'à l'Ouspensky Sabor. La procession rentre 
au palais en remontant l'escalier Ronge. Du haut de cet escalier historique, 
le nouveau tzar s'incline trois fois, saluant trois fois le peuple ; puis l'éblouis- 

' Il est interdit aux femmes de francbir la porte de Tautel. 



aOï LA GRANDE RUSSIE. 

santc vision dispnrait, les canons se taisent, les cloches cessent de sonner, 
un grand silence succède à ce grand tumulte. 

Le repns du sacre a Heu dans le Térem. L'Empereur et l'Impératrice 
s'asseyent sur leur troue, sous un dais de velours cramoisi, derrière une 
petite table, servis par les marécliaux de la cour. Les officiers supérieurs, 
précédés de rarcliiniaréchal et escortés par des officiers des chevaliers- 
gardes, l'épée nue, apportent les plats que le métropolite bénit nu Fur el à 



"TTT 







Couronneraent de l'Impéraiiice. 

mesure. Après le premier service, au moment où le Tzar demande à boire, 
le corps diplomatique se retire en marchant à reculons, et des chanteurs 
en habits de gala s'avancent et exécutent, pendant le reste du repas, difft'- 
rents morceaux du vieux répertoire russe. 

Le repas terminé, l'Empereur remet sa couronne sur sa léte, reprend 
son sceptre et le globe, et, donnant le bras h l'Impératrice, il se rend dans 
la salle Saint-André. Puis ayant remis aux hauts dignitaires, chargés de 
leur garde, les insignes impériaux, il se retire dans ses appartements. 

L'an dernier, pour le couronnement et le sacre d'Alexandre III, on a 
suivi absolument le même cérémonial, déjà usité lors de l'avènement des 



LES ÉGLISES DO KREMLIN. — LE SACRE D'ON TZAR. 305 

premiers tzars. La reille, des hérauts d'armes, dans leur riche et pitto- 
resque costume, ont parcouru les difFéronts quartiers de la capitale pour 
distribuer au peuple le texte de la proclamation annonçant la date du 
sacre. 

Des milliers de bras se tenditient clans l'espoir de posséder une de ces 
Feuilles de parchemin ; il y eut des commencements de rixe ; des suppli- 
cations sortaient de toutes les poitrines, les exemplaires étaient saisis par 



,c'^ 




:ribui;c .m peuple par les hér 



des dizaines de mains à la fois, chacun préférant n'avoir qu'un fragment 
du précieux vélin plutôt que de partir les mains vides. 

Ces exemplaires, imprimés sur du très-beau parchemin et sortant de 
l'imprimerie de l'État, sont de magnifiques spécimens de fart typogra- 
phique russe. Malheureusement, les hérauts et leur escorte ont dû par- 
courir la ville sous une pluie battante. Les hérauts seuls étaient abrités 
par de longs manteaux blancs en superbe étoffe de soie ornée de rubans 
aux couleurs impériales. Les riches uniformes des maîtres des cérémonies, 
les tuniques blanches des chevaliers-gardes et des gardes à cheval, les 
magnifiques caparaçons en drap d"or des chevaux de main, ont été litté- 
ralement inondés et abimés. 



306 LA GRANDE RUSSIE. 

Le jour précédent, deux maîtres des cérémonies s'étaient rendus en grand 
apparat et en carrosses dorés de grand gala chez les représentants des 
puissances étrangères pour leur annoncer la grande nouvelle de la date du 
couronnement. 

Les fêtes ont duré six jours. Il y a eu bal à l'ambassade d'Allemagne, 
bal au palais impérial, l)al chez le gouverneur général de Moscou, puis 
un spectacle de gala au théâtre, et une grande fête populaire près du 
palais Pétrowsky. 

La salle du Grand Théâtre, illuminée a giorno, était remplie d'un public 
trié sur le volet. Les premières loges étaient occupées par le corps diplo- 
matique, les baignoires par les ministres et leurs familles, par les hauts 
fonctionnaires, etc. Aux fauteuils, les généraux et les conseillers privés 
dans leurs riches uniformes ornés de grands cordons rouges et bleus. Onze 
loges au troisième, chacune de six places, étaient réservées aux représen- 
tants de la presse. 

A l'entrée de Leurs Majestés, des hourras enthousiastes ont éclaté 
de tous les côtés, et le chœur a chanté l'hymne national, qui a dû être 
répété. 

On a joué le premier acte et le finale de l'opéra de Glinka : la Vie pour 
le Tzar, et un charmant ballet de M. Petipa : la Nuîi et le Jour, à la fin 
duquel les représentants des nombreuses peuplades de la Russie : Tartares 
de la Crimée, Tschamanes de la Sibérie, Finnois, Kosaks, Polonais, Cauca- 
siens, Russes de la Petite Russie et de la Grande Russie, sont venus exé- 
cuter leurs danses nationales. 

Quant à la fête populaire, un journaliste français, M. Hepp, qui y 
assistait. Ta décrite en ces termes : « Dès le matin, le long faubourg de 
Pétrowski regorge; entre les maisons basses, c'est une houle noire, le 
peuple se rue, il est formidable, — formidable et doux; car s'il se bous- 
cule, se pousse, s'estropie, s'écrase, c'est en silence, aucun cri ne monte 
de ses masses! 

« Il est là tout entier, le peuple de Moscou, et il n'est venu au Khodinskoie 
que pour s'amuser : on ne voit pas rôder les pauvres petites industries 
autour de lui : les marchands de champignons, de fromage grillé et d'eau, 
qui traînent sur le pavé inégal leur charrette rose, ont laissé le commerce, 
pour un jour : c'est la foule colossale qui se moque du bénéfice de quelques 
kopecks, parce qu'on va lui servir un banquet monstre, et qui veut jouir de 
celte fête, pleinement, sans aucune préoccupation que d'attraper un bon 
pâté et une bonne place aux théâtres. 



LES ÉGLISES DU KREMLIN. — LE SACRE D'ON TZAR. 307 

a Au couronnement d'Alexandre II, .on avait fait rôtir pour le peuple des 
quartiers de bœuf énormes et fait couler des ruisseaux d'eau-de-vie : les pre- 
miers arrivants avaient donné l'assaut et tondu la place, avec une goinfrerie 
brutale. Cette fois on a combiné les choses autrement : trois cents buffets 
sont installés en demi-cercle; à l'entrée de la plaine, les hommes sont 
obligés de passer par là, un à un, et on leur glisse dans la main un panier. 
Ce panier, fait de copeaux nattés, contient une timbale en terre russe aux 
armes de l'Empereur, un sac de bonbons et deux pâtés, l'un à la viande, 
l'autre aux confitures. 

a Ces pâtés ne sont pas d'antique confection; ils sont cuits de la veille sur 
la plaine même, — j'en ai goûté dans les grandes chaudières, où le beurre 
craque et saute; c'est une pâtisserie très-délicate ma foi, et qui n'a rien 
de commun avec le pain pierreux qui est rordinaire du brave moujik. 
Pour bien voir l'entrée solennelle du peuphî d(î Moscou dans sa bonne 
plaine de Khodinskoie, je me suis juché sur un bout d'estrade, et de là, j ai 
pu suivre Tenvahisscmient du moindre coin de terre. Oh ! les têtes extraor- 
dinaires et les moscovites flottantes! A chaque Iburuée, c'est un type nou- 
veau, et les vieux moujiks et les jeunes qui fourrent dans leurs bottes tout 
ce qu'ils peuvent! Les femmes ont des jupons rougi? sang, des kakochnik 
verts, des tabliers jaunes, qui, noués au-dessus des seins, font une taille 
informe : cette bigarrure des foules convient ])ien à celle des maisons di? 
Moscou; la ])laine est comme un bazar chinois auiuié. 

« Le torrent se précipite d'abord vers les tonneaux de bière qui sont 
roulés sur le pré pour éteindre les soifs les plus prodigieuses : autour de ces 
tonneaux enguirlandés, cela sent aigrement le houblon et le cuir. On boit. 
Il y a pour les ivrognes qui cassent leurs timbales, des gobelets tout prépa- 
rés, en étain : cette attention délicate repose sur ce principe de haute 
police russe qu'il ne faut pas faire attendre les foules. — Puis, on court 
aux six théâtres et au cirque, construits en face de la loge impériale d'où 
l'on peut apercevoir tout ce qui se passera. Spectacle gratis; on escalade 
les gradins; — de loin, cela fait l'effet d'un gigantesque serpent noir qui 
se déroule, et tandis que les uns réussissent à se caser, les autres se groupent 
autour des vingt-six orchestres jetés çà et là, et mordent à grosses dents, 
aux sons de la plus tintamarresque des musiques, les pâtés qui ont l'air de 
s'envelopper dans les longues barbes, couleur d'or sale, des moujiks. 

« Maintenant, il est impossible de rien distinguer de précis au milieu de 
ce fourmillement. Tout cela s'est enchevêtré et fondu : mais ce qui ressort 
de cet effroyable grouillement, c'est le plaisir que prennent ces hommes à 
se trouver là, avec le spectacle plein les yeux et de la mangeaille plein les 



LA GtlANDE RUSSIE. 



. Ils sont naïfs et neiil's dans lt^i joies |)iibliquos. On k'S amuse d'un 
ils ont l'éclat île riro et les larmes faciles. Le Français est lilasé ; ici 




r'fst encore la nature; ici l'impression est fraîche — enfantine. Les foules 
russes sont incapables même d'un coup de tête, inoffensives et calmes; le 
Tznr les possède et elles l'aiment, telle est la vérité. ■■ 




LES EGLISES PD KREMLIX. 



SACRE n ON TZAR. 



I. Empereur, pendant toute la durée de ces fêtes, n'a cessé de se montrer 
n piildic, de se ]»romener an nillien de la fouie, de circuler dans les rues, 




La <.nh(.d -île du Saiivuur, au Ki 



comme pour Itraver les menaces qu'on lui avait faites, l'artout sa présence 
a soulevé les hourras et l'enthousiasme du peuple. La grâce souveraine de 



310 LA GRANDE RUSSIE. 

rimpératrice, sa physionomie mignonne et charmante, son doux sourire, 
ont achevé de conquérir les cœurs. 

La plus ancienne église du Kremlin est celle du Sauveur-dans-la-Forét 
{Spass na Borou), Elle rappelle l'emplacement d'une petite église en bois 
élevée par le fondateur de Moscou, Georges Dolgorouki. Le Grand-Prince, 
venu dans la contrée pour châtier un boïar, fut si enchanté de la beauté du 
site qu'offrait la colline sur laquelle se dresse aujourd'hui le Kremlin, qu'il 
résolut d'y bâtir une ville. 

Enfin, en 1330, sons le grand prince Kalita, Wladimir fiit définitive- 
ment abandonnée pour Moscou, qui devint la capitale de la Grande Russie. 
Ivan Kalita', voulant enlever à Wladimir la suprématie religieuse, appela 
à Moscou le métropolite de l'Église orthodoxe, construisit de superbes 
églises, fonda un couvent et bâtit le Kremlin*. 

Ces églises se ressemblent presque toutes par leur profusion resplendis- 
sante d'images saintes, à' icônes encadrées d'or; par leurs riches iconostases 
dressant leur paroi de vermeil incrustée de pierreries et par leurs murs enlu- 
minés de fresques archaïques aux longues légendes slavonnes. 

Une autre église, également peuplée de souvenirs, est celle du Miracle ou 
Tçhoiido'Sabor, appartenant au monastère d'hommes du même nom. Des 
trophées de guerre sont suspendus à ses piliers qui s'allongent en longues 
files, comme les arbres d'une forêt qu'éclaire le crépuscule. Des drapeaux 
enlevés aux Persans pendent aux murailles, et des trousseaux de clefs rouil- 
lées rappellent des villes qui se sont livrées sans combat, ou qui ont été 
enlevées par un habile coup de main. La porte sainte de l'église du Miracle 
est un splendide travail d'orfèvrerie byzantine en argent massif. Dans la 
profondeur mystique des ombres, aux lueurs discrètes et douces des cierges 
et des grandes lampes d'or aux reflets effacés, cette porte ressemble h la 
j)orte céleste qui s'ouvre devant les âmes admises aux récompenses glo- 
rieuses de l'autre vie. 

Dans ses jours d'angoisse et de remords, Ivan le Terrible venait prier 
sous les voûtes sombres et silencieuses du Tchoudo-Sabor. 

Sous le règne de Boris Godounof, qui avait fait assassiner Dmitri pour s'as- 
surer le pouvoir, vivait au couvent du Miracle un jeune moine nommé Grégori 
Olrépief. Il s'enfuit un jour de ce monastère, jeta le froc aux orties, s'en- 
rôla parmi les Kosaks Zaporogues, et se fit passer pour le tzarévitch Dmitri, 

* Kalita est un surnom qui veut dire aumônière. Ce prince avait l*babitude d*en porter toujours 
une h sa ceinture. 
' Le Kremlin ou plutôt le KremI est un mot tartare qui signiHe enceinte fortifiée. 



I ES ÉGLISES DU KREMLIN I F h 4 RE r 


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sur Moscoii et fut proclamé tzar. Mais l'ancien moine di 


1 Kremlin ne tarda 


l>as à perdre l'a 


fFeclion d 


u peuple et des boïars par le mépris qu'il affectait 


pour la rflijîion 


orthodoxe et les moeurs russes. « Il mangeait du veau, ne 


dormait pas ap 


rès dinor, 


dit un historien, ne se baignait pas, empruntait 



su LA GRANDE RUSSIE. 

de l'nrgcnt aux couvents, tournait les moines en ridicule, luttait a la chasse 
nvec des ours, visitait familièrement les bijoutiers et les artisans étrangers, 
ne tenait aucun compte de la sévère étiquette du pulaïs, pointait lui-même 
les canons, organisait de petites guerres entre les troupes nationales et les 
troupes étrangères, prenait plaisir à voir les Russes battus par les AMiv 
mands, s'entourait d'une garde européenne ii'la tête de laquelle on voyait 
les Margeret, les Knuters, les Van Denen. « 

Un mois après son entrée au palais du Térem, Otrépief fut précipité 
d'une fenêtre et égorgé par les boïars. On exposa son cadavre sur la place 
Rouge avec un masque de bouffon sur la Egure, puis on brûla son corps; 
et ses cendres, dont on chargea un canon. Furent dispersées au vent. 

Le métropolite Isidore, qui se rendit au concile de P'Iorence et y re- 
connut la primauté du l'ape, fut enfermé dans une cellule de ce couvent. 

En 1812, Napoléon y installa son état-major, tandis que dans les fau- 
bourgs et les villages environnants la muse populaire, Euménide éclit- 
velée, improvisait ces strophes : 

Avec notre mcie Moscou, — ne badine ji.ts, ouvre l'teil ! — Tu es venu chez nous avec la lélc, 
— tu aurai de In peine h en tirer res Liions. — La poigne mise n'est point tendre; — si eltc t'.-it- 
lr.-ip|i« il la nuque, — lu en auras (le réblouljjemcnl, eiisses-lu Sept empans dans le front. — 
Etic ne te laissera ni peau, ni souffle; — elle secouera K's os comme dans un sac. — Tu veiras 
■lirtelles te jailliront des yeuï, — quand le Russe, avec sa irique, — 
r le front < 




CHAPITRE VII 

LES PALAIS DU KREMLIN. 




Lm pnl.iU au Kremlin. 



uitter s'élève le Pti- 
Iriacc/ii-dforon ou cour des 
l'iilriartlies, vaste pulaïs, 
aujoiird'liiii maison duSy- 
bùli par le ri'for- 
mateur Nikon. La sacris- 
tie renferme des richesses 
inestimables, des manu- 



scrits b'j'zantins du septième siècle et des manuscrits russes du onzième 
siècle, reliés de plaques d'argent incrustées de cabochons; une version 
grecque des Évangiles regardée comme lu plus ancienne qui existe; des 



3U LA GBANDE RUSSIE. 

écrits de saint Ghrysostome , de saint Basile, etc. Les vêtements sacer- 
dotaux , les dalmatiques , les chapes, les robes en drap d'or, resplendissent 
de broderies, de perles, de floraisons de pierres précieuses. 

Les ornements d'église, les croix enrichies de figurines et d'émaux, les 
bonnets de métropolites et d'archimandrites, constellés de perles, de 
rubis et de lapis ; les bâtons et les crosses sculptés, guillochés; les services 
et les surtouts de table des patriarches', en or et en argent ciselé, sont 




Milrc, (lile bonnet grec. 

entassés dans ctitto sombre sacristie, comme le butin de di\ cathédrales. 
On dirait les restes et les débris des sanctuaires de Byzance, après le 
pillage des Barbares. Parmi les objets les plus précieux, citons la mitre du 
patriarche Nikon, travail en vermeil du dix-septième siècle; un ciboire du 
temps du grand-duc Vassilievitch , fait sur le modèle des églises russes du 
quatorzième et du quinzième siècle ; lo croix pectonile de Monomaqne ; 
l'imago de Notre-Dame, dite du patriarche Josaphat; une petite /lanay/a 
représentant l'Incarnation gravée sur une agate, et qui appartenait au 
patriarche Fhilarète Romanofl', père du premier tzar de ce nom. 

Mais le vrai trésor du Kremlin n'est pas ici ; on l'a enfermé derrière dt^s 
portes de bronze, dans une construction toute moderne, dans le palais qui 
t Le pan-iitrai fut aboli CD 17SS et roraplacj par le Synode. 



LES PALAIS DU RREMLIN. 315 

s'élève sur remplacement de la maison habitée jadis par Boris Godounof, 
avant qu'il fût élu tzar. A celte époque, le Kremlin était rempli de con- 
structions de bois dans lesquelles logeaient les boïars, « seigneurs gras et 
puissants » , comme dit la chronique. La maison d'un grand seigneur ne 
différait alors que par sa dimension de la maison d'un paysan. A l'étage 
supérieur, quelques pièces basses auxquelles on donnait le nom de térem, 
étaient spécialement réservées aux femmes, comme le harem en Orient. 
Dans la cour se trouvaient la cuisine, les habitations des gens de ser- 
vice, la salle de bain, les écuries. Les boïars aimaient beaucoup les che- 
vaux; ils n'en attelaient jamais moins de six et les affublaient de harnais 
cramoisis; leurs voitures, tendues à l'intérieur de soie bariolée, garnies 
de coussins bleus, avaient les roues et le timon peints en rouge. C'était 
surtout dans les chasses à courre et les chasses au faucon que les nobles 
déployaient un luxe extraordinaire d'attelages richement harnachés. 

La salie du trésor s'appelle en russe la salle d'annes {Oroujeynaya 
fialaia). Dans ces longues galeries, quel étincelleraent, quel éblouissement 
de pierreries ! quel amas prodigieux de richesses féeriques ! Les poètes 
arabes n'ont pas vu, même chez le calife Huroun-al-Raschid, pareil entasse- 
ment de saphirs, de diamants, d'émeraudes, de turquoises. Voici des 
grenats pales et transparents, qui ont des douceurs roses et vivantes de 
chair. Des topazes brillent comme des gouttes de lumière cristallisées ; des 
œils-de-chat ont des reflets fauves de prun(»lles en colère, tandis que les 
lapis-lazuli ont des regards chastes et innocents de vierges. Les améthystes 
rappellent les frais bouquets de violettes, et les rubis mettent des perles 
de sang sur le velours noir des écrins. On dirait qu'une vie mystérieuse 
circule dans toutes ces pierres, qui vous regardent et vous suivent comme 
des veux. 

Le trône du tzar Alexis Michaïlovich resplendit de 876 diamants et de 
1,223 rubis. Le trône d'or envoyé à Ivan IV par le schah de Perse est 
constellé de 2,000 pierres précieuses, et celui du tzar Boris Godounof, 
présent d'un autre souverain oriental, est semé de 2,254 pierreries. Le 
double trône est en argent doré ciselé a jour; il a coûté 16 millions. La 
couronne de l'impératrice Anne Ivanovna est une couronne d'étoiles for- 
mée de 2,500 diamants et de quantité de nibis, dont le plus gros, celui 
qui surmonte la croix, est évalué à lui seul 60,000 roubles'. Dans le 
sceptre d'or de Wladimir Monomaque sont enchâssés 268 diamants, 

* Guide des voyageurs à Moscou, — Ce petit livre est le plus véridique et le plat charmant 
qui ait été écrit sur les curiosités de Moscou. Ou l'attribue à S. A. le gouTemeor Dolgoroukow, 
un des hommes les plus instruits et les plut aimables de la tociétft moscoTite* 



316 LA GBA»DE RUSSIE. 

300 rubis et 15 ^meraudes. Et ces bonnets de tzar, ces calottes à fond 

d'or qu'on dirait couvertes d'une rosëe de brillants, et ces colliers, ces 



Ciboire du Iimpi du grand-duc 



chaînes ornés d'émaux cloisonnés du onzième et du douzième siècle , ces 
dentelles en or et en perles fines, ces cafetans, ces robes du sacre en bro- 
cart doublé de pourpre ou d'hermine, de quel luxe asiatique ils vous 
éblouissent! On se croirait chez le Grand Mogol, ou dans le palais de ces 



LES PALAIS DD KREMLIN. 31T 

gnomes du Rhin qui avaient volé le trésor des Niebelung[en. La couronne 
dite Monomaque est la seule qui soit transmise par les tzars à leurs 
liérîtiers. Constantia dit Monomaque en avait fiiit cadeau au cinquième 
siècle à un grand j>rince de Kiew. 

Une salle tout entière est remplie par l'ancienne vaisselle des tzars, 
entassée sur des bahuts et étalée sur des rayons et des estrades garnis de 
velours. L'archevêque Arsène, qui accompagna le patriarche de Constan- 
tinople à Moscou, vers la fin du seizième siècle, s'extosiait déjà sur le Inxe 




Mitre du paEriarche Nikon, 

des vaisselles d'or et d'argent du palais du Kremlin : « Je ne sais, écrivait 
ce prélat, comment décrire les richesses de cette cour. Figure-toi de su- 
perbes armoires remplies de plats, de coupes et d'autres vases en argent 
avec des bords et (les ornements en or, et contenant les liqueurs les plus 
précieuses. Dans le grand nombre des vases d'or, de formes et de dimen- 
sions différentes, et d'un prix inimaginable, il s'en trouve un que vingt 
personnes peuvent à peine soulever. Le service de table représente toutes 
sortes d'animaux et d'oiseaux, tels que des lions, des ours, des chevaux, 
des lièvres, des cerfs, des poules, des paons avec des ailes en or, des grues, 
des cigognes, des canards, des oies, des pélicans, des autruches, des 
pigeons, des faisans, des perdrix et des tourterelles. Pannî ces objets, un 



us LA GRANDE R0SS1B. 

riiinocëros énorme mërite uoe attention particulière. > Et l'archevêque 
Arsène ne peut assez s'émerveiller sur les plats en or, remplis de diamants 
et de perles fines, que le Tzar donna en cadeau au patriarche et à sa suite ! 

Quand Boris Godounof entra en campagne contre les Tartares de Grimëc 
et campa h Serpoukhotf, où il régala pendant six semaines magnifiquement 
son armée, tous les jours dix mille convives étaient servis, au commence- 
ment et à la fin du repas, dans de la vaisselle d'argent. 

Quelle force de géant il fallait pour soulever ces pots, ces brocs, ces 
vidrecomcs, ces hanaps, ces coupes, ces timbales et ces chopes d'or massif. 




hauts de sept pieds et lourds de cinquante livrps ! C'étiiît dans ces énormes 
vases, autour desquels des bacchantes échevelccs exécutent la ronde folle 
du vin, que les tzars buvaient « cette nectarique, délicieuse, précieuse, 
céleste, joyeuse, déifique liqueur <> que Rabelais appelle le « plot « '. 

■ Un festin, dit un historien russe, n'était gai et joyeux que lorsque tout 
le monde était ivre. •> 

Dans d'autres vitrines , on voit des ornements sacerdotaux et des objets 
précieux provenant des anciens tzars. L'encensoir en or de Théodore 
Alexiévitch est un chef-d'œuvre d'orfèvrerie byzantine. Il a la forme d'un 
temple & coupole surmontée d'une croix grecque. 

■ La culture <le ta vi|De était déjï trèa-dcTrliippéo en 10T9 i Aitrakan. Cette province foartiit- 
MÏt chaque année <leax ceiila tonneaux de vin et cinquante tonneaux il'eau-de-vie de marc et 
de raiiin. On buvait luiii de) vin* greci et ds* vin) de Hongrie. Pierre !■" intmduiiit l'oiage dea 
*ia* françoii. 



LES PALAIS DU KREMLIN. 310 

Muis on n'en Bniruit pos si l'on voulait tout décrire. Jetons encore un 
regard dans In salle des armures, décorée de panoplies d'armes bizarres : 
boucliers en jonc, fusils turcs et grecs, fusils du Caucase, arquebuses hol- 
landaises, cottes de mailles, lances, sabres, arcs, carquois orientaux. 
L'armement des Russes était jadis complètement asiatique. Le Tzar par- 
tait en (pierre armé de la lance, de l'arc et du carquois. 

Le rez-de-chaussée du palais du Trésor renferme les anciens équipages de 
la cour, somptueuses et énormes voitures surmontées de panaches, aux 
parois tendues de velours, aux glaces d'amiante, avec des images saintes 
peintes sur les panneaux, des chasses an sanglier et des chosscs à l'ours, 
des Amours tout roses, souriants et dodus comme ceux de Elouchcr, (listri* 




Miire de* premier* piiiriarclici de Ituuie, 

buant des couronnes aux dames ou décochant des flèches dont la blessure 
fait revivre les cœurs. Parmi ces légions d'Amours en costumes d'anges, il 
y en a un , casque en tète, armé d'une lance meurtrière, qui terrasse d'autres 
petits Amours à tête blonde et frisée, à mine espiègle et tout à fait char- 
mant. On en voit d'autres, très-graves, avec des poses de ministres pléni- 
potentiaires présidant une conférence. Les sculptures coloriées de la voiture 
qu'Ëlisabetli d'Angleterre envoya au tzar Boris Godounof reproduisent sym- 
boliquement la réponse de la Reine à Tappel du Tzar, qui lui demandait son 
alliance pour refouler les Turcs hors d'Europe. L'arrière de la voiture repré- 
sente une grande bataille dans laquelle on ne voit que des Russes et des 
Turcs, et Boris qui provoque le sultan à un combat singulier. Sur le devant, 
le Tzar est représenté conduisant un char de triomphe, précédé d'une ban- 
nière ornée de l'aigle k deux têtes. C'était dire au Tzar : ■ Vous n'avez pas 
besoin de moi. > 



LA ghande nussiE. 



Des voilures de voyaye rcssemlileiit à m»; tlianilii'c montée sur quatre 
voues : ou y voit des ylnces de Venise, des tuhles de toilette et de jeu, des 
jxiélcs dorés en pon-elaine de Saxe, des tapis de Smyrne. 




J.H.Il|« J,.- Xt.l,t-I>., 



Et quelle admirable collection de tmineaux ! Il y en a qui ont la forme 
d'un cerf, d'un oiseau, d'un cygne. Kn voici un qui représente saint 
Georges terrassant le drugon. On s'assied dans l'intérieur du dragon. Un 
autre est orné de divers personnages sculptés. 



322 LA GRANDE RUSSIE. 

Dans la même salle se trouve une riche collection de selles et de harnais 
asiatiques envoyés aux tzars par les rois de Perse, par les empereurs de 
Byzance, et deux lits de camp de Napoléon r% pris à la bataille de la 
Bérésina. 

Du musée historique, on passe sans transition trop brusque dans l'an- 
cien palais des tzars, dans le Térem {Teremnoïdvoretz)^ où le fameux 
escalier Rouge servait aux sorties et aux entrées des tzars et des ambassa- 
deurs. C'est sur cet escalier qu'Ivan le Terrible perça de son épieu à pointe 
de fer le pied de Chibanof, pendant qu'il lui lisait le message que le roi de 
Pologne l'avait chargé d'apporter à Moscou. 

Quelques années après , un vieillard tremblant et malade était appuyé 
sur la rampe du même escalier. Anxieux, il regardait dans la nuit. Que 
voyait-il qui l'effrayait? 

Une comète. 

La queue de sang de l'étoile épouvantait cet homme qui avait versé tant 
de sang. 

A la vue de cette comète, Ivan le Terrible mourut. 

Deux siècles plus tard, un autre homme pâle de rage et d'angoisse se 
tenait aussi au haut de cet escalier. Il ne regardait cependant pas le ciel, 
mais ce qu'il voyait lui semblait également un présage de mort. A ses pieds, 
Moscou brûlait. 

Cet homme était Napoléon. 

L'ancien palais des tzars, avec ses petites fenêtres qu'on prendrait pour des 
meurtrières ou des soupiraux, avec son toit aux tuiles vernissées, bariolées 
de couleurs vives, surmonté de tout un bouquet de coupoles polychromes, 
a conservé son originalité tartare, sa physionomie de palais asiatique. Sa 
distribution intérieure tient encore du harem et du cloître. C'est un enche- 
vêtrement bizarre et compliqué de couloirs , une enfilade de petites pièces 
sinueuses et tristement éclairées, aux piliers trapus, aux voûtes juxtaposées; 
tout cela construit sans plan, au gré d'une imagination folle, comme l'église 
de Vassili Blajennoï. 

Ici, à côté d'un salon aux fenêtres coloriées, à croisillons de plomb, 
s'ouvre derrière une grille dorée une chapelle mystérieuse aux murailles 
entièrement peintes de grandes figures sur fond d'or. On dirait les juges de 
l'Inquisition orthodoxe , l'oratoire d'un Torquemada moscovite. Les tzars 
priaient beaucoup. Ils jeûnaient, ils faisaient pénitence, ils allaient chaque 
jour à la messe et aux vêpres. Il y avait en eux du pape et du pacha. 

Ils ne se montraient que dans les grandes circonstances, au haut de 
l'escalier Rouge, pour permettre au peuple courbé et tremblant de contem- 



LES PALAIS DU RREMLIN. 323 

pler « la lumière de leurs yeux » . En passant devant le palais du Tërem , le 
bourgeois et le paysan qui ne se découvraient pas avec respect étaient 
fouettés jusqu'au sang. Les nobles et les seigneurs devaient faire arrêter 
leur voiture ou leur traîneau à une certaine distance de la demeure 
impériale, et quitter leurs armes avant d'entrer dans Tenceinte du palais. 
Admis en présence du maître des maîtres, ils n'osaient se présenter qu'en 
esclaves, en se prosternant et disant au Tzar : « N'ordonne pas de me châ- 
tier, ordonne-moi de dire un mot! » 

Ivan le Terrible les frappait de son épieu de fer. Un boïar qui adressait 
une supplique ou une pétition devait la signer d'un nom de laquais, d'un 
diminutif servile : Venia ou Pétrouska *. 

Quand le Tzar, « couronne en tète, sceptre en main, assis sur le trône 
de Salomon, dont les lions mécaniques faisaient entendre des rugissements, 
entouré de ses sindis en longs cafetans blancs et armés de la grande Imclie 
d'armes, de ses boïars somptueusement vêtus, de son clergé en costume 
sévère » , recevait les ambassadeurs étrangers, on eût dit, à le voir immo- 
bile au milieu de ce cérémonial qui inspirait une religieuse terreur, une 
divinité farouche de l'Inde, une idole barbare. 

Nous voici dans l'ancienne salle du trône, où a encore lieu aujourd'hui 
le repas du couronnement. Les murs sont tendus de velours. Un poêle en 
briques vernies et historié monte jusqu'au plafond. On nous montre la lucarne 
par laquelle les princesses du sang regardaient les ambassadeurs étrangers 
et assistaient , invisibles, aux fêtes des boïars. On nous fait voir aussi la 
fenêtre donnant sur la cour du palais, et par laquelle on descendait chaque 
matin la petite cassette dans laquelle le peuple pouvait déposer ses sup- 
pliques et ses pétitions. Le Tzar ouvrait lui-même cette petite boîte aux 
lettres de la poste impériale. 

Réservés aux femmes , les appartements supérieurs du palais du Térem 
étaient meublés , avec un luxe tout oriental , de tapis persans , de portières 
de Boukharie , d'émaux byzantins. Le long des murs étaient rangés de grands 
coffres peints en rouge et en bleu, avec des ferrures d'argent, serv^ant à la 
fois de sièges, de lits et de garde-robes. Dans ces coffres, les belles tzarines 
renfermaient leurs fourrures précieuses de renard bleu et de zibeline , leurs 
sarafanes rouges étincelantes de perles, leurs robes de drap d'or, leurs 
longs voiles de mousseline qui s'attachaient à la tresse et retombaient en 
larges plis sur les épaules , descendant jusqu'au-dessous des genoux. Elles 
serraient aussi dans ce meuble leurs bonnets fourrés de zibeline au fond 

> Rambauo , Histoire de Russie, 



334 



LA GRANDE RUSSIE. 



brudé de perles et de j)îerieries, leur toiffme df cérémonie, le kokochnik, 
et leurs colliers, leurs bracelets , leurs agrafes de diamants. Sur des étagères, 
on voyait des livres de piéti! richement ivliës, et quantité d'objuts de toilette. 




miroirs, peignes de bois ou d'ivoire, pinreiiux, houppettes, pots de blanc 
et de rouge, toutes les armes de lu coquetterie féminine. Dans le gynécée 
moscovite, la toilette des tzarînes et des boïarincs se rapprochait de la 
toilette des odalisques. Elles passaient plusieurs heures à se peindre, à se 
farder. <• Elles sont extrêmement belles, écrivait Pétrel, qui visita Moscou 
an seizième siècle ; elles ont une haute stature , de grands yeux noirs , des 




Couronne dl(Q bonnet Mononi.nrjue. 



326 LÀ GRANDE RUSSIE. 

mains exquises et des doigts fins ; par malheur, elles se peignent de toutes 
sortes de couleurs non-seulement le visage , mais les yeux , le cou et les 
mains. Elles mettent du blanc, du rouge, du bleu, du noir. Les cils noirs, 
elles les teignent en blanc , les blonds en noir ou autre couleur sombre. 
Elles s'appliquent le fard d'une telle épaisseur et si maladroitement que 
cela saute aux yeux de tout le monde. » 

Si encore elles s'en étaient tenues la! Mais pour s'embellir davantage, 
elles se noircissaient les dents avec des préparations mercurielles , elles 
avaient même découvert le secret de se noircir le blanc des yeux; elles 
s'imposaient le sommeil et le repos forcé , et ne se nourrissaient que de 
choses grasses , de pâtes , afin de prendre un embonpoint énorme qui était 
pour elles l'idéal de la beauté ! 

Cette vie des tzarines et des boïarines était fort triste et monotone; il 
fallait bien que les pauvres recluses eussent quelques occupations et quelques 
divertissements . 

La cour féminine était complètement séparée de celle du Tzar. Au seizième 
siècle, la maison de l'épouse d'Alexis se composait d'environ trois cents 
femmes. 

Parmi les boïarines de souche noble , dames d'honneur de la souveraine, 
il y avait de jeunes campagnardes que la Tzarine appelait « ses cousines » 
ou « ses sœurs »; il y avait aussi des folles, des nains, des naines, des bouf- 
fons, des nègres et des négresses, déjeunes Kalmoucks « aux yeux bridés, 
au nez retroussé » , des vieillards aveugles qui chantaient les poèmes épiques 
de la Russie légendaire, ou contaient des histoires de princes amoureux, de 
sorciers, d'enchanteurs et de vampires. 

Il était défendu à la Tzarine et à ses boïarines de se laisser voir en public. 
Quand la souveraine sortait dans l'intérieur du palais, ce n'était qu'à la 
nuit tombante; et l'on avait soin de l'entourer d'écrans ou de pièces de toile 
qui la cachaient aux yeux des profanes. Malheur h celui qui eût osé la 
regarder! Un pareil crime était toujours puni sévèrement. 

Cependant, à l'époque du carnaval, on permettait à la Tzarine et h ses 
femmes de se dissimuler derrière les jalousies du Térem , pour assister aux 
jeux et aux divertissements populaires qui avaient lieu sur la Moskwa. Tan- 
tôt c'était un ours blanc qu'on faisait attaquer sur la glace glissante par une 
meute de chiens; tantôt c'étaient des hommes, parfois «des dignitaires 
auliques qui descendaient dans l'arène pour amuser le Tzar » . Si l'homme 
tuait l'ours d'un coup d'épieu au cœur, on le menait, écrit un chroniqueur, 
dans les caves impériales, et on le faisait boire a la santé du souverain 
jusqu'à ce qu'il tombât ivre-mort. 



LES PALAIS DU KREHLIN. 3XT 

Les tzars avaient emprunté à Byznnce les anciennes coutumes des empe- 
reurs; et de même que ceux-ci, ib s'étaient réservé le droit de choisir leur 
femme parmi les plus belles de l'Empire. 

Quand un souverain russe voulait se marier, il envoyait des agents courir 
les provinces, avec pleins pouvoirs ■ pour se faire montrer toutes les jeunes 
filles riches ou pauvres, nobles ou non nobles •> . Une circulaire adressée 
d'abord aux boïars leur enjoignait de ne pas cacher leurs filles ' . 




Couronae en ilii 



Ces courtiers faisaient un premier triage, et la fleurdu panier était dirigée 
sur Moscou. Quand Vassili Ivanovitch se maria, quinze cents jeunes filles 
furent amenées au Kremlin. Ivan le Terrible choisit sa deuxième femme 
parmi deux mille jeunes Htles qu'on avait logées dans une grande maison 
où elles dormaient, dit un contemporain, par dortoirs ou chambres de 

' Dans «a très-intcressantc étude, d'aprii dei publication» ruaie* récentes, *ur lei Tiarinei de 
Moicou, M. A . 'Ratahaud cite l'exemplaire de la circulaire rédigce eu IKIS loui Ivan le Terrible, 
et deslinée i la province Je NavgaroJ : 

• De la pan d'Ivan Vaisiliévilch, grand-prince de (outei lei Ttniiiei, i la ville de Novgorod 
la Grande, notre patrimoine, aux princei et enfant» boTars habitant à 50 et i MO verHei de 
Novgorod, j'ai envoyé H... et N-., et je leaai cbargét d'examiner toute* lea deinoùellea toi fillei 
qni aont dei 6ancées pour noua. Qaand cette lettre vonl parviendra, ceux ijui ont dei Bllei Doa 
nuriéei partiront immédiatement avec ellea ponr Novgorod la Grande. Ceux d'entre voni qui 
cacberaient leur* Bllei et ne Ira amèneraient pai i no* boîari t'atlireraient an« grande dilgrike al 
an terrible cbAtîment, Faiiea circuler ma lettre entre voni, lan* la garder mime une benr« dan* 



LA GTIANDE RDSSIE. 



douze lits. Dans chnque chambrée, il y avait un trône i 
s'asseoir; chaque jeune fille s'agenouillait devant lui, el 



ù le Tzar venait 
quand il l'avait 




regardée tout à son aise, elle jetait à 
perles et se relevait '. 



du Izar Théodore Aleiiétitch. 

pieds un mouchoir brodé de 



i, ht Ttarintt de Afoicou. 



LES PALAIS DO KHEMLIN. 3» 

Ivan fit d'abord un triage de trois cents, puis de deux cents, puis de 
cent, puis de douze seulemeut, qui lurent minutieusement examinées par 
des sages-femmes et des médecins, et son dévolu tomba sur une barbare, 
la tclierkesse Marie. Il n'était pas rare quedes jeunes filles de la plus humble 
origine devinssent l'épouse du Tzar : ■ Nous n'avons pas une souveraine 
qui vaut bien cher, disaient de la femme de Michel Romanof ses cham- 



ArquebusP. 





belluns : elle portait autrefois des bottes jaunes comme les paysannes; 
maintenant Dieu l'a élevée ! • Alexis avait épousé en premières noces lu 
fille d'un domestique; sa seconde femme avait été recueillie par charité 
dans la maison d'un boïar. 

La fiancée impériale recevait de nouveau le baptême et changeait de 
nom; puis on coiffait sa tête d'une couronne, et on la confiait aux soins de 
la mère, des sœurs, des parents du Tzar, ou de femmes nobles, debofarines. 
Les mémoires du temps racontent les angoisses des jeunes filles que leur 
beauté avait élevées jusqu'au trône. Leur vie n'était plus qu'un long sup- 

U 



sso 



LA GRABDB RUSSIE. 



plice. Elles ^ient en butte aux jalousies fi^roces, aux haines sourdes et 
furieuses des anciens proches du Tzar, qui craignaient d'être dépossédés 
par raréDement de la nouvelle famille du souverain, par les ■ houunes du 
moment ■ . Gonmie on peut le penser, le poison jouait un r4le actif dons la 
Russie d'alors. 

Ivan dénonça à l'assemblée des évéques l'empoisonnement de ses deux 






premières femmes, et parlant de la troisième : ■ La haine de nos ennemis, 
dit-il, a excité plusieurs de nos proches à attenter à la vie de la tzarine 
Marfa, lorsqu'elle était encore vierge, et qu'elle n'était tzarine que de nom. 
On lui a donné du poison. Alors le Tzar orthodoxe, mettant sa confiance 
en Dieu, qui seul peut guérir, a pris avec lui Har& ; mais leur union n'a 
duré que deux semaines. ■ 

On tenta aussi d'empoisonner la feomie de Michel Romanof. Elle guérit 
en buvant de ■ l'eau bénite dans laquelle on avait trempé des reliques ■ . 



LES PALAIS Da RREMLIN* 331 

Quand le poidon ne réussissait pas,' on avait recours aux sortilèges et aux 
maléfices '. 

Aussi le boïar Kokoref ne disait pas sans raison « qu'il n'était pas bon de 
conduire ses filles au concours de beauté du Tzar, et qu'il valait mieux les 
jeter à Teau que de les faire entrer dans Y appartement supérieur » . 

Si, par malheur, celle que le Tzar avait choisie pour lui donner un hé- 
ritier restait stérile, c'était la répudiation, l'exil à perpétuité au fond d'*un 
couvent! Le Tzar pouvait du reste toujours user de ce droit de faire de la 
Tzarine une nonne, pour prendre une autre femme. 

Oh! qu'elles sont touchantes et tristes, dans les vieilles chansons popu- 
laires, les plaintes des tzarines chassées du palais et envoyées dans la mort 
du cloître ! 

Écoutez les hylines que chantent les paysannes en regardant de loin, de 
bien loin, les murailles blanches du palais des tzars s'ensanglanter sous les 
feux du soleil couchant : 

« Tout est triste chez nuus dans Moscoa; — tristement sonne la grande cloche. — Le Tzar 
s*e8t irrité contre la Tzarine, — il envoie la Tzarine loin de ses yeux, — là-bas dans la ville de 
Sousdal, — là-bas au monastère de Petrowski! 

« Comme la Tzarine se promenait dans le palais — et murmurait plaintivement : — « Vous, 
palais de pierre, palais de pierre blanche, palais de pourpre ! — Est-ce que vraiment je ne me 
promènerai plus ici! — Je ne m'assiérai plus aux tables de cyprès, — je ne goûterai plus les mets 
sucré», — je ne mangerai plus le cygne blanc, — je n'entendrai plus les douces paroles de mon 
Tzar! • 

« Elle sortit alors, la Tzarine, sur l'escalier, — elle dit à haute voix, de sa petite voix : — « 
vous, mes petits écuyers, — petits écuyers, coureurs à cheval, — chargez le chariot, mais... ne 
vous hâtez pas, — sortez de Moscou, mais ne vous hâtez pas! — Peut-être noire seigneur le Tzar 
8*adoucira, — peut-être il ordonnera de revenir? » — Et que répondent les jeunes écuyers? — 
« O toi, notre mère la Tzarine, — Marfa Matféevna, — peut-être bien le Tzars*adoucira, — peut-être 
bien reviendrez-vous ^ ! • 

Mais le Tzar a un cœur semblable aux nmrs de son palais, qui est de 
pierre. Il ne rappelle pas sa femme, il la laisse, lentement et pleurant, 
s'acheminer vers le couvent aux hautes et froides murailles de prison. Quel 
est ce bruit? On dirait les cloches du monastère qui sonnent... Hélas! elles 
sonnent pour annoncer l'arrivée de la Tzarine répudiée. Voici une longue 

* Voici la curieuse formule de serment que Boris Godounof imposa à ses sujets : « En ce qui 
regarde notre souverain le grand-prince et tzar de toutes les Russies, Boris Feodorovitch, et notre 
tzarine et grande-princesse Marfa et leurs enfants, le tzarévitch Feodor et la tzarevna Axinie, 
nous jurons de ne rien attenter ni mal faire à leur nourriture, à leur boisson, à leurs vêtements^ 
à n'importe quelle chose qui leur appartienne, de ne pas leur donner d'herbe ou de racine malfai- 
sante, de ne pas leur en faire donner par d'autres, de ne pas écouter ceux qui nous engageraient 
à leur en donner, de ne point permettre à nos gens la recherche des herbes ou racines malfaisantes, 
de ne point recourir aux sorciers, aux sorcières, ou à tout autre moyen qui puisse nuire au Tzar, à 
sa tzarine ou à set enfants, de ne pas faire de conjurations avec la trace de leurs pas ou de leur 
▼oitare... » 

4 

^ A. RAMiAUO, la Russie épique^ 



33t I.A GRANDE RUSSIE. 

procession noire qui s'avance. C'est l'abbesse i]iiî vient avec tontes ses reli- 




Jean IV, dii la Terrible. 



(jieuses au-devant de Harfe Hatfëevna. L'abbesse et les relÎQÎeuses prennent 
lu Tzarine par ses mains blanches et la conduisent dans sa cellule, ■ non 



LES PALAIS DV KRBMLIN. 333 

pour une heure, non pour un jour, dit la chanson , mais pour le reste de sa 



Sortir du Tërem pour visiter le Palais-Neuf ou le Grand-Palais, c'est 
passer de la Russie moscovite dans la Russie européenne, c'est quitter 
Moscou pour Saint-Pétersbourg. 

La façade classique et bourgeoise du Paluis-NeuF, construit de 1838 à 
1848 par ordre de Nicolas, détonne et jure au milieu de ces édifices et de 




Tércm dei tiariDei 



ces églises, de ces tours et de ces clochers, de ces portes et de ces rem- 
parts si pittoresquement asiatiques du Kremlin. On croit avoir devant soi 
l'honnête et tranquille palais d'un roi à parapluie et à bonnet de coton. 
Mais ceux qui aiment les beaux marbres polis et neu&, les belles donires, 
les beaux parquets luisanU, les grandes fenêtres claires, seront séduits et 
enchantés. En traversant ces enfilades de salles, de chambres, de salons, 
ils pourront admirer des tentures eu damas broché, des tables en lapîs- 
lozuli ou en argent massif, de grandes cheminées en malachite, des meu- 
bles recouverts de brocart, et des pendules, oh[ de superbes pendules, — 
comme si l'on était à Berlin. 

L'escalier d'honneur, tout^en ioarbre, est coupé par cinq plates-formes, 
et orné d'un tableau d'Ivon : la Bataille de Koulikovski, gaggée sur les Tar- 



S3( LA GIIAHDB RUSSIE. 

tares par le tzar Dmitri. La salle Saint-Georges, la plus vaste du palais, est 
entièrement tapissée de plaques de marbre sur lesquelles resplendissent, 
graves en grandes lettres, les noras de tous les chevaliers de Saint-Georges, 
avec la date de leur admission. Le livre de l'ordre est enfermé dans un 
coffret de bronze posé sur un socle de marbre blanc; et sur dix-huit autres 
colonnes de marbre se dressent des figures allégoriques, rappelant des 
victoires et des conquêtes de l'armée russe. 

Dans la salle Saint-André, bleu et or, au-dessus du trône impérial en or 
massif, on voit un aigle aux ailes déployées, et un œil entouré de rayons, 
comme celui du Père Éternel dans nos églises catholiques. 

Le trône de l'Impératrice se trouve dans la salle Sainte-Catherine. On 
sait que l'ordre de Sainte-Catherine, fondé en 1714, n'admet que des 
dames. La Tzarine eu est la grande maîtresse. 

Toutes ces salles sont séparées par des portes de cuivre doré et ciselé, 
véritables merveilles de l'orfèvrerie russe. 

Après son couronnement, pour se conformer à une vieille coutume, le 
Tzar donne au Palais-Neuf un grand bal populaire appelé s mascarade ■ . 
Toutes les classes de ta société, les nobles comme les moujiks, sont admises 
ce soir-là dans ces salles et ces salons brillamment illuminés. Aux fêtes du 
sacre d'Alexandre II, plus de vingt mille personnes circulèrent sous les 
yeux du couple impérial et de la cour. 




li(hu*nieni et liTonieni. 



CHAPITRE VIU 

LE CLOCHEIt D'IVAN VELIKOr. 



Et maintenant , si nous 
voulons avoir une vue géné- 
rale de Moscou, montons sur 
le clocher d'Ivan Velikoï, au 
pied duquel on a plac^, de- 
puis qu'on l'a retirée des fos- 
sés du Kremlin, ta fameuse 
izar Kolokol, ou reine des 
cloches. Toute blanche de 
neige, on dirait la coupole 
de marbre d'un temple eflbn- 
dré. La cloche géante mesure 
plus de 20 pieds de haut. Elle 
pèse 150,000 kilogrammes. 
Un jour, on y donna, comme 
sous une tente , un repos de 
vingt couverts. Des gens qui 
avaient déjà dtné dans un canon pouvaient bien diner sous une cloche. 

Que de légendes ont couru sur la tzar Kohhol! Si elle n'a jamais sonné, 
elle n'en a pas moins rempli le monde de bruit. Les moujiks se signent 
quand ils approchent d'elle : ils lui attribuent une origine sainte et l'ap- 
pellent ■ la cloche étemelle ■ . On raconte qu'au moment de sa fonte, en 
1 733, sous l'impératrice Anne, les bolars jetèrent toute leur vaisselle plate 
dans le fourneau de fusion, de sorte que la cloche d'airain a des muscles 
d'argent et des veines d'or. 

Élevé en souvenir des calamités nationales qui attristèrent le règne de 
Boris Godounof, le campanile d'Ivan Velikoï est un des plus hauts clochers 
de l'Europe. 




1^ (lar Kolokol, 



330 I.A GUANDE TIDSSJE. 

Avec une hardiesse superbe, il s'élance dans les airs et porte jusqu'aux 
nues ses trois étapes d'arcalures au\ cloches de bronze suspendues et 
groupées en lourdes {jrappes. Parmi ces cloches se trouvent, pauvre oiseau 
prisonnier, l'ancien beffroi de la ville républicaine tle Novgorod, li n'ap- 
pelle plus les citoyens ii leurs libres réunions! Jadis, quand il sonnait, les 
bourgeois quittaient halivemeiit leurs affaires et s'assemblaient en conseil. 
A Novgorod, les décisions importantes ne pouvaient être prises qu'en 
'assemblée générale de tous les habitants'. 




I 



A mesure qiie l'on monte, lu vue se déroule plus splendide, plus féerique, 
le panorama se développe, prenant des proportions plus vastes, plus gran- 
dioses. Moscou, a vos pieds, entasse et étale ses magnificences et ses mer- 
veilles. Il semble qu'on s'élève lentement au-dessus de la ville, comme 
dans un ballon captif. Du haut de la dernière plate-forme, l'œil plane sur 
l'immense capitale, élargie et superbement assise sur les gradins en amphi- 
théâtre de ses sept collines. L'imagination d'un p'oéte n"a jamais rév^ 
tableau plus merveilleux, spectacle plus magnifique, décor plus original. 
De toutes parts, par centaines, par milliers, sous la traînée d'or du soleil, 
les clochers luisent rouges, bleus, argentés, comme des diamants, des sa- 



LE CLOCHEE D'IVAN VELIKOI. 




pliirs et des rubis; ils montent et s' épanouissent comme des œillets lachtîtts, 
commç des tulipes, comme des dahlias, ou éclatent en lonjjues fusées mul- 
ticolores. Kt, duns le champ du regard, plus de trois cent cinquante églises 




arrondissent leurs dômes, qui miroitent et brillent comme des fragments 
d'or détachés du soleil. Dans des lointains de brume rose, des toiirs se pro- 
filent légèrement avec des blancheurs et des sveltesses de minarets, El les 
maisons! quelle goieté bariolée de façades peintes, où se mêlent toutes les 
couleurs et tous les reflets de l'arc-en-ciel, depuis le violet nacré jusqu'au 

U 



338 LA GRANDE RUSSIE. 

jaune pâle! Cela rappelle la bigarrure charmante des palais de Venise. La 
neige qui décore les toits de ses grandes draperies blanches h franges d'ar- 
gent fait encore mieux ressortir, par son opposition tranchée, ce bruyant 
coloriage de ville asiatique et byzantine. 

Et les jours de grande fête , toutes les cloches de ces milliers de clochers 
tintent, sonnent, carillonnent, s'appellent et se répondent, et chantent à 
la fois. Le signal part du haut de la tour d'Ivan Velikoï. Toutes les autres 
cloches , qui attendent et qui sont prêtes , ouvrent en même temps leur 
bouche de bronze etentonnent leur chant aérien. C'est un concert splendide^ 
qu'on croirait exécuté par d'invisibles esprits dont les légions planeraient 
sur la ville sainte. Il semble que sur toutes ces églises, ces campaniles et 
ces tours qui tressaillent, passe un ouragan d'harmonie allant se perdre au 
loin , dans Timmensité des déserts , comme ces grandes vagues que soulève 
la tempête et qui vont expirer doucement sur des plages inconnues. Et a 
Pâques, comme un écho qui se répercute à Tinfini, toutes les cloches de 
Tempire sonnent des que celles du Kremlin et de Moscou ont entonné 
leur hynme de résurrection. De la Moskova, du Don au Dnieper et au 
''Dniestr, de la Moskova au Volga, à la Dvina, a la Petchora et à TObi, c'est 
une envolée joyeuse de cloches, une vibration grossissante qui court de 
clocher en clocher, allumant un feu d'artifice de sonneries argentines, qui 
remplit bientôt la Russie d'un bout à Tautre ! Et quand les bras des sonneurs 
tombent de fatigue, ce sont les gamins et les passants qui les remplacent et 
se suspendent aux cordes , heureux de faire volter et danser les cloches , de 
faire battre leur langue de fer contre leur palais de bronze. 

La journée était belle à souhait. Le ciel bleu et profond avait une douceur 
rayonnante, une jeunesse gaie de printemps. Dans les pays froids, en plein 
novembre, le soleil vous fait de ces surprises. Éclairée par cette lumière de 
fête, la terre ne semble plus pâle de neige, mais toute blanche de fleurs) 
d'amandiers et d'orangers. Et l'on dirait que, timide épouse, elle se cache, 
sous sa couronne effeuillée et sous les dentelles de son lit défait. — Dans 
les évanouissements bleuâtres de l'horizon, de jolis nuages lilas , couleur de 
chair, s'envolaient comme des couples de petits amours échappés des plis 
des grands rideaux neigeux suspendus par l'hiver à l'entrée des parcs et des 
jardins. Quand on se penche pour regarder au-dessous de soi, le Kremlin 
apparaît comme au fond d'un précipice ; et Ton a quelque peine à se recon- 
naître au milieu de ces églises, de ces clochers et de toutes ces tours qui 
jaillissent du sol comme les arbres d'une forêt enchantée. Avec ses murs 
roses,, coiffée de son toit vert, la porte du Sauveur elle-même ressemble à 
un château de conte fantastique. Et au delà de ce merveilleux rempart du 



LE CLOCHER D'IVAN VELIROI. 339 

Kremlio, qui étincelle comme une ceinture de pierreries et qu'on dirait 
taillé par des ciseaux mauresques, la bizarre et singulière église de Vassili 
Blajennoï, rapetissée par Id distance , vous fait Feffet d'une chinoiserie 
d'étagère, d'un palais de kobold, d'un château royal de Lilliput. On songe 
au mariage de nains qui eut lieu sous le règne de Nathalie , sœur de 
Pierre I*' : on convia pour la circonstance tous les homoncules de l'em- 
pire ; on les affubla d'habits de cérémonie et on les conduisit à travers 
la ville dans quinze carrosses microscopiques, escortés de grenadiers 
géants. Et à ce souvenir, on se demande si cette église baroque, cette pagode 
en miniature, toute en pointe et toute en bosses, n'a pas été construite pour 
servir de palais à un peuple de nains. Sur la place Rouge, l'animation est 
grande; au milieu des blancheurs de la neige, les passants se dessinent en 
noir comme de petites ombres chinoises ; et les traîneaux qui défilent et se 
croisent ressemblent à des coquilles de noix attelées de sauterelles. 

Au delà de la Moskwa figée dans sa robe de glace, le dôme du temple du 
Sauveur resplendit comme une montagne d'or. Plus loin , dans les arrière- 
plans estompés et fondus, se montrent des casernes rouge sang, encapu- 
chonnées d'un blanc burnous de neige ; des fabriques aux murailles enfumées 
dressent leurs hautes cheminées, roides et prosaïques comme des colonnes 
de chiffres; puis des couvents déploient leur vaste enceinte crénelée, flan- 
quée de tours étranges, aux toits verts et aux jolis béguins de neige posés 
sur le côté, « à la folle » ; derrière ce rempart guerrier, se dressent des 
clochers et des campaniles de différentes couleurs aux renflements bulbeux 
pointillés d'étoiles, des églises enluminées de fresques et coiffées de dômes 
dorés, comme de tiares resplendissantes. Et des bâtiments aux lignes cor- 
rectes, des maisons et des maisonnettes où les moines vivent en un isole- 
ment de cellule , s'éparpillent dans la vaste enceinte où des arbres , tout 
chargés de givre , vous donnent l'illusion charmante de buissons d'aubé- 
pine en fleur. Plus loin, au fond du tableau, dans les derniers reculements 
du ciel, on voit comme un grand amas de roses blanches : c'est la montagne 
des Moineaux, d'où Ton embrasse un des plus beaux panoramas du monde. 
Quand le pèlerin russe découvre tout à coup de ce haut belvédère la ville 
de « pierre blanche » , le Kremlin et la croix d'or du clocher d'Ivan Velikoï, 
il s'incline, tombe à genoux, et trois fois il frappe le sol de son front. Un 
saint respect emplit son âme, et son cœur ému d'amour ressemble à une 
coupe qui déborde. Ce fut de cette hauteur que l'armée française, venant 
de Smolensk, aperçut pour la première fois la capitale sainte. A la vue de 
tous ces dômes flambovant comme des fournaises , de tous ces clochers aux 
orbes bleus scintillant de constellations, de ces tours dressant leur pyramide 



340 LA GRANDE RUSSIE. 

rose, violette, blanche, de cette ville immense aux toité verts, aux maisons 
bariolées, entrecoupées de grands espaces vides, de jardins et de vergers, 
d'étangs et dépares, de ces rues ébauchées, de ces chapelles aux formes 
tourmentées et contournées de chimères, à Taspect de ce tableau bizarre et 
grandiose , ils durent se demander si , marchant sur les traces d'Alexandre, 
Kapoléon ne les avait pas conduits à la conquête de Tlnde. Cette capitale 
qui venait de surgir à leurs yeux étonnés et éblouis ne pouvait appartenir à 
l'Europe ; ce Kremlin qu'ils avaient à leurs pieds, c'était, bien sûr, la cita- 
delle de quelque despote asiatique. . . 

En se tournant vers l'occident, on a devant soi, sur la colline enneigée 
qui lui fait comme un piédestal de marbre , la maison Paschkoff, dont la 
belle colonnade se déploie avec la majesté tranquille d'un portique de 
temple grec. Ce palais est aujourd'hui un musée ^ Le manège où les troupes 
font l'exercice en hiver, les Archives avec leur façade monumentale*, puis 
une quantité d'églises, de monastères, reculent, avec d'admirables gra- 
dations de teintes, dans les lointains vagues de l'horizon, et s'évanouissent 
graduellement comme des images de fantasmagorie. 

Au nord-est, on aperçoit la frise du Grand-Théâtre; et au delà, au 
milieu d'un papillonnement de couleurs, d'un fouillis de dômes, de clo- 
chers, la tour de Souhareff superpose ses étages en autel gothique , ses 
galeries aériennes qui se découpent sur le ciel. Au sommet de sa haute tour 
octogone , l'aigle russe fait palpiter dans le soleil ses larges ailes d'or. La 
tour de Souhareff est toute violette. On dirait d'un palais d'améthyste ou 
de porcelaine. Construit de 1692 à 1695, en mémoire de la fidélité 
du stolnik Souhareff, cet édifice sert maintenant de réservoir d'eau. 

De la plate- forme du clocher d'Ivan Velikoï , on embrasse d'un seul coup 
d'œil les différentes phases de développement et d'agrandissement de 
Moscou. La ville s'abrita d'abord tout entière derrière les murailles du 
Kremlin; puis, peu à peu, la ruche mère essaima, des maisons allèrent 
coquettement se mirer dans la rivière, le long des berges de la Moskwa. 
Une nouvelle enceinte fut alors nécessaire pour protéger la nouvelle ville, 
le Kitaï-gorod ou ville de refuge. Mais bientôt cette enceinte de pierre 
devint trop étroite, les maisons débordèrent dans la campagne et formèrent 
une troisième ville, le Béloï-gorod ou ville blanche. Un siècle plus tard , 

1 Ce beau musée renferme une bibliothèque de deux cent mille volumes, environ quatre mille 
anciens manuscrits, un salon de lecture ouvert gratuitement, une riche collection d'objets d*art, 
et la si curieuse galerie ethnographique qui figura à Paris, en 1867, dans la section russe de 
TExposition. 

* La bibliothèque des Archives se compose de plus de vingt-cinq mille volumes et d*un millier de 
manuscrits très-rares. Magnifique collection d'elzevirs. Salles de lecture et de travail pour les visiteurs. 




LE CLOCIJEH D'IVAN VELIKOI. 



les maisons avaient de nouveau franchi les murs (lu Béloi-gorod, et for- 
maient une quatrième ville qu'on appela le Zemlenoï-gornd ou ville <le terre, 




tirant son nom du rempurt de terre qui l'entourait et qui avait été élevë en 
1591, après l'invasion des Tartares de Crimée. Enfin, au siècle dernier, de 
{;rands faubourgs s'allongèrent au dehors de la Ville de terre; Catherine II 
les fit entourer d'un rempart. Moscou s'étend sur une superficie de cent kilo- 



su LA GRANDE RUSSIE. 

mètres carrés; mais aujourd'hui encore ta dixième partie de la ville est occu- 
pée par des jardins et des étangs. Et cependant, l'aspect général de cette 
ville, vu à vol d'oiseau du c^icher d'Ivan Velikoï ou du sommet de ta mon- 
tagne des Moineaux, tient du rêve et de la féerie. Ceux qui ont été à Cod- 
stantinopte assurent même que le panorama de Stamboul, si vanté, n'est 
pas plus beau. 

Par un doux coucher de soleil d'automne ou d'Iiiver, alors que tous ses 
dômes pailletés de frissons d'éclairs s'illuminent de flamboiements, que les 
croix de ses clochers apparaissent comme dans un nimbe miraculeux, que 
ses églises resplendissent comme de colossales mosaïques de marbre , et 
qu'au loin la mer houleuse des toitures, couverLes de neige comme d'une 
frange d'écume, se perd dans une poussière de pourpre violacée, alors 
Moscou est vraiment la grande capitale russe , la Jérusalem sainte de la 
terre slave, la > mère » , la Moskwa Malouchka chantée par les anciennes 
épopées , la glorieuse « ville de pierre blanche » où le Tzar blanc , le Tzar 
orthodoxe règne joyeux, entouré de ses fidèles boïars à longue barbe, armés 
de grands sabres et coiffés de toques de zibeline. 

Au moment où j'allais quitter la tour d'Ivan Velikoï, il y eut dans l'air, 
autour de moi, comme une tombée subite de neige, une descente serrée et 
palpitante de larges flocons blancs qui tourbillonnèrent et s'abattirent sur 
les clochers et les dômes du Kremlin. C'était un vol immense de pigeons. A 
Moscou, ils sont plus nombreux encore qu'à Venise. Aus yeux du Busse, 
le pigeon est un oiseau sacré : c'est l'emblème vivant du Saint-Esprit. 




Le pigeon ait un oiieau tacré. 



CHAPITRE IX 

LE GOSTINOI-DVOIÏ ' 



A quelques pas du Kremlin , parallè- 
lement ù la ptuce Rouge, le graud bazar 
de Moscou, le Gostinoï-dvor, entasse ses 
milliers de pittoresques boutiques, for- 
mant une ville a part aussi, mais qui n'a 
riea de monumental dans son aspect 
plein d'originalité, l'igurez-vous une ag- 
glomération babylonienne de baraques, 
une immense foire couverte où un en- 
cbevêtrement de rues et de ruelles, de 
« lignes " , comme on les appelle en russe, 
se croisent et s'entre-croisent , se cou- 
pent, se nouent et se dénouent en un 
véritable lacis de labyrinthe. 

Chaque rue a sa spécialité. Nous voici 
dans la ■ ligne « des lapidaires et des 
joailliers. Quel amas fantastique de ri- 
., , , chesses! quel ruissellement de pierreries 

Mai'cu.inu russe. * ' 

éblouissantes ! Ces jolis petits cristauxque 

vousvoyez empilés dans des sébiles de bois, sontdesdiamantsdeSiberie.il 
'semble que dan? ces boutiques' on doive les remuer à la pelle. Et ces tur- 
quoises, d'un bleu vague etchatoyant comme l'œil des nymphes mannes, ne 
méritent-elles pas toute votre admiration? Nulle part vous n'en trouverez 
d'aussi belles. Les marchands tartares vont les chercher jusqu'en Perse. 
Quant à ces grands blocs aux nœuds miroitants , ce sont des malachites ; et 
ces pierres rouges, à l'état brut, des porphyres. Et que de colliers, de boucles 

' C'eM.iHlire la cour du élrangen. — Jadi), tout In marchiiidi qui Tenaienl en Riuiîa ciaienl 
dea cirangen. 




su LA GBANDE RUSSIE. 

d^oreilles, de bracelets, de chaînes d*or! Lart du joaillier russe est 
encore un peu primitif, un peu lourd; mais comme son travail est solide! 
Les bijoux qui sortent de sa main sont des bijoux de famille : ils sont faits 

« 

pour être transmis de génération en génération. 

Une odeur pénétrante, une odeur de fauve qui vous transporte en pleine 
fbrét sibérienne , vous avertit que vous entrez dans la rue des pelleteries et 
des fourrures. La plupart viennent de Iakoutsk, où se tient chaque année 
une grande foire. Iakoutsk est le centre commercial du nord de la Sibérie. 
Dès que la Lena est débarrassée de ses glaces, les marchands d'Irkoutsk 
s* embarquent avec des cargaisons de tabac, de thé, de sucre, d'eau-de-vie, 
d'étoffes chinoises, d'ustensiles en cuivre et en fer, qu^ils viennent échan- 
ger contre les peaux de petits-gris, les peaux de martres, de renards polaires 
(isatis), d'hermines, de putois, de muscs, de zibelines, tués par les chas- 
seurs jakoutes sur les rives boisées de la Kolyma et dans les déserts de neige 
qui se déroulent jusqu'à la mer Glaciale et jusqu'au détroit de Behring. — La 
peau du renard bleu est de toutes la plus recherchée et la plus chère ^ Des 
voyageurs ont rencontré des femmes jakoutes qui nourrissaient à la mamelle 
de petits renards pris au terrier. Les Russes ne se servent que de la partie 
de la peau qui recouvre les pattes; et ce qui fait la valeur de ces founiires, 
c'est l'énorme quantité de peaux qu'il faut pour une pelisse. Les quatre 
pattes d'un renard bleu valent autant que la peau de l'animal tout entier. 

Les pelletiers russes sont , disons-le en passant , les plus habiles gens du 
monde. Ils ont poussé la falsification des fourrures beaucoup plus loin que 
M. de Bisu;i^rck n'a poussé celle des pièces diplomatiques. Ils vous vendent 
aujourd'hui une peau de martre ou de castor; et un an après, vous vous 
apercevez que c'est une peau de singe ou de lapin merveilleusement teinte. 
Ils poussent la supercherie jusqu'à inventer des fourrures d'animaux qui 
n'existent pas ; et comme ces animaux sont des plus rares, ils en vendent 
la peau bien plus cher. 

Les rues du Gostinoï-dvor sont couvertes d'une toiture en verre munie 
de gros entonnoirs par lesquels la pluie se déverse sur le sol. A chaque 
carrefour, ou devant la boutique des marchands qui doivent des grâces 
particulières au Ciel, sont suspendues de grandes images saintes : des 
madones roides et archaïques dans leur encadrement d'argent tout en relief. 

Nous passons dans des rues où l'on ne vend que des bonnets de nour- 
rice, des berceaux en forme de hamac qui se suspendent au plafond des 
isbas, des châles, des tapis aux vives couleurs que les istvoschiks jettent sur 

^ De cent Ik cent cinquante francs pièce. 



LE GOSTINOI-DVOR. 345 

leurs chevaux en guise de couverture, des cofïres de bois peints en rouge, 
plaques d'ornements argentés , dans lesquels les paysannes enferment leur 
trousseau de noce. Nous nous arrêtons un instant dans une buvette sombre 
et sale, pour regarder des marchands barbus, groupes autour de petites 
tables et mangeant des piroghi ou pâtés chauds à la viande et aux choux. 
La vente des liqueurs spiritueuses est interdite dans le Gostinoï-dvor. On 




Marchand! A habits. 

nous sert une bouteille de kistlichi, boisson rafraîchissante , point du tout 
désagréable, fabriquée avec de la farine ferraentée, et qui mousse et pétille 
comme de la limonade. 

Des marchands d'épongés, des quêteurs d'église, tête nue, aux cheveux 
tombant sur le front, en cafetan bleu de ciel, circulent autour de nous. Les 
quêteurs, aussi bien que les marchands ambulants, doivent acheter un 
• diplôme > . Il y a des centaines de pieux quêteurs dans les mes de 
Moscou, sans compter les religieuses que les couvents envoient mendier 
dans les lieux publics, dans les restaurants populaires et de bas étage, où 
elles inspirent toute autre chose que le respect. 

Nous reprenons notre promenade. Après avoir traversé la rue des samo« 



346 LA GRANDE RUSSIE. 

vars, des casseroles, des clous, de la ferraille, des chaussures et des harnais, 
nous voici dans la « ligne » la plus curieuse de Timmense bazar : celle des 
marchands d'icônes, de bogs, de panagias, c*est-à-dire d'images saintes. 
Ces noires boutiques, qui ressemblent à des antres creusés dans le roc, 
resplendissent comme des iconostases. Il y a là, pieusement exposées aux 
yeux des passants, des images de tous les prix, depuis 2 roubles jusqu'à 
500 roubles : ces dernières incrustées de pierres précieuses, étoilées de 
topazes et de rubis. Les figures diffèrent aussi par le plus ou le moins de 
finesse de l'exécution; mais toutes sont invariablement peintes d'après le 
même modèle et selon les immuables traditions byzantines du mont Athos. 
On dirait des vierges du quinzième siècle ; et cependant elles datent 
d'hier. 

Dans le fond de ces boutiques on vend en secret , aux vieux croyants et 
aux sectaires, les images saintes qu'ils emploient dans leur culte dômes-* 
tique. On évalue le nombre des dissidents i*usscs a neuf ou dix millions. 
Ils forment plus de deux cents sectes. La plus nombreuse est celle des 
raskolniks, qui se séparèrent de TÉglise orthodoxe en 1666, lors de la 
réforme du patriarche Nikon. Les raskolniks se subdivisent en bespopow'- 
ichina (sans prêtres) et en popowtchina (avec prêtres). Les premiers rejettent 
tout clergé et tout mariage. Aux seconds se rattachent les starowierzi\ ou 
vieux croyants, qui ne vénèrent que les images peintes, ne coupent jamais 
ni leur chevelure ni leur barbe, conservent Tancien costume russe et s'abs- 
tiennent de bière, d'eau-de-vie, de toute boisson fermentée. Répandus 
dans tout l'empire, ils sont particulièrement nombreux en Sibérie, sur 
les bords du Volga et dans les provinces de l'Ouest. Ils disposent de capi- 
taux considérables, se secourent entre eux, et se livrent à un ardent pro- 
sélytisme. 

11 y a encore les skopski qui se mutilent, les vagabonds qui meurent en 
plein air, les clystis qui prient et dansent tout nus, les napoleontschini, 
pour lesquels Napoléon est un saint, les vieux- ri tualistes (staro-obriadtsi), 
qui sont opposés à tout progrès, à toute réforme; il y a des sectaires qui 
regardent la sainte Écriture comme la base de leur foi, d'autres qui la 
rejettent et se laissent guider par leurs chefs ; il y en a encore qui croient 
à une nouvelle incarnation du Christ; enfin nous voyons des sectaires 
farouches qui confondent la religion avec leurs émotions ner>'euses, et qui, 
dit-on, s'entre-tuent et égorgent leurs enfants, s'infligent des punitions cor- 
porelles et invoquent Dieu dans des orgies monstrueuses. 

A côté des marchands d'images saintes se tiennent les marchands d'étoffes 
tissées d'or et d'argent , employées pour les ornements sacerdotaux , et qui 



i 


^ k.« ttiiAni>B nossiK. ^^^1 




^^^^_ 'i^ ^ ■— ■ *• «Imu, delà femiltc.dMcliilUsstireftaclBtlumiiiù, ^^H 




^^^^^H - la pliM rurMNue de rimnii'njie biiear celle de» ^^^H 




^^^^^V i)r jm-tf^Mt, c'est -il -dirv d'image* soialva. ^^^| 




P r -- i:.\: fil 11 de» antres rreosés dan* le roc, ^^^| 








■ ' -vi., ^i^lcsprin, dopuis ï roubtM jusqu'h ^^H 




M» " <éâk très < 1 '•> ')« picrrt^ pri^i:i<!UM;s , élctU^e» de ^^^| 




t/^m . ty Am Tuhis. 1 '■'&! aui«i par le phi» ou tir nioin» «la ^^^| 




•i^* i« 1 exécution >nt tovariablcttioul pcinles d'après le '^^^| 




iW— w^i^Ic «l ft«.-t<'i iradilioii^ h^xaiitiiie» du nioiil Xlbos. ^^^| 




' T'.'r, iiiL> KÎ^rJc i el ccpcadiiot cUks dsteiH ^^^| 




vend en sccrel. U(U vieux croyunU •! ^^^| 




M.iU emploient dans leur ruile dooM»-* '^^^H 




.•Jcnu nihM^s il neuf ou dix milliont. ^^^H 




I <> plu> noinltroiuu.' est relie dtê ^^^^M 




iilindiisc en lUOU, l'irs delà ^^H 




, • ne sdbdii'ÎMrnt en l^ijni/tOtif ^^^M 








Imu. << 1.' r4iltai:Jie4il les «Mruu'Mm, a« ^^^H 




vit-ux ir> . 'jiii ui' M'iirit'cil 41K l> - »i)U{'u» peîateK, ou roupcnt jamalft^^^^l 




ni leur d. -litre ni IrUr liaiW, convr^unt l'ancivn costiintc nuM et «'iifafr ^^^H 




lienoiv* - lijére, d'tuu-de-vio, 4ê louti! bouaon fcrojcntée. IlépatMiac ^^^H 




dniu • 1 empire, iU sont jt^wiilièrciDenl iiombieui. va SibiSrie, «ur ^^^| 




1- ■ t., V,.l[>n it .Iiiii< I- MiDUts de rOtiest. lU disposcnl de ««pi- ^^H 




^ii-o eux, et M liTrentbua RnleNt pro- ^^^| 








■•ml ntu, les oupoleotitscliint, .^^^H 




' M\-nluuluti-s ()(lari>-<ilimdl«î), ^^^| 




' "t;ri's, H iiiute réliinuei il y a des «t-cUiire» i|ili ^^^H 




:i ir<.' comnift la Itase de leur foi, d'aulrex (|uj b ^^^H 




111-4 chefs; il y co a encore igni inûcnt ^^^| 




il •«! <iii»t; eu6a uauâ voyouii Jus sciUtirt» ^^^| 




liiriM: < ivec Ivurtémutioiu) neneiin.s, e(t|m, ^^^| 








pou, 'ryLvs tuonstrueuacs. ^^^H 




A< • il<.'imtir<liuii,l« >i .••^^•. ^intM m tianiinul les marcliand* d'tflsffa» ^^^H 


^ 


tiai«M d'or et d'argent , einpla<r»M pour les ornements sacerdotiius , et ijui ^^^H 



LE GOSTINOI-DVOR. 347 

se fabriquent spécialement dans les environs de Moscou. En Perse, ces 
mêmes étoffes servent à faire des pantalons de femmes. 

Plus loin , on voit les boutiques de soieries et de cachemires , de tapis du 
Caucase et de Perse, aux teintes vives et aux tons chauds. Ici, un marchand 
déballe des broderies arméniennes; la, un autre étale des broderies russes, 
des essuie-mains d'une fantaisie charmante, avec des dessins de fleurs qui 
rappellent les ornementations hindoues, des coqs, des oiseaux, et des devises 
de ce genre : « Plus tu te laveras, plus tu seras jolie! » 

Si, dans tout le bazar, on ne trouve pas une seule femme qui vende, en 
revanche on en rencontre beaucoup qui achètent. L'après-midi, le Gostinoï- 
dvor est la promenade favorite des belles oisives, qui s'en vont de magasin 
en magasin flâner devant les étalages. 

Les marchands russes sont d'humeur complaisante ; ils prennent plaisir 
à faire admirer leurs marchandises de prix , à vous montrer les richesses 
qu'ils tiennent dan^ Torabre, entassées sur les rayons ou cachées au fond 
des coffres. 

Que d'heures intéressantes on peut passer dans ces « lignes » , à étudier 
les produits de rindustrie locale! Et quand on a assez des marchandises, 
on regarde les marchands. Quels types originaux et curieux! La tête coiffée 
d'une casquette, la longue chevelure coupée en rond sur la nuque et déga- 
geant le cou, la barbe étalée sur la poitrine, vêtus d'une longue redingote 
bleue ou d'un cafetan , ils jouent gravement aux dames et boivent du thé, 
tandis que leur commis se promène devant la boutique , guettant le client. 
Dès que celui-ci se montre, c'est avec mille gestes empressés, avec des révé- 
rences, despajars * pleins d'insinuation, qu'on l'invite à s'arrêter et à acheter. 

Le patron interrompt alors sa partie et vous sert lui-même, en vantant 
sa marchandise dont il exagère la valeur , dont il enfle le prix d'une façon 
tout orientale. Quand il demande dix roubles, offrez-lui en cinq; il vous 
dira qu'il se ruine à vendre si bon marché, mais c'est en vendant ainsi 
qu'il s'enrichit. Les marchands qui gagnent 100,000 francs par an à se 
ruiner chaque jour ne sont pas rares dans le Gostinoï-dvor. Chaque mar- 
chand a à côté de lui sa « planche à calcul » — le souan-pan chinois, sur 
lequel, le long de tiges horizontales, on fait glisser plusieurs petites boules 
noires mobiles percées au centre. Les doigts des marchands russes opèrent 
avec une dextérité incroyable, sur ce simple instmment, les additions et 
les problèmes les plus compliqués. 

' S*il vous plait. 



S*8 LA CKANDE RUSSIE. 

Quand c'est un confrère, un marchand en gros qui se présente, le maître 
de la boutique l'invite à venir prendre le thé au traktir ' . En Russie, 
aucune affaire ne se conclut sans une tasse de thé en main. Chaque mar- 
chand a son traktir préféré. Quelquefois ce restaurant est très<éloigné du 
bazar, mais le « marchand h Imrbe n pour rien au monde n'irait autre 
part; là il est chez lui, il a son /)o/o^'âi' (garçon) attitré; on lui sert autant 
de 11 paires de théières » qu'il veut. Une n paire de théières » {jtari tchaVou) 
se compose d'une théière de thé , d'une théière d'eau chaude, et de deux 
morceaux de sucre. Uo morceau de sucre suffit à un marchand pour 
prendre dix a quinze tasses de thé. Il place son sucre au coin de la bouche, 
et le liquide passe en l'effleurant. Le marchand vide cinq ou six théières 
tout en causant; la sueur coule à grosses gouttes de sa figure; il s'essuie 
avec son mouehoir ii carreaux et ne continue pas moins de boire la brû- 
lante liqueur, jusqu'à ce qu'il ait enfin conclu son marché. 

Il y a une quinzaine d'années, le marchand moscovite avait «ne manière 
à lui de se réjouir quand il avait fait une bonne aflaire avec un étranger 
ou un Russe d une autre partie de l'empire; il appelait le polovoï, le giflait 
et lui Cfoc/iait à la figure! Le garçon soufï'rait ces insultes sans mot dire. 
Alors le marchand tirait de sa poche un billet de 25 ou de 50 roubles , le 
lui jetait et s'en allait en éclatant de rire. — En ce temps-là, on vovaît 
aussi de malheureux employés de la Couronne qui s'attachaient comme de 
faméliques courtisans à la personne de ces marchands enrichis, mais sans 
éducation. Ils se prêtaient à tous leurs caprices, essuyaient tous leurs 
afTronts. Le marchand crachait diins su tasse et la passait à son Familier, 
qui la buvait sans sourciller. Il lui donnait aussi des taloches, ou le bout de 
sa botte à baiser. Ces honnêtes marchands appelaient ces jeux de despotes 
asiatiques, « amuser leur âme ■> , rasjiotechit swoiou dmichenkan ! 

De même que les Juifs, les marchands russes se divisent en deux groupes 
ou deux classes : ceux qui n'ont pas changé leurs habitudes, qui sont restés 
fidèles aux vieilles traditions Familiales , qui sont encore rivés à leur ancien 
costume et à leurs idées d'il y a cent ans , et ceux qui se sont émancipés et 
civilisés tout à Fuit en se modelant sur l'Kuropc. 

Au coucher du soleil, vers les trois ou quatre liciires en hiver, le mar- 
chand du vieux type ferme sou magasin du Oostino'i - dvor * et rentre dans 
un quartier qui ne s'anime un peu qu'à ce moment. La longue rue de la 
Taganka, avec ses vastes cours et ses jardins, est habitée tout entière par 
les " marchands à barbe « . Aussitôt chez lui, Vassili Sokolof se met a table. 

' Eeitaurant, 

* Il c)t défcDdu il'j- avoir Je la luiniùic. 



LE GOSTINOI-DVOn. 34« 

Il a bon appétit, car pendant toute la journée, dans sa boutique, il n'a pris 
que du thé et des piroghis ; il mange de plusieurs soupes : du tschi, du 
lapscha, du borsch, et on lui sert deux ou trois sortes de viandes. Les jours 
œuigres , le potage aux champiguous est de rigueur, oinsi que le poisson 
frit à l'huile de tournesol. Quand Vassili a copieusement diné, il fait lâcher 
les chiens, de sorte qu'en hiver à sept heures et en été à dix heures il n'est 




Marchand! de cLauiiurci et de cuir. 

plus possible de pénétrer cliez lui. Dans toute la rue , on n'entend que des 
aboiements formidables , et l'dn n'aperçoit pas l'ombre d'un passant. Vassili 
Sokolof, comme tous les marchands de l'ancien type , appartient à la secte 
des «vieux croyants» ; il ne fume pas, il fuit les divertissements, les théâtres, 
les jardins publics et les jeux de quilles, qu'il appelle des lieux de damna- 
tien étemelle. Quand il a mangé, il se couche. Il ne sort de chez lui, le 
soir, que la veille des grandes fêtes, pour aller à l'église avec toute sa 
famille. Le lendemain, il y retourne, puis il passe le reste de la journée 
dans sa chambre, à méditer des plans pour tromper son proçhaiu , car s'il 
a beaucoup de religion , il a bien peu de probité. Pierre le Grand savait ce 
qu'il disait en répondant aux Juifs qui lui demandaient le droit de cité à 



850 LA GRANDE RUSSIE. 

Moscou et à Saint-Pétersbourg : «J'ai déjà mes Juifis, ce sont mes marchands » ; 
et il savait ce qu'il faisait en interdisant à ses Russes la profession de phar- 
macien. 

Le marchand du vieux type tient à la fois de TOriental et du moujik. Il 
règne dans sa famille comme un petit tyran dans ses États. Quand il a 
parlé, personne n'a le droit de réplique. Si par malheur sa femme dit un 
mot, il la bat impitoyablement; ce qui ne Tempéche point de l'appeler son 
« petit oiseau » et son « petit pi{jeon » . Il traite ses fils en mineurs jusqu'à 
l'âge de trente à quarante-ans ; et si l'un d'eux lui désobéit, il l'envoie dans 
quelque régiment, ce qui était une punition des plus humiliantes avant que 
le service militaire fût obligatoire. Quant à ses filles, elles sont une mar- 
chandise encombrante dont il a hâte de se débarrasser. Il remue ciel et terre 
pour leur trouver un mari. Une fille de marchand ne voit souvent son fiancé 
que le jour de la noce. 

Le gendre a une si grande confiance en son beau-père qu'il ne manque 
jamais de faire, avant la cérémonie nuptiale, une révision très-minutieuse 
du trousseau de sa future. Il est arrivé plus d'une fois que le dessus des 
piles de linge seulement était marqué aux initiales de l'épouse; tout le reste 
avait été emprunté à des connaissances et à des amies. Un fiancé sérieux 
ne consentira jamais à marcher à l'église avant d'avoir palpé la dot. La 
précaution n'est point superflue ; le marchand russe est Gascon de sa 
nature : pour lui, promettre et tenir sont deux. 

Une fois mariée, la femme est reléguée dans sa chambre, qui ne devient 
pas même pour elle une cage dorée, car tout y est assez malpropre. Elle 
sort peu, donne son temps aux soins domestiques et à ses dévotions, et 
emploie ses loisirs à broder des images saintes pour sa paroisse. On ne la 
voit jamais dans la boutique de son mari; et quand celui-ci reçoit des 
étrangers chez lui, elle ne se montre pas. Aux heures de revers et de mal- 
heur, cette femme qui se cache, qu'on ignore, fait cependant preuve 
d'énergie et de vaillance. Si l'exil frappe son époux , elle saura raccompa- 
gner courageusement en Sibérie. Elle pourrait rester chez elle, se remarier; 
mais elle serait montrée au doigt, et l'on ne manquerait pas de dire qu'elle 
s'est débarrassée elle-même de son mari pour légitimer une liaison cou- 
pable. 

Les femmes ont en Russie une incontestable supériorité sur les hommes. 
Elles possèdent plus de force et de fermeté de caractère , elles montrent 
plus d'activité, de patience , d'abnégation ; elles sont capables de pousser 
le dévouement et le courage jusqu'à Théroïsme. 

Les fils et les petits-fils de ces pères arriérés et avares, à longue cheve- 



LE GOSTINOI-DVOR. 851 

lure, à longue barbe et à grandes bottes, forment la classe toute nouvelle 
des marchands modernes. Complètement détachés des vieilles traditions 
de famille, ni orthodoxes farouches, ni sectaires fanatiques, s'ils vont 
encore à Téglise et baisent les saintes images, c'est par un reste de 
superstition; ils n'ont conservé ni les idées, ni le costume du marchand du 
Gostinoï-dvor ; ils se rasent le menton, se latent tous les jours, portent des 
vêtements à Teuropéenne, vont à la Bourse, ont une écurie et une maison 
du dernier confortable dans le Zamoskwo retchié, ou quartier situé au delà 
de la rivière. 

Le soir, on les rencontre en habit noir au théâtre, on les aperçoit dans les 
loges à demi fermées des VariciéSy où ils boivent du Champagne avec des 
chanteuses viennoises ou des danseuses espagnoles ; on les trouve dans les 
cercles, assis a une table de jeu chargée de banknotes, et à Strelna au 
milieu des Bohémiennes. Au gros de Thiver, ils poussent souvent une 
pointe hors des frontières; et on peut les voir, sceptiques et blasés, pro- 
mener leur ennui sur le bitume humide de nos boulevards ou sous les 
orangers de Monte-Carlo. Une couronne à fleurons princiers surmonte leur 
nom de moujik, et ils étonnent Nice ou Paris par leur folle prodigalité. Ils 
déjeunent d'un bifteck de cent sous et d'une bouteille de vin de Champagne, 
et donnent cent francs de pourboire au garçon ! 

L'ostentation, Tamour de la montre et de Tapparat, ce défaut général 
des Russes, n'est nulle part plus développé que dans cette classe de mar- 
chands qui se croient civilisés parce qu'ils ont adopté toutes nos mauvaises 
mœurs. L'argent des « vieux » coule entre leurs doigts comme de l'eau. Ils 
dissipent en quelques années tout l'avoir paternel, fruit d'une vie entière 
de fourberie, de travail et de sordide économie. 

Un jour que Nicolas recevait au Kremlin une députation de ces néo- 
marchands, il leur reprocha durement leur goût pour le luxe, la dépense 
et les modes nouvelles : « Vous coupez vos barbes, leur dit-il, vous vous 
habillez à la française, vos femmes reçoivent le Journal des Modes, vous vous 
promenez dans de belles calèches, vous allez au théâtre, vous buvez du vin 
de Champagne; si vous étiez comme vos pères, économes, modestes, 
tranquilles, il n'y aurait pas tant de banqueroutes! » 

Mais entre ces deux types il y en a un autre, un type intermédiaire, 
véritable personnage de comédie. C'est le négociant enrichi, I^e marchand 
parvenu qui veut se donner des airs de civilisé, d'Européen, et dont la 
vanité et l'amour du luxe ne sont que grotesques et bouffons. Il achète le 
palais d'un noble ruiné ou se fait construire un hôtel somptueux qu'il 
remplit d'un bric-à-brac de mauvais goût. Ses salons sont dorés comme 



h\ citANDE nnssiB. 



des chapelles et encombrés de canapës, de fauteuils, de pianos comme un 
garde-meuble; mais il n'ouvre ces appartements de luxe qu'une on denx 
fois par an, aux grandes occasions, pour un mariage ou un décès dans la 
fômille, pour la fête de son patron ou pour celle de sa femme. 







yanli (J"a|irèi une (.hotogripliie). 



Tout le reste de l'année, il vit au rez-de-chaussée, dans des pièces où les 
nobles ont l'habitude de loger leurs laquais. It couche encore tout habillé 
sur son divan. 

Un voyageur anglais, M. Herbert Barry, raconte qu'un jour un de ces 
marchands enrichis, mais mal dégrossis, lui taisait voir sa maison et admirer 
son coûteux mobilier. Enfin il l'introduisit dans sa chambre à coucher, 
ornée d'un lit magnifique. — " Gomment trouvez-vous cela? » demanda- 




LE GOSTINOl-DVOn. 



t-il à l'Anglais. Herbert Barry s'exclama; le lit était superbe, recouvert de 
soie bleue et de dentelles blnnches. — ■ Gela coûte cher, ajouta le mar- 




chand en clignant de l'œil comme les Russes seuls savent le faire; aussi je 
ne couche pas sur ce Ut; je couche dessous! » 



354 LA GRANDE RUSSIE. 

• 

' Ces marchands-là poussent le goût du luxe jusqu'au ridicule. Donnent* 
ils un dîner? Ils dépensent des sommes folles pour se procurer, en plein 
hiver, toutes les primeurs des pays du soleil. Au mois de janvier, on voit 
chez eux des coupes garnies de grappes de raisin, d'ananas, de pèches, 
d'abricots. Et que de fleurs! On se croirait dans les jardins du Caire ou de 
Naples. Leur femme et leurs filles étincellent de diamants et de bijoux^ 
comme des images saintes. Et pour éblouir leurs invités, pour leur faire 
croire qu'ils sont en relation d'intimité avec les tout-puissants du pouvoir, 
ils louent des « généraux ' » qui viennent, en grand uniforme, avec leurs 
plaques et leurs cordons, parader à leur table et dans leur salon. 

Mais, dans ces dîners d'apparat et de luxe, il n'est pas rare de voir 
maîtres et serviteurs rire et parler ensemble. Dernièrement, un de ces 
parvenus du négoce a donné dans un restaurant de Moscou, qu'il a loué 
tout entier pour la circonstance, une fête qui lui a coûté plus de vingt mille 
francs. Pendant tout le souper, des chœurs de chanteuses russes ont alterné 
avec des chœurs de Bohémiennes et un orchestre allemand ; la salle avait 
été transformée en serre, et des hommes costumés en nègres, placés sur le 
marbre de la cheminée, tenaient des flambeaux. 

La chronique scandaleuse de Moscou en sait long sur les aventures peu édi- 
fiantes des femmes de ces marchands. Vaniteuses et coquettes, elles cherchent 
à se faire remarquer en singeant les femmes du monde dans leurs modes et 
leurs toilettes. Mais elles forcent la note, et leurs costumes sont extrava- 
gants et criards. Les magasins qui ont la spécialité d'habiller ces mar- 
chandes font venir de l'étranger les étoffes les plus vives à l'œil. 

Dans les familles, l'éducation des enfants est confiée à des bonnes et à 
des précepteurs étrangers. 

Plus tard, ces fils de marchands se livrent aux orgies les plus extrava- 
gantes et les plus grossières. Quand ils vont dîner hors de Moscou, ils 
louent le restaurant tout entier pour eux seuls; s'il y a déjà des consomma- 
teurs, on leur offre une indemnité pour qu'ils se retirent. A la fin de ces 
a parties » très-peu fines, il est de bon ton de tout briser : la vaisselle, les 
verres, les bouteilles, les glaces, les chaises et les meubles. On débat et l'on 
paye d'avance le prix de la casse. J'ai vu un soir, à Strclna, un de ces 
jeunes marchands aj)peler « le patron » et lui demander ce que coûtait un 
de ses palmiers. 

— Trois cents roubles, fit celui-ci. 

— C'est bien, répondit le marchand... les voici... 

' C*est-3k-t]ire des personnafjes officiels ayant ce rang clans le tchine. 



LE G03TIN0I-DV0B. 835 

Et il demanda une haclie pour abattre le palmier! 
Amour de lu destruction? 
Non. 

Amour de l'ostentation. 

Un marchand donnera vingt-cinq roubles h un pauvre s'il voit qu'on le 
regarde ; il te chasserait s'il était seul dans la rue. 

Les marchands du vieux type et les marchands parvenus appartiennent 
presque tous à ta secte des vieux ritualistes ou vieux croyants, dont 





Juif k.-iraïte. Harcband Uriare. 

l'évéque réside sur les confins de la Petile-Bussic , en Autriche, près de 
Gemowitz. 

Les vieux ritualistes, qui sont au nombre de neuf millions, jouent parmi 
les Russes orthoiloxes le rôle des Karaïtes parmi les Juifs. 

Les Karaïtes prétendent descendre en ligne directe du roi David et avoir 
seuls conservé à la lettre la religion mosaïque. Ce sont les Juifs selon 
l'Ancien Testameut, repoussant à la fois et le talmudîsme et le rabbinisme. 
Ils se décernent le titre de » sages • . Et par leur probité, leur amour de la 
justice, ils méritent vraiment ce titre. Les Russes ont pour eux un respect 
profond. Jamais Juif karaïle ne fiit molesté. Catherine II les prit sous sa 
protection. Tous les villages karaïtes de. la Crimée prospèrent, car le 
Karalte, loin de mépriser l'agriculture, s'y adonne et en retire de grands 
profits. 

Aussi, chez les Karaïtes, les pauvres et les' mendidnts sont-ils ÏDConous. 



CHAPITRE X 

A TRAVEItS LES RDES. 




d-«n pn. 



Ce matiD, un ami 
est venu me prendre 
pour me conduire en 
traîneau à travers les 
mes de Moscou. Il s'a- 
gît d'un vrai voyage 
d'exploration. NousaU 
Ions y consacrer toute 
la journée, et peut-être 
nne partie de la nuit. 
Four un touriste à la 
recherche du pittores- 
que comme moi, cette 
excursion en pays in- 
connu est une petite 
tète qui fait battre mon 

Ilest huit heures. Le 
ciel est d'un bleu ten- 
dre, un peu pâle, avec 
de petites rougeurs na- 



crées a l'horizon , indiquant la place où le soleil va se mettre bientôt à la 
fenêtre... Oh! ce soleil d'hiver, a-t-il l'air assez perruque, assez bourgeois? 
A le voir, on dirait un vieux cclibalaîre coiffé d'un bonnet de coton et 
portant une large mentonnière... 

Autour des coupoles et des campaniles dorés des églises, des pigeons 
volent en couronne et se détachent sur les profondeurs claires et azurées 
du ciel comme des guirlandes de roses trémicres emportées par le vent. Les 



A TRAVEnS LES HUES. 357 

cloches sonnent d'un air joyeux; elles chantent dans leur haute cof^e de 
pierre la gaie chanson du dimanche. Celles des couvents d'hommes font la 




Femme biuaqua du Don, 



basse, tandis que celles des monastères de femmes, argentines et douces, 
ont une voix d'ange, un gazouillis d'oiseau. 

Un caissier en vue de la Belgique ne va pas plus vite que notre traîneau, 
Itossînantes endormies et paresseuses de nos véhicules parisiens, que ne 



358 LA GRANDE BUSSIE. 

VOUS enToie-t-on à T école de diligence de ces chevaox russes pour apprendre 
à courir? Ils vous donneraient aussi des leçons de belles manières. Les 
chevaux russes savent se tenir comme des gens bien élevés; ils ont de fières 
et grandes allures qui leur donnent quelque chose de noble, d'aristocra- 
tique. Quant à notre istvoschik, c'est un petit amour d'istvoschik avec des 
joues roses, des yeux bleus, des cheveux blonds. Il n'a pas quinze ans, il 
est joli à croquer... sur un album, avec son caFetan bleu, serré aux hanches 
par une échappe rouge qui flotte, et son haut bonnet d'astrakan penché sur 
Toreille. 

C'est un plaisir de circuler dans ces belles rues larges de Moscou, où dix 
traîneaux pourraient marcher de front. Dans une ville russe, notre avenue 
de rOpéra risquerait fort de passer pour une ruelle. Et dans ces rues, que 
d'imprévu encore! Que de costumes caractéristiques et originaux! A Saint- 
Pétersbourg, les tailleurs français et allemands ont fait d'horribles ravages : 
ils achèvent leur œuvre de destruction. Voilà ceux qu'il faudrait expulser, 
et non pas ces pauvres Juifs, si pittoresques dans leur costume du moyen 
âge! Les moujiks de Moscou sont, heureusement, réfractaires aux grâces du 
gilet en cœur et du veston pet-cn-l'air. Ils ne comprennejit rien ù la beauté 
de rhabit noir, qu'ils regardent comme le costume du diable. Dans les 
fresques des églises, messire Satanas est toujours habillé « a l'alleniande » , 
car l'Allemagne, dans l'esprit du peuple, c'est le « pays d'où vient le mal » . 

Quelle joie pour l'œil de l'artiste de rencontrer encore à chaque pas ces 
moujiks barbus et chevelus, enveloppés dans leur touloupe graisseuse, 
coiffes de leur bonnet de peau de mouton, chaussés de leurs grandes 
bottes I Ils ont Tair du Bonhomme Hiver des légendes. Leurs yeux bleu 
faïence ont une douceur particulière, et leurs dents sont solides et blan- 
ches comme celles des fortes races. 

Le costume des femmes, gracieux en été, est un peu lourd en hiver et 
ne diffère pas beaucoup de celui des hommes. Il se compose d'une pelisse 
en peau de mouton ou d'une redingote courte, ouverte par devant et 
garnie de fourrure; d'une jupe d'indienne et de hautes bottes. La coifFîire 
nationale, le povoiynik, ne se voit plus guère dans les villes ; les femmes 
le remplacent par un mouchoir de couleur noué autour de la tête, et ca- 
chant la chevelure. 

Dans les provinces du Don, les femmes kosaques portent cependant 
encore une espèce de grand bonnet à poil qui s'harmonise très-bien aivec 
leur grande pelisse toute ramagée de fleurs. 

Des deux côtés, la rue est bordée de petits trottoirs, mais les passants 
sont rares. Rien qui rappelle l'animation pleine d*entrain et si charmante 



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A TRAVERS LES RUES. 359 

de mignardise du trottoir parisien, avec ses jolies modistes et autres jeunes 
princesses de Taiguille et du comptoir, trottant menu, la robe coquette- 
ment relevée sur le bas bien tire et la bottine bien cambrée. Le beau sexe 
qu'on voit défiler ici, à cette heure matinale, est emmitouflé dans des 
pelisses et chaussé d'énormes galoches. — Un gardavoï\ les yeux brouillés 
de sommeil, la tète encapuchonnée dans son bachelik en poil de chameau, 
se tient immobile comme le mur contre lequel il est appuyé. Près de lui, 
un ouvrier en tablier répand avec une petite pelle de fer du sable sur la 
neige glacée. — Nous voici sur la place de l'Arbat, où se tient chaque 
matin un marché. Des vendeurs de saucisses chaudes, de harengs, de 
pommes, de citrons, des marchands de mitaines et de bas de couleur, de 
chapelets, de casquettes, circulent lentement parmi la foule. Un jeune 
giirçon porte sur sa tête, entassés sur une planche, des pieds de veau et 
des pieds de bœuf. Des cuisinières croquent des carottes, comme nous 
croquerions des pommes. Un vieux soldat en capote mendie des navets. 

Huit ou dix rues viennent déboucher sur cette place, et de tous côtés 
l'œil découvre, dans les perspectives bleuâtres et aplanies de l'hiver, des 
dômes d'or, des clochers bulbeux, des croix dont la neige transforme les 
chaînes de métal en longues dentelles blanches ou en filigranes d'argent. 

Un carillon retentit à notre droite : c'est le tramway qui arrive. D'une 
main, le conducteur tient les rênes de ses chevaux, et de l'autre il agite 
une cloche. La grande voiture bariolée d'annonces est presque vide. — 
Nous enfilons une rue tirée au cordeau ; le Busse qui m'accompagne se 
détourne vivement et crache * : nous venons de croiser un pope en belle 
soutane bleu grenat sur laquelle brille une chaîne d'or. Ses cheveux sont 
pommadés, et ses mains gantées ; il appartient évidemment à la nouvelle 
école et doit savoir faire le bel esprit quand il cause avec une grande dame 
ou un jeune noble incrédule et sceptique. Plus loin, nous voyons un ramo- 
neur, noir comme un nègre, en chapeau gibus, et une petite religieuse 
plus crottée qu'un barbet, sortant d'un traktîr de mauvaise apparence, où 
elle est allée quêter. 

La rue que nous suivons a cependant un certain caohet aristocratique, 
mais, comme toutes les rues de Moscou, elle est disparate, composite, et à 
côté des constructions les plus somptueuses, on aperçoit des cabanes, des 
isbas rustiques avec leurs petites fenêtres sans rideaux; puis ce sont de 
longues clôtures en planches posées transversalement et peintes en jaune ; 
et de nouveau des isbas et des hôtels en briques. 

1 Sergent de ville. 

' Rencontrer un pope est un mauval» prétage; le Russe crache pour le conjurer. 



LA GHANDE IIUSSIB. 



Ln vraie maison russe, celle qui convient aa climat, est la maison de 
bois. Mais que d'artîBces ob emploie pour simuler la pierre t Car le grand 
luxe est d'avoir une maisoD à l'europëenae. — - Ceux qui sont asses riches 
pour se construire des hàtels particuliers b&tîssent de Tëritables palais. Ua 




Viaut t«liUt mcndi.tDt. 



Iiiv^e perron, recouvert d'une marquise, conduit à une porte vitrée qui 
s'ouvre sur un magnitique vestibule où des domestiques en livrée attendent 
le visiteur pour le débarrasser de sa pelisse et de ses galocbes. Un escalier 
qu'ornent des fleurs et des plantes rares, et au pied duquel se tient debout 
un ours empaillé, vous conduit dans des salons étincelants de dorures, 
décorés de fresques et de tableaux signés des grands maitres de l'art mo- 
derne. Et que de bibelots 1 On se croirait dans un musée. — Ces barbares 



A TRàVEBS LES RDES. 



sont plus cmlisés et plus raffinés que nous ! Ce sont des jodlsseurs gour- 
mets et savants, des ■> extracteurs de quintessence ■ . 




Dans les salons de ces confortables et liixueiises demeures, l'hiver est un 
véritable printemps, car l'hiver, en Russie, c'est la saison des fleurs, là 
saison des jolies femmes au teint mat comme la neige, aux yeux noirs 



362 LA GRANDE RUSSIE. 

comme le jais, aux lèvres roii(;es comme le corail. — belles filles du 
Nord, que vous êtes blanches, et comme Thiver, en mettant autour de 
vous son grand cadre d'argent, fait ressortir votre blancheur de lys et votre 
grâce de cygne sauvage ! 

L'hiver russe n'est pas ce vieillard maussade et cacochyme qui nous 
visite et vient pleurer dans nos gouttières, tousser au coin de nos che- 
minées, souffler dans nos chambres le chaud et le froid. 

L'hiver russe est d'une trempe vigoureuse. 

G'est un jeune homme plein de sève et d'entrain, à qui il fout les fêtes, 
les bals, les dîners, les réceptions. Et c'est en hiver que sous ces zones 
d'apparence glacée, chante et fleurit le doux printemps d'amour! Dans les 
corsages de dentelles aussi blancs que les pommiers en fleur, les cœurs 
gazouillent comme les oiseaux dans les nids printaniers. Des camélias, des 
palmiers, des arbustes à l'arôme subtil, ombragent les divans des salons ; 
les chambres deviennent des serres et des jardins. Tandis qu'au dehors, 
tout est engourdi, tout semble mort, ici, dans ces chauds intérieurs, tout 
bourgeonne, verdit et s'épanouit, et les fenêtres se drapent de plantes 
grimpantes. Dans les plus pauvres auberges de campagne, on trouve des 
fleurs. La chambre où couchent les voyageurs est souvent tapissée de lierre 
cultivé dans des pots, et avant de s'endormir, les voyageurs peuvent ré- 
péter avec le poëte : « enchantement aux doux frissons! L'hiver se 
transforme en mois de mai, la neige se change en fleurs printanières, et le 
cœur aime de nouveau ! » 

Notre traîneau nous a transportés hors des barrières ; nous avons laissé 
derrière nous la Moskwa gelée et le pont Borodinski ; nous sommes dans 
je ne sais quel faubourg, sur le chemin d'un cimetière et des abattoirs. 

A la porte du cimetière, nous rejoignons un enterrement. 

Le triste et funèbre convoi ! D'un pauvre traîneau de paysans deux 
femmes vêtues de noir sont descendues, et elles suivent en sanglotant la 
bière accrochée à deux perches que quatre hommes soutiennent sur leurs 
épaules. Le cercueil est découvert. Un moujik marchant devant, précédé 
de quelques enfants avec des images saintes, porte le couvercle de la bière. 
Ce cimetière, vaste et mélodieuse foret en été, montre ses allées d'arbres 
chauves et dépouillés qui ressemblent à de grands squelettes. Le cortège 
s'avance en mettant sur la neige comme une découpure grossière de ligures 
noires, et les quatre porteurs, qui sont ivres, trébuchent et risquent de 
tomber à chaque pas avec le mort. 

La scène est poignante. 



A TRAVERS LES RUES. 363 

Je verrai toujours, dans ce cimetière enseveli sous la neige, ces arbres 
sans feuilles se dresser lugubres comme des arbres de gibet, parmi ces 
tombes en ruine ; ces quatre hommes ivres, aux cheveux dépeignés sur le 
front, vaciller dans leur marche sous le double faix du cercueil et de leur 
ivresse, et ces deux pauvres femmes ratatinées sous leur mantille, pleu- 
rant; et ces voraces corbeaux tourbillonnant en croassant au-dessus du 
mort, qui semblait grimacer d'effroi dans sa bière ouverte ! 

Le jour de la Saint-Pierre et de la Saint-Paul, la fête des morts se célèbre 
dans toute la Russie. Dans certaines provinces, les paysans se réunis- 
sent au milieu des tombes pour boire, pour jouer, pour danser et pour 
chanter. On prend le thé en famille, on s'enivre d'eau-de-vie, puis a la 
nuit, on repart, après s'être respectueusement prosterné devant les croix. 

Au bout du cimetière, dans un enclos, un troupeau de bœufs blancs et 
maigres, la tête inquiète et tendue vers l'horizon, meuglent effarés, tandis 
que sur les toits de deux ou trois hangars peints en rouge, de gros cor- 
beaux de Sibérie, à la collerette grise, le bec teint de sang, leur répondent 
par des cris rauques et féroces. 

Ces hangars sont les abattoirs. 

Pour les bien peindre, il faudrait l'art de Goya. Ils ont cette laideur 
repoussante, cet aspect sinistre d'écorcheries sauvages, qu'aimait le peintre 
espagnol. On y arrive par un chemin construit sur pilotis. Une barrière à 
claire-voie s'ouvre en criant comme une bête qu'on écorche vive ; et une 
puanteur pestilentielle vous enveloppe et vous étouffe. Les boucliers à 
barbe rousse, dans leur chemise et leur pantalon de toile cirée, leur 
grand tablier de cuir tout gluant de taches et d'éclaboussures rouges, ont 
des figures sinistres de tortionnaires. Les bœufs sont amenés l'un après 
l'autre; on lie fortement leur tête, par les cornes, à un anneau de fer 
scellé dans une dalle. Alors ces inexorables tueurs tirent à la courte paille 
pour savoir lequel d'entre eux commencera la série. Celui que le sort a 
désigné s'arme de son long kandjar et en frappe l'animal dans la nuque ; 
un flot de sang jaillit, et le bœuf s'affaisse lourdement comme une masse. 
En un tour de main sa tête est détachée du tronc, en moins de cinq 
minutes il est écorché, et bientôt un autre cadavre tombe à côté du 
sien. 

En revenant par la barrière Sietounska, nous passâmes devant plusieurs 
couvents de femmes. 

La plupart sont entourés, comme le Kremlin, de murailles dentelées à 



304 LA GRANDE IIUSSIE. 

Tasiatique et flanquées de tours polychromes ; mais que ces remparts ont 
Tair peu rébarbatifs, et qu'ils sont de galantes couleurs! 

On entre par la grande porte d'un haut campanile égayé de clochers et 
de clochetons bulbeux, argentés ou dorés. En hiver, c'est par un joli che- 
min ouaté de neige; en été, par une allée d'arbres ombreux, qu^on arrive 
à l'église dont le porche de bois, décoré d'enluminures, s'ouvre ordi- 
nairement au haut d'un escalier sur les marches duquel se tiennent des 
mendiants, des pauvres, des estropiés. 

Tout autour de l'église, une multitude de tombes, comme des barques 
démâtées qui se presseraient autour d'un phare. On sait que les Russes 
aiment à se faire enterrer dans l'enceinte protectrice des monastères, et 
que ceux-ci se fout de belles rentes en vendant des concessions aux riches 
marchands et aux familles de Taristocratie. 

Les religieuses orthodoxes ne vivent pas tout à fait en commun comme 
les religieuses catholiques : chacune d'elles a sa petite maison ou son 
appartement. Les novices servent de domestiques aux sœurs. Pas de vie 
cloîtrée. Les religieuses sortent quand bon leur semble et reçoivent chez 
elles qui elles veulent. 

Une femme qui désire se retirer du monde donne une fois pour toutes 
cinq cents h mille roubles à un couvant ; et, en échange, le monastère lui 
assure le logement jusqu'à la fin de ses jours ; mais elle devra se nourrir et 
s'habiller elle-même. Aussi presque toutes les religieuses exercent-elles 
un petit métier : elles peignent des images saintes, elles fabriquent des 
chapelets, elles brodent des pantoufles, des essuie-mains; il y en a aussi 
qui écrivent et font des traductions de livres moraux à l'usage de la 
jeunesse. Dans le nombre, ou rencontre quelques esprits cultivés. Les 
supérieures de tous les couvents que j'ai visités étaient des dames de 
grande distinction. 

On chante fort bien dans les monastères de femmes. Il y en a plusieurs 
où les chœurs sont composés de cent à cent cinquante novices. Ces jeunes 
nonnes toutes roses et toutes fraîches dans leur longue robe noire, coifFëes 
de leur bonnet conique qui rappelle l'ancien bonnet persan, ont un air 
vraiment gentil et des allures si naturelles et si franches, qu'on se sent bien 
vite a Taise avec elles. La vue de l'homme ne les effarouche pas comme la 
vue du corbeau effarouche les colombes. 

Un jour, dans un couvent de Moscou, je m'étais avancé jusqu'à la porte 
du réfectoire où les novices déjeunaient; je les regardais en curieux. Aus- 
sitôt l'une d'elles vint m'offrir le pain et le sel, et m'invita gracieusement 
à partager leur repas. Une autre fois, comme j'entrais accompagné de la 



A THAVERS LES RUES 



suuci'ieurc dans la salle où éluient réunies une centaine lie jeunes novices, 
elles entonnèrent un chant de bienvenue en llionneiir du gospoiline 
étranger. 




D;ins la rue Varvarka, notre traîneau s'arrêta un instant dLvaut la 
maison des boiars Romanof, entièrement reconstruite en I85G. Celte 
restitution archéologique est fort curieuse et donne une idée de ce qu'é- 







tuicnt au seizième siècle les maisons des seigneurs moscovites. Les pièces 
sont étroites comme des cabanons, éclairées de petites fenêtres en forme 
de soupirail; k-s portes sont si basses qu'il faut se plier en deux. 

En revenant du cote du Kremlin, nous dûmes nous arrêter pour laisser 
passer une grande procession qui défilait en chantant, uvec ses bannières, 
ses images saintes, ses reliques portées au bout de grandes perches par des 
moujiks à barbe de capucins et à prestance de sapeurs. La rue était pleine 
de gens qui se signaient et s'inclinaient dévotement. 

— En l'honneur de quel saint fait-on cette procession? demundai-je à 
mon compagnon. 



800 LA GRANDS RUSSIE. 

— Vous ne devinerez jamais ! . . . En Fhonnenr dès saints et des ma- 
dones miraculeuses qui ont délivré Moscou de Toccupation française. 

— Alors, ces vieux drapeaux déchirés ou à demi brûla... 

— Sont des drapeaux de 181 2. 

En tète du pieux défilé s'avançaient des femmes en pelisse, les mains 
cachées dans leur manchon ; puis venaient les bannières, les oriflammes et 
les saintes images données aux églises du Kremlin en commémoration de 
la défaite des Français. 

Plus de trois cents popes et diacres marchaient ensuite, tête chevelue, 
longue barbe, roides et solennels dans leurs chasubles de velours ga- 
lonnées d'or, un cierge à la main; quelques-uns portaient une image 
sainte pendue au dos, comme une grande affiche enluminée. 

Un groupe de moujiks soutenait une tapisserie ancienne représentant 
la Vierge entourée d'anges. Précédés d'enfants de chœur en rouge, ve- 
naient ensuite les archimandrites, les évéques avec leurs crosses et leurs 
mitres scintillantes de perles et de pierreries, quelques fonctionnaires, et 
la foule composée tout entière d'hommes à barbe, de marchands du vieux 
type et de moujiks des villes, de meichané, ou petits bourgeois. 

Les cloches du Kremlin sonnaient dans une allégresse joyeuse, et les 
prêtres et le peuple, mêlant leurs voix à ces voix qui semblaient descendre 
du ciel, exaltaient la victoire de la sainte orthodoxie sur les hérétiques de 
l'Occident. 

Dans ce grand décor d'hiver, en face de ce Kremlin dont les murs 
couverts de neige semblaient tendus de draps blancs, cette longue pro- 
cession de prêtres à barbe, en chasuble d'or, d'évêques aux mitres étince- 
lantes, semblait transporter dans une capitale de l'Asie la vieille pompe 
de Rome et de Byzance. 

— Il est onze heures, me dit mon compagnon, allons voir la cuisine 
populaire sur la place SaUenka. 

Nous prenons une rue à gauche, et nous sortons de la Kitaï-Gorod ' par 
une porte fortifiée près de laquelle stationnaient en longue file des traî- 
neaux-omnibus attelés de deux chevaux, avec la douga arrondie en auréole 
au-dessus de leur tête. Peinturlurés de diverses couleurs, ces véhicules 
ressemblent à de vieilles barques. Pour la modique somme de dix kopecks, 
ils vous conduisent d'une extrémité de la ville à l'autre. 

* C'est-à-dire Ville chinoise ; mais il ne faut pas prendre ce nom dans son sens propre. Les 
'Russes appellent la Chine : KUat, c'est-à-dire centre; et la ville chinoise de Moscou, où jamais n'a 
habité un Chinois, n'est pas autre chose que la « cité « ou centre de la ville. 



A TRAVERS LES RUES. 367 

Sur la place Salienka, où des moujiks et des femmes viennent chercher 
de l'eau avec des chars, s'élève un pavillon avec une galerie ouverte qui 
circule tout autour : c'est la cuisine populaire. Cette galerie, et l'escalier 
qui y donne accès, étaient encombrés de pauvres diables aux vêtements en 
loques, aux chapeaux défoncés, aux pieds lamentablement enveloppés de 
vieux linges ligotés avec des ficelles; quelques-uns avaient des pantalons de 
toile par douze degrés de froid! Dans ce pâle et maigre troupeau d*affamés, 
on voyait aussi des soldats en capote déchirée, la médaille militaire 
accrochée sur la poitrine, dans une attitude encore martiale, comme 
au port d'armes; tandis qu'à côté d'eux des femmes en robe d'indienne 
déteinte et sale, la figure bouffie, fripée de vice et hébétée d'alcool, 
laissaient couler sur la balustrade une masse de chair molle, un paquet de 
peau flasque et rougeâtre que leur corsage usé ne pouvait ni soutenir ni 
retenir. Tous ces gens attendaient qu'au coup de midi les portes du réfec- 
toire s'ouvrissent. 

On nous fit entrer par la cuisine, grande pièce où flottait une vague 
obscurité, éclairée seulement par de petites fenêtres aux vitres troubles; 
deux énormes chaudières y bouillaient sur un feu de bois. Une cuisinière 
en robe rose, la gorge décolletée, les bras nus, le tablier bleu coquettement 
retenu par des bretelles rouges, de longues boucles d'or aux oreilles et un 
joli bonnet de mousseline blanche sur la tête, nous offrit une soudaichik , 
c'est-à-dire un vase en fer-blanc divisé en deux compartiments contenant, 
l'un la soupe, l'autre le cacha. 

Ce repas, accompagné d'un gros morceau de pain, coûte douze kopecks 
(40 centimes). L'année dernière, la cuisine populaire a distribué 
58,189 dîners gratuits. Comme nous étions là, deux marchands du 
Gostinoï-dvor vinrent payer les cent repas de douze kopecks qu'ils avaient 
fait servir la veille aux pauvres. 

Un peu plus loin, sur une autre place surnommée le Hiiri-Rynok (marché 
de la tromperie), sont installés également, parmi de petites échoppes où 
Ton vend toutes sortes d'objets, des restaurants et des cuisines populaires 
en plein vent. C'est au Hitri-Rynok que s'assemblent les ouvriers sans 
travail, les bonnes et les domestiques sans place. Avez-vous besoin d'une 
cuisinière, d'un valet de pied ou d'un cocher pour la journée? Vous les 
trouverez au milieu de cette foule qui grouille comme un troupeau sur un 
champ de foire. Ces femmes qui portent un paquet de bardes enveloppées 
dans un mouchoir sont des bonnes qui iront, la nuit venue, coucher dans 
les asiles, et qui reviendront ici chaque matin, attendant un engagement. 
Ce gros homme barbu, en pelisse de peau de mouton, est un « loueur » 



LA GRANDE RUSSIE 



d*oavricrs : il en emmène choque jour det escouades qu'il emploie à diveis 
travaux exécutes li forfait. 

Nous entrons dans un des traktirs qui bordent cette place. Ce restanraat 
est dans une cave. Une odeur nausi^ubonde nous prend h la goi^e, uoe 




Fciume cliiTch.inl du 1' 



buée humide et chaude de bai» de vapeur nous enveloppe; dans le demi- 
jour Mafard, dans l'efFucement bnntillé de la lumière & demi (éteinte qui 
traîne dans ce trou, nous distinj^uons vaguement des têtes d'hommes et de 
femmes, des barbes rousses, des (î{;^rcs blêmes, des yeu\ hagards. L'atrao- 
sp!i'cre est suffocante ; elle nous oblige à sortir. 

Nous allons visiter un autre traktir au premier étage d'une vieille 



RAVEnS LES nUES. 



30'J 



, L'entrée en est humide et dégoûtnnte. Les esralif-TS sont gras iIk 
boue. Les salles, ornées d'images saintes, se succèdent en longue enfiliide. 
Autonr de petites tables, des groupes d'hommes en chemise rouge et de 
femmes en robe de colonnade bleue à fleurs boivent des * paires de 
théière ». Ici, on mène un grand tapage, i>n chante, on rit; mais des 
qu on s'aperçoit que nous jetons à droite et a gauche des regards investiga- 
teurs, tout le monde se tait ; on nous prend éviticmment pour des gens 
de la police. 




. Kilaï-Gorod - 



ville chinoise, d Mos 



Une religieuse, tenant un livre ' recouvert d'une serviette noire, avec 
une croix d'argent brodée au milieu, quête de tuble en table pour une église 
de Nijni-Novgorod. Elle vante fort habilement la puissance miraculeuse 
des saintes images de la nouvelle église, et promet leur protection spéciale 
à tous les pieux donateurs. La religieuse est ii peine .sortie qu'un autre 
(|uéteur se présente: c'est un beau et solide moujik en cafetan, portant 
suspendu à son cou le plan de l'église pour la construction de laquelle il 
sollicite le concours des âmes pieuses et charitables. 

Nous revenons sur nos pas, et, après avoir déjeuné aux sons d'un orgue 
mécanique dans un restaurant russe, dans un traktir qui, celui-là, ne le 



' Celiïi 









: les clan 






370 LA GRANDE BDSSIE. 

rèdc ni comme luxe ni comme cuisioe à nos premiers restaurants parisiens, 
nous allons au quartier tartare, en attendant l'heure qui nous a été fixée 
pour visiter l'hospice des enfonts trouvés. 



La Tatarskaïa (me Tartare) ne diffère pas beaucoup des autres rues. Elle 




csl lai'jje comme une grande route, et les maisons y sont espacées comme 
(les maisons de campagne : d'apparence modeste, en bois, on ne se 
douterait pas quelles sont habitées par des négociants millionnaires, et que 
chacune d'elles est un comptoir où se brassent des affaires colossales avec 
TKnrope et l'Asie. 

Voici la maison d'un richissime marchand, nommé Ersine; entrons. 



A TRAVERS LES RUES. 371 

Nous sommes porteurs d'une lettre d'introduction de notre ami Huot, 
de la maison David et Huot, qui achète chaque année à ce Tartare pour 
plusieurs millions de cachemire, de laine et de bourre de soie. Ersine 
est en communication directe avec la Mantchourie, le Tibet, Kaboul et 
Boukhara; ses caravanes parcourent le Turkestan, des flottilles de bateauv- 
transports sont à ses ordres sur le Volga. 

Ersine est un ancien dvornik (concierge). Il y a vingt ans, il montait la 
garde sur les trottoirs, vêtu d'une touloupe déchirée, et gagnait à peine 
dix roubles par mois. Aujourd'hui, il pourrait se promener en équipage à 
six chevaux; sa fortune est évaluée à douze millions de roubles. C'est 
un des plus gros négociants de la Tatarskaïa. 

Il nous reçoit dans son comptoir, une petite pièce où trois employés 
travaillent derrière des tables de bois blanc, et où un immense coffre-fort 
corrige singulièrement la modestie, je devrais dire la pauvreté de ramcii- 
blement. 

Ersine est un homme de taille moyenne, large d'épaules, la figure ovale, 
le nez droit et fin, les yeux très-vifs et très-noirs, les pommettes saillantes, 
la barbe dair-semée. Une petite calotte brodée recouvre sa tête entièrement 
rasée. Il porte un vêtement très-ample à la mode orientale, un hlialat sur 
lequel flotte une camisole de soie sans manches ; ses bottes ont des talons 
verts. Sa fortune lui permettrait d'entretenir un harem, mais il n'a qu'une 
femme; il est vrai que celle-ci en vaut une demi-douzaine, puisqu'elle lui 
a coûté soixante mille roubles. Ceux qui ont eu le bonheur de la contem- 
pler affirment qu'elle représente celte grosse somme, car elle est énorme. 

Ersine nous fait voir un magnifique étalon kirghis logé dans une épou- 
vantable écurie. Pégase dans une étable à porcs! Il nous promène ensuite 
dans d'énormes magasins bondés de ballots de laine de chameau : il y en 
a la pour plus de trois millions de roubles. Une cigarette jetée négligem- 
ment suffirait pour détruire toutes ces richesses. * 

Ersine est un père, car Ersine a un fils et une fille; celle-ci est a la veille 
d'épouser un heureux Tartare de Kazan. Les préparatifs de la noce ont déjà 
commencé. Ersine a fait à 'cette occasion meubler ses appartements 
à l'européenne ; il a acheté des chaises, des canapés recouverts de reps, des 
tables et une pendule. 

Le mariage, chez les Tartares, se conclut ordinairement à l'aide d'une 
entremetteuse. La loi défend au fiancé de voir sa future avant qu'elle soit 
sa femme; cependant cette prescription n'est pas rigoureusement observée, 
et une entremetteuse un peu habile s'entend toujours à ménager une entre- 
vue préalable aux deux fiancés. Â la première visite du futur après sa 



371 LA GRANDE BCSSIE. 

demande, on convient du prix {kalym) qu'il donnera de sa femme. La 
moitié de la somme est abandonnée à l'épouse pour s'acheter un tronsseau, 
et l'autre moitié reste entre les mains des parents, «n cas de divorce. 

Après la Icrture de divers passages du Coran et la bénédiction nuptiale 
donnée par le mollah (prétn-), les époux se retirent dans la pièce qui leur a 
élé préport-e, et ils y restent trois jours sans sortir. 

Les femmes tartures aisées vivent tout à fait à l'orientale; elles passent 
luur journée accroupies sur les tnpis de leur appartement, occupées à 







a popuhili'f, à Moaooii. 



lumer, à boiru du tlie et à croquer des su< lerios. Grâce a ce régime, elles 
deviennent d'un embonpoint de potiche. Les plus jolies se défigurent 
encore par l'usage du fard : elles se peignent les sourcils et les cils, se 
noircissent les dents et se teignent les ongles en jaune. 

Les femmes riches sont trcs-coqtiettesj dles portent des turbans de soie 
et de velours, entrehiicnt les uallcs de leurs cheveux de pièces d'or on 
d'argent, se couvrent de bnuelets, de colliers, de bijoux et de pierres pré- 
cieuses : chacun de leurs doigts ct<t orné d'une biiguc, et elles portent, dans 
la petite guine brodée de perles attacliée à leur épaule guurlie, une édition 
eu miniature du Ccnan. 

Leur vêtement habituel se compose d'une longue chemise de soie, d'un 



A TltiVEnS LES nuE 



rorsajj^e chamarré de broderies et de petites pièces de monnaie en argent, 
c: d'uD voile jeté sur lu tète. 

LV-sprit d'économie est si inné chez les Tnrtares, que cet Ersine arcliimil- 




QuètL'ur rutte (J'ajirva une pholograpLir). 

lionnaire ne se permet que de temps en temps, comme la plus folle du ses 
dépenses, une soirée passée au Cirque! Mais Ersiue sait cependant se mon- 
trer magnifique quand il s'agit de glorifier le prophète. C'est lui qui a kât 
construire la nouvelle mosquée du quartier tartare. Elle élève presque en 
face de ses fenêtres son minaret blanc et sa coupole d'or. Chez les Tartarcs; 
il n'y a pas de mosquée sans école; le mollali est à la fois prêtre et insli" 
tuteur; et sous le rapport de l'instruction, les Tartares sont bien plus 
avancés que les Russes : tous savent lire. 




374 I,A GOASDE TtOSSlE. 

Comme les Juifs du vieux type, les Tartares sont de pieux observn leurs 
de la loi. Lctir Qi'and jeûne, pendant lequel ils ne prennent })as do nniiiri- 




ture uvunt le coucher du soleil, dure quatre semaines. £t de même que les 
Juifs orthodoxes, ils ont su yarder jusqu'ici leur caniclère particulier. Ils 
vivent à l'écurt des Russes et des autres races, conservant leurs mœurs, 
leurs usages et leurs anciennes traditions. Ils sont encore au nombre de 




A TRAVERS LES RUES. 375 

1,500,000 dispersés en Crimée, dans les steppes de Test, dans les mon- 
tagnes dn sud-est; dans le gouvernement de Kazan, ils forment un groupe 
de près de 45,000 âmes. Ces petits-fils de Gengis-Khan se vouent géné- 
ralement au commerce. A Moscou, tous les colporteurs qu'on rencontre 
courbés sous leur halle, les dvorniks qui veillent à la porte des maisons et 
les garçons qui servent en costume de moujik dans les traktirs russes, sont 
des Tarlares. Ils sont recherchés pour leur sobriété, leur inteUigence et 
leur probité. La plupart des grandes familles nobles de Moscou sont d'ori- 
gine tartare. L'empereur Paul demanda un jour au comte Rostopschine 
pourquoi, étant d'origine tartare comme le prince Jouzoupoff, il n'avait 
pas le titre de prince. « Quand un chef tartare se faisait chrétien, répondit- 
il, le Tzar lui donnait à choisir entre une pelisse d'honneur et le titre de 
prince; mon grand-père vint en hiver, il aima mieux la pelisse. » 

De la maison du Tartare Ersine, nous nous rendîmes à l'hospice 
des enfanls trouvés, fondé par Catherine IL Celte construction grandiose 
a quelque ressemblance avec la caserne de la place de la République. 

Dans le vestibule, deux suisses en tenue de parade nous débarrassent de 
nos pelisses. 

rïous montons un large escalier de pierre, et nous sommes reçus par 
la sous-directrice de rétablissement. 

Elle nous fait d'abord visiter la crèche. Nous traversons une longue 
enfilade de vastes salles, hautes et bien aérées, aux larges fenêtres claires, 
au parquet de chêne ciré, l'rotté, luisant comme une glace. Dans cette 
propreté exquise et souriante, au milieu de cette lumière gaie, des petits 
berceaux voilés de rideaux d'une blancheur d'ailes d'anges sont rangés à la 
file, comme les tentes d'un camp lilliputien. Une petite carte, verte pour 
les garçons et rose pour les filles, accrochée en haut de la couchette, 
indique le nom de baptême, le jour de naissance et la date de Tarrivée à 
l'hospice, ainsi que le poids de l'enfant. Dans cette immense cage de 
babys, pas un cri, pas un gazouillement! Un silence de cloître. On ne se 
croirait jamais dans une maison de nouveau-nés. Il est vrai que nous 
arrivons à l'heure de la sieste, et qu'ils dorment tous paisiblement. 

 travers les transparencfes de la mousseline, on n'aperçoit que leurs 
petites frimousses, qui ressemblent, dans les blanches barcelonnettes, à 
des boutons de rose sur la neige. 

Les nourrices, au nombre de six cents, se tiennent alignées devant les 
berceaux, comme des soldats au port d'armes. 

Ce sont de robustes et fraîches campagnardes, au teint fleuri, pleines de 




:t76 LA GRANDE RUSSIF:. 

vigueur et de jeunesse, grandes, bien faites, churmuntcs sous leurs coiffes 

ronges 011 j;iunes, sous leur hahochnih, et dans leur belle chemise aux 




manches bouFfimles, avec leur lorsnge roujje à bretelles et leur jupe 
brodée. Autour du cou, retombant sur la gorge, un collier de grosses 
fausses au ton mut; sans ee collier, la 



ma ou nourrice russe ne 



perles ^^H 



A TRAVERS LES HUES. 



pas complète. Ce rostume est si coquet, si joli, qu'il sctiilile donner de la 
beauté même à celles qui n'en ont pas. Ces nourrices sont à demenre ' ; 



SNii^^'?!îS>\ -.i' 




elles nourrissent toutes deux enfants à la l'ois 
berceaux de leurs nourrissons. 

Quand le baby a trois semoines, on l'envo 
' Ob Ici p>]fB à raiion de iroii roulitci par moii. 



couclient a torrc, entre les 
à la campajjne; si c'est un 



<J 



378 LA GRANDE RUSSIE. 

gârçoii, il revient à Tàge de dix ans h Moscou, et on lui apprend un métier; 
si c'est une fille, on lui donne une dot de soixante roubles, et on la marie à 
un paysan . 

Mais nous voici dans la section des enfants nés avant terme; que de soins 
ingénieux, que d'efforts pour leur conserver la vie! Il y en a qui sont 
enveloppés dans de chaudes feuilles d'ouate; d'autres, couchés dans des 
chaudières, sont maintenus dans une sorte de bain-marie à une tempéra- 
ture de 33 degrés. On nous moiître trois enfants nés à la fois, et qui se 
portent très-bien. Le même cas s'est présenté trois fois en quatre ans. 

Les enfants de parents nobles, morts sans fortune, sont aussi recueillis 
dans rétablissement, qui les garde jusqu'à l'âge de six ans; puis on les 
place dans les gymnases de l'État. Nous avons vu une centaine de ces 
petits garçons, tout à fait gentils, dans leur blouse rouge et leur pantalon 
blanc. Mais au fond de leur regard, il y avait je ne sais quelle tristesse 
vague, quel souvenir lointain I Leurs yeux inquiets et attristés semblaient 
chercher quelqu'un, une mère qui ne reviendra jamais! 

Nous descendons au rez-de-chaussée, à la salle de réception des enfants. 
A peine sommes-nous entrés qu'une femme du peuple, dont les vêtements 
fripés disent la détresse, se présente, tenant caché dans sa touloupe quelque 
chose qui ressemble à un paquet. 

Ce paquet est un enfant. 

Elle le déballe et remet le nouveau-né à une jeune dame qui attend, un 
mètre à la main. Tandis qu'elle couche l'enfant tout nu sur un coussin, 
qu'elle le mesure et vérifie son sexe, une autre dame , assise à une table, 
derrière un grand registre, procède à l'interrogatoire : 

— fites-vous la mère? 

— Non, je suis la marraine. 

— L'enfant a-t-il un nom? 

— Non, 

— Eh bien! nous l'appellerons Léon. 

— Le nom de la mère ' ? 

— Je ne sais pas. 

— C'est bien ; quand est né l'enfant? 

— Avant-hier. 

— C'est bien... N" 13456... Voici le reçu. 

Le numéro inscrit dans le registre fut encore reporté sur une fiche fixée 
h un cordon qu'on noua autour du cou de l'enfant, que la jeune dame avait 

1 On ne demande jamais le nom du père. 



A TRAVERS LES RDES. 37» 

déjà baigné et lavé. Puis le pauvre petit abandonné fut enveloppé dans un 
lange chaud et remis à une nourrice, qui lui donna aussitôt le sein. 

La marraine jeta un dernier regard àrenFant et sortît. 

Quelquefois des scènes poignantes se passent, quand c'est la mère elle- 
même qui apporte son enfant. Au moment de l'abandon , elle se jette sur 




le pauvre petit être , elle le presse entre ses bras et le couvre de larmes et 
de baisers. 

La moyenne des enlitnts qu'on recueille par jour est de 45 '. On les 
accepte jusqu'à l'âge d'un an. Le nombre des enfants reçus annuellement 
varie entre 14,000 et 15,000. Les trois quarts sont des enliints illégitimes. 
Un bon tiers meurt dans l'établissement. 

En sortant, nous passons au milieu d'un groupe de paysannes qui vien- 
nent se présenter comme nourrices, ou demander un nourrisson à empor- 
ter. Leurs bottes sales, leur air de fatigue, indiquent qu'elles ont fait un 

< £11» n'était que de W en 18W. 



Wt LA GRANDE RUSSIE. 

long chemin. Il en arrive de toutes les parties de l'empire. L' établissement 
paye pour la pension des enfants environ 9 francs par mois, pendant les 
trois premières annt-es. La profession de nonrrice est si lucrative qu'il y a 
des villages entiers qui se livrent ù celte industrie. Les jeunes filles qui 
embrassent cette carrière ont soin de faire déposer leur propre enfant à 
l'hospice, et il arrive quelquefois qu'elles ont la chance de le ravoir et 
d'être pavi5es pour le nourrir. 




Il est trois heures. Hàtons-nous d'aller voir sur la Strétinka le singulier 
et intéressant marché qui s'y tient chaque dimanche. 

Kn chemin, nous croisons un grand carrosse doré dont les quatre chevaux 
sont conduits par un cocher tête nue; deux laquais se tiennent derrière, 
la tète nue; et tout le monde, au passage de la voiture, se découvre, 
se signe et s'incline. C'est l'équipage terrestre de la Vierge d'Iverski qui se 
rend, moyennant finance, au domicile des particuliers qui veulent faire 
bénir leur maison. A l'arrivi^e et au départ de l'image miraculeuse, on voit 
les servantes et les domestiques se jeter k plat ventre pour que l'icône passe 
sur leur corps. Deux moines en vêtements sacerdotaux accompagnent la 
sainte image, tout étincelante d'or et de pierreries. 

La chapelle de la Vierge d'Iverski est adossée à une des portes du Krem- 




A TRAVERS LES RUES. 




Ud. En arrivant à Moscou, le Tzar va tont d'abord se prosterner devant la 
cëlèbre icône. Toute ta journée, qu'il neiye ou qu'il pleuve, une foule com- 




pacte de fidèles assiège la porte du sanctuaire brillamment illuminé, et sur 
les marches duquel se tiennent continuellement, sur deux rangs, des reli- 
gieuses quêteuses juchées sur des coussins pour n'avoir pas les pieds gelés. 



382^ LA GKAKDE RUSSIE. 

De toutes les madones orthodoxes, celle d'Iverski est celle qui rapporte le 
plus. Et comme les bons moines n^entendent pas que la sainte image et la 
piété du peuple chôment un instant , quand la Vierge véritable va en ville, 
ils la remplacent par une copie. 

De tous les moines du gouvernement de Moscou , les plus riches sont 
ceux du couvent de Troizka ou de la Trinité. Le chemin de fer vous y 
transporte en quelques heures. C'est un endroit de pieux pèlerinage; les 
grandes dames y vont même faire des retraites. Le monastère de Troizka 
est aussi considérable que la Lawra de Kiew. C'est une ville en miniature, 
avec ses églises, ses rues, ses places, ses jardins, ses promenades, ses bou- 
tiques et ses hôtels. Le trésor en est un des riches de la Russie, le pays des 
trésors merveilleux. 

Celui qui n'a pas flâné dans les rues de Moscou ne comprendra jamais 
la Russie. Tout y est contraste, comme dans les costumes, dans les mœurs 
et l'histoire du peuple russe. L'Asie s'y rencontre face à face avec TEurope, 
et parfois les éléments européen et asiatique se confondent et se mélangent. 
Une misérable téléga couverte de paille, conduite par un homme à longue 
barbe, vêtu d'une peau de bête, barre le passage à un élégant traîneau 
aux chevaux superbes, aux harnais sortant des premiers ateliers de sellerie 
parisienne. Une boutique où se débitent du pain noir, du kwass et des oignons, 
étale la saleté repoussante de sa devanture à côté d'un magasin aux grandes 
glaces claires, derrière lesquelles se montre, dans toute sa gloire de paco- 
tille, l'article de Paris. 

Les rues elles-mêmes, avec leurs irrégularités, leurs contours bizarres, 
leurs zigzags et leur horreur de la ligne droite, leurs maisons qui se déban- 
dent et jouent à l'école buissonnière au milieu de cours qui sont des jardins, 
et de jardins qui sont des parcs, ont conservé leur ancien caractère mosco- 
vite. On rencontre bien çà et là une grande maison qui avance sa façade 
à deux ou trois étages; mais cinquante pas plus loin, vous découvrez une 
isba, une cabane de bois qui se cache derrière une haie de planches, et qui 
c( semble avoir été apportée là de la campagne à dos d'homme » . 

La description du prince de Ligne est encore rigoureusement vraie 
aujourd'hui : « Moscou n'est pas une ville, écrivait-il ; c'est un assemblage 
de quatre à cinq cents châteaux, entourés de leurs jardins et de leurs 
villages. » 

Avant l'émancipation, il y a à peine vingt ans, les seigneurs vivaient 
encore ici comme autant de petits princes dans leurs propres États. L'église, 
les isbas des moujiks et des serfs, — de ceux-ci, ils avaient fait des artisans, 



A TRAVERS LES RUES. 383 

^— formaient les dépendances de leur « palais » . Quelques boïars avaient 
leurs musiciens, leurs peintres, et jusqu'à leurs avocats. Et tout riche 
seigneur qui se respectait possédait son orchestre particulier, sa troupe de 
comédiens ordinaires et son corps de ballet, choisis parmi ses serfs et ses 
serves. Les théâtres les plus célèbres étaient ceux des comtes Chérémétieff, 
Mamônoff, Basounofsky et Apraxine. Ce dernier en avait deux, l'un dans 
sa propriété d'Olgowo, Taulre à Moscou, à la Snameka. On y jouait même 
Topera italien. Les théâtres du comte Ghérémélieff étaient publics. A l'en- 
trée d'un de ses châteaux, il avait fait placer une colonne de pierre avec cette 
inscription : « Que chacun entre ici et s'amuse comme il lui plaira! » 

Ces anciens seigneurs étaient hospitaliers jusqu'à l'extravagance. 

Le comte Basounofsky n'ouvrait pas seulement son théâtre au public, 
mais encore sa salle à manger. Deux fois par semaine, on pouvait venir 
s'attabler et manger chez lui comme à l'auberge. Ghépelef, ce marchand 
anobli par Catherine II, avait aussi son théâtre; et tout étranger qui arrivait 
à Moscou trouvait dans son palais une rojale hospitalité. Mais si par mal- 
heur cet hôte s'avisait de faire les yeux doux à une dame du corps de ballet, 
Ghépelef le faisait, dit-on, murer la nuit dans sa chambre, et le laissait 
mourir de faim. 

Presque tous ces hommes de l'ancienne noblesse étaient de haute stature 
et doués d'une force extraordinaire. Ils pliaient sans effort, entre le pouce 
et l'index, une pièce d'un rouble en argent. Le comte Panine allait à la 
chasse à l'ours armé d'un simple coutelas. Merline tranchait d'un coup de 
sabre le cou d'un gros veau. Galochvastoff et Bachmaninoff maintenaient 
deux chevaux poméraniens qu'ils faisaient fouetter jusqu'au sang. 

Aujourd'hui, de toute cette grande vie, il ne reste que le souvenir! 

Elles ont disparu aussi, ces belles voitures de gala, tout en or, tapissées 
de velours rouge, dans lesquelles les anciens boïars fainéants se prélassaient 
comme des rois gras et paresseux ! li'attelage se composait de six chevaux 
harnachés à l'anglaise, avec un grand panache sur la tète. Les jours extra- 
ordinaires, on plaçait le «bouquet» derrière la voiture. Le «bouquet» 
consistait en trois laquais : le valet de pied en livrée aux couleurs du blason 
de son maître, poudré, en catogan et portant le tricorne; un heiduque tout 
de rouge habillé, et un nègre vêtu aux couleurs de la livrée, ayant un châle 
turc autour des reins et un turban blanc sur la tète. Deux coureurs en livrée 
«t coiffés de chapeaux en forme de pain de sucre, retenus par une grande 
mentonnière, précédaient l'équipage. 

Mais n'oublions pas que notre traîneau nous conduit dans la direction 



38Ï Là GRANDE ItUSSIE. 

delà Stretinka. Nous y voici. I^a tour SouhareF, avec sa façade violette, se 
dresse devant nous. Sur la grande place, oit se tient le marche domîaical 
de bric-ii-brac de Moscou, à perte de vue, s'étendent les étalages. 

Quel entassement d'objets les plus disparates et les plus divers, depuis 
les fruits confits, les bottes, les foulards, jusqu'aux nattes de faux cheveux 
et aux tabatières enrichies de brillants et ornées de miniatures! Voici les 
bouquinistes : Voltaire écrase Bossuet sous la pile de ses quatre-vingts 
volumes; la Fontaine bâille près de BufFon ; Y Art d'aimer est à côté 




Bouiiqiic de fripier, à Moscou (d'aprci une pbologr.ipbie). 

de Y Art d'accommoder les restes. Que de trouvailles les amateurs de beaux 
livres et d'éditions rores ont faites en parcourant les bancs de cette 
morgue littéraire et artistique! M. Gautier, l'érudit libraire français de 
Moscou, ne manque jamais, chaque dimanche matin, sa petite tournée 
sur la Stretinka. Il y a recueilli une l>ib1iothèque qui renferme des trésors, 
et une collection de tnbatières qui feroient la gloire d'un musée. 

C'était autrefois, chez, les seigneurs russes, un luxe obligé d'avoir une 
de ces tabatières diplomatiques encadrant d'une couronne de diamants 
une miniature de Petitot ou de Largillière, portrait d'une coquette et sou- 
riante marquise de ta cour de France, ou d'une grave et impérieuse prin- 
cesse d'une cour du Nord. 

Quel tableau mouvementé et joli que celui de cet Hôtel des ventes en 



A THAVERS LES RDES. 



pteia veat! Le soleil, tjui semble se fondre et se dissoudre dans ud ciel 
devenu subitement opaque, accrocbe encore quelques paillettes d'or à ces 
mille bibelots artistiques qui font l'orgueil des étalages et la joie des ama- 
teurs : tabatières, bonbonnières, statuettes de Saxe et de bronze, cbande- 



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Piua loin, cVat la vente lamentalile dei 6>teU, dei jupona de toile, etc. 

liera en cuivre ciselé , pendules de boudoir surmontées de colombes aux 
becs enlacés ou de petits Amours s'oppuyant, fotigués , sur leur arc détendu. 
Et, sous un dernier rayon, les faïences anciennes épanouissent leurs belles 
fleurs rouges. On dirait que la pAte dure et luisante de ces encriers en vieux 
rouen, en forme de cœur, s'attendrit! — Par centaines, les samovars sont 
rangés îi terre, comme des urnes de toutes dimensions. Autour d'eux, 
que de familles se sont réunies dans le rire oudans les larmes 1 Ici t'entas- 



386 LA GRANDE RUSSIE. 

sent des matelas, des ëdredons de couleur; là, ce sont d'antiques ferrailles, 
des coffres, des tapis, des bouteilles, de vieilles lampes et des entas- 
sements d'objets sans nom, ramassés dans les caisses aux ordures, on ne 
sait où. 

Plus loin, c'est la vente lamentable des gilets, des redingotes, des four- 
rures, des robes d'indienne et des robes de soie, des jupons de toile et des 
peignoirs de dentelle. Fosse commune de la richesse et de la pauvreté, de 
la beauté et de la laideur! Cimetière où viennent finir toutes les vanités 
humaines I 

Quelle mélancolie, quelle tristesse se dégage de toutes ces défroques, 
toilettes fanées dont quelques-unes ont peut-être paré des femmes de 
la plus noble naissance I 

Les poètes de Rome l'ont dit : les choses ont leurs sourires et leurs 
larmes. Toutes ces robes de bal, ces robes de soirée, ces robes de cour et 
ces robes de noce , semblent pleurer quelque chose , — des illusions per- 
dues ou des souvenirs! 

La foule chemine à petits pas, traînaillant son humeur de badauderie 
devant tous les étalages divers, bavardant et discutant, examinant d'un 
œil allumé la chose convoitée, et reprenant, après s'être tàté les poches, sa 
tranquille promenade du dimanche. Lentement, la nuit tombe comme une 
grise poussière qui couvrirait et ensevelirait les objets. Les vendeurs com- 
mencent à rassembler et à remporter leurs marchandises. La foule s'écoule 
dans les traktirs, les maisons de thc, ou disparait dans les rues adjacentes. 

Nous descendons vers le boulevard des Fleurs, sorte de Champs-Elysées 
et de Prater où quelques baraques de saltimbanques , des ménageries à 
perroquets et à crocodiles empaillés, des panoramas, attroupent le peuple, 
qui n'a pour ses plaisirs ni les musiques militaires, ni les fêtes aux environs 
de la capitale, ni même la danse dans les bals de banlieue. 

Le peuple russe ne se divertit vraiment qu'une fois l'année, à Pâques. 
Alors les places se couvrent de montagnes russes, de théâtres populaires, 
et Teau-de-vie et la joie coulent à flots. Ce peuple si bon est si facile à 
amuser I Ses sensations sont encore si neuves qu'il trahit publiquement par 
ses cris ou ses larmes sa satisfaction ou son émotion 

En sortant du boulevard des Fleurs, nous lisons sur la façade d'une 
petite maison ces mots en français : « Bains pour les deux sexes. » 

Chaque samedi , et la veille d'une fête , tout Russe orthodoxe qui ne va 
pas prendre son bain purificateur commet un péché. Autrefois, hommes, 
femmes, enfants, se mélangeaient dans la même salle, comme de pur^ 



A TRAVERS LES nUES. 387 

esprits. Aujourd'hui, la police exige que ceux qui lienneat a se luver en 
famille se retirent dons des cabines particulières. 

Un boîn populaire russe est un spectacle curieux et plein de couleur 
locale. Dans une atmosphère ctoufRinte , à demi cachés par la buée Efeue 
de la vapeur, s'agitent des centaines d'hommes et d'enfants tout nus, qui 
se fouettent le corps avec de petits balais de branches de bouleau, et qui 
se livrent a des frictions mutuelles. 

Kn été, les bains se prennent en rivière et en commun. On voit, le samedi 



Dn march.-ind' de ta |iliicc Slrc(!i>lia. 

£oir, au coucher du soleil, le village entier qui barbote dans l'eau comme 
une troupe de canards. 

En face du boulevard des Fleurs se dresse une grande maison blanche, 
avec une enseigne en lettres slavonnes : c'est l'Ermitage, le Café Américain, 
le Brëbant et le pavillon d'Ermenonville de Moscou. Ce restaurant fameux 
est tenu par un Français, M. Olivier, — le Moltlce de la cuisine française 
en Russie. Secondé par Marins, chef aussi habile et audacieux que le vain- 
queur des Cimbres et des Teutons , M. Olivier fuit chaque jour des mer- 
veilles comme l'ancien chassepot; seulement ses merveilles ne tuent pas, 
elles conservent et engraissent. En ville, dans un salon, on reconnait ii 
première vue à son teint fleuri, à son ventre prospère, à sa bonne humeur 
et & sa bonne santé, un habitué de l'Ermitage. Il semble que tout a été 



38S LA CIIA.NDE nUSSlE. 

combiné dans ce reslnnrant modèle dans un doulili: but de plaisir et d"liy- 
[jiène. Pendant que vous mangez, un orgue qui ne rappelle pas trop sa 
Barbarie vous rejouit ou vous calme l'âine en exécutant les mélodies les 
plus suaves ou les sérénades les plus entraïnautes. Cet orgue a coûté 




soixante-dix mille Francs. Mais c'est une Iiagatelle pour un reslauruteiir 
comme M. Olivier, qui vous sert un thé de trente sous dans trois cents 
francs d'argenterie, et qui paye un service de quatre-vingts couverts quatre- 
vingt mille francs '. Le matériel seul du restaurant de l'Krmitageest estimé 
un million cinq i-ent mille francs. — Le service est fait par des garçons 

I Cbai|ue asiieUe repréfcnle le poiLraild'iiiic femme critlirc di- l'IiiMoîi'v de Frnnoo. Ce scnice 
il njipnrleau, je cruli, à Napoléon lit. 



A TRAVERS LES IIDES. 1^9 

habilles à la russe : larges pantalons blancs et chemise blanche en Forme 
de blouse, serrée à la taille. Ce costume, d'une propreté immaculée, est des 
plus appétissants. Au milieu des nuages bleu&tres et embaumés des havanes 
authentiques, on se croirait servis par des anges du Seigneur, revêtus de 
leur longue tunique de lin. Et pour jouir de toutes ces magnificences, il en 
coûte à peine un ëcu : M. Olivier a trouvé le moyen de faire oublier le 
souvenir de Balthazar avec des djners à prix fixe : quatre Francs ou huit 
francs par tête. 




En été, l'Ermitage ouvre ses jardins, et ceux d'Armide, dit'on, n'étaient 
pas plus enchanteurs. 

Dans le petit groupe des journalistes français partis pour assister aux 
fâtes du couronnement, on s'amusa beaucoup de la rencontre faite à ce 
restaurant, d'un Asiatique en costume particulièrement extravagant : robe 
de drap rouge, brodée d'or; coiffure três-élevée en cône, bottes aux bro- 
deries et aux dessins les plus capricieux. 

On demanda à un Busse la nationalité de ce personnage. 

— Ma foi , dit-il , je ne sais pas , mais on peut la lui demander. 

Il aborde TAsiatique et lui parle en russe. Il apprend qu'il vient du 
Kandja, province limitrophe de la Chine, et qu'il est le premier conseiller 
du khan de ce lointain pays. 



&M I.A GRANDE IIUSSIE. 

Lointain! car pour venir à Moscou, il avait mis quarante jours. 

— Je vous ai fuit ces questions, ajoute le Russe, sur la prière des cor- 
respondants français. 

— :- Français! reprend le conseiller du Kandja, mais moi aussi, je suis 
Français ! 

La curiosité fut, comme on pense, vivement piquée. 

On questionna l'Asiatique, et l'on apprit qu'il descendait d'une famille 
parisienne établie sur les limites de la Chine depuis quatre cents ans. 

Il se nommait Bouchery. Il n'entendait pus, il est vrai, le français; mais 
il savait ce qu'est notre pays, par tradition, et il ajoutait ce détail, qui est 
vraiment joli : tandis que, dans la contrée qu'il habite, on se tourne pour 
les prières vers l'Orient, il se tourne, hii, vers l'Occidert, comme par un 
souvenir pour la patrie de ses ancêtres, qu'il aime sans la connaître. 




CHAPITRE XI 



LE PONT DES MARECHAUX. 
I,A SlItÉniE. — L 



■ LA PBISON DE DEPOT POPB 
BAGNE DE KARA. 



Que de choses nous 
aurions encore à dire 
sur Moscou , sur ses 
musées, sur ses théâ- 
tres, sur ses écoles, sur 
ses institutions charita- 
bles ', sur la vie des 
rues et des salons ! — 
Moscou est le miroir de 
lu Russie,comme Paris 
estlemiroirdu monde. 
Mais un livre a ses li- 
mites, et le vieux Boi- 
leau l'adit n^éme avant 
M. Sarcey : 

Qui ne tut u borner ne lut 

J'aurais voulu, pour votre plaisir peut-être, pour le mien certainement, 
vous promener une semaine de plus à travers ce Moscou c[ui transporte le 
Parisien dans un monde si nouveau et si original. On vous a dit que la 
Russie est un pays fermé; n'en croyez pas un mot. Je n'en sais pas de plus 
hospitalier ni de plus ouvert. Tout ce que j'ai désiré voir, je l'ai vu, et l'on 
m'ea a même montré beaucoup plus que je n'en demandais. 

J'ai employé les dernières journées de mon séjour à visiter les prisons. 




' EIIm lont trèi-nambreu*c*. J'ai pu lei TÎtiicr en détail et le* éiudior de prèi, srftce 
femme d'autant de cœar <ine d*e(pril, madame da StrekalafT. 



302 LA GUANDE RUSSIE. 

La plus intéressante est celle qui sert de dépôt aux condamnés à la dépor- 
tation. Je vais, si vous le voulez bien, vous y conduire, puisque j'en con- 
nais le chemin. N'ayez peur, je ne vous y laisserai pas. 

Le Grand-Théâtre, dont les dimensions rappellent San Carlo et la Scala, 
est déjà loin derrière nous. Nous voici dans la rue des Maréchaux. C'est la 
rue parisienne et européenne, la plus vivante et la plus élégante de Mos- 
cou ; la rue des riches et des heureux, qui s'y croisent dans leurs fringants 
équipages. Les femmes qu'on y rencontre ont un air de haute distinction 
et d'aristocratie ; quelques-unes, « belles d'indolence » , se tiennent comme 
renversées au milieu du voluptueux chifFonnage des chaudes fourrures de 
leur traîneau. 

Aux devantures des magasins s'étale le luxe des civilisations vieillies et 
fatiguées : les meubles à forme molle et lascive, les chaises longues, les 
divans moelleux, et tout ce bric-à-brac d'inutilités et de futilités d'un jour, 
qui se fane et passe si vite aux capricieux et changeants étalages de la 
mode! Les piétons qui suivent les trottoirs semblent tous avoir du foin 
dans leurs bottes : ils ne marchent point de ce pas accéléré des hommes 
d'affaires, ils vont de cette allure lente et douce du flâneur et du prome* 
neur. Ils s'arrêtent devant les boutiques, en face des cols, des cravates, 
des tournures, des bas de soie de couleur déployés en arcs-en-ciel ; et, de 
tous leurs yeux, ils regardent les étoiles filantes de nos théâtres parisiens, 
épinglées là, en plein Moscou, comme si elles étaient des étoiles du Nord ! 

Et quel gai bariolage d'enseignes sur les façades de toutes ces maisons! 
Sous ces grandes lettres slavonnes qui s'entre-croisent comme des jambes 
de clowns, quantité de noms en caractères latins indiquent des tailleurs, 
des coiffeurs, des modistes, des chapeliers, des fabricants de parapluies et 
de chocolat français. — La colonie française, assez npmbreuseà Moscou, est 
très-estimée et très-aimée de la population russe. Le négociant et le com- 
merçant français ont à l'étranger une réputation d'honnêteté et de loyauté 
qui les distingue entre tous ' . 

L'église de la colonie française est à quelques pas de la rue des Maré- 
chaux, et tout à côté s'élève l'école, dirigée par un homme de caractère, 
d'expérience et de savoir, M. Dousse. Et à la tête de cette petite France 
moscovite, on trouve M. Ed. de Lagrené, le plus aimable et le plus sym- 
pathique des consuls que j'aie jamais rencontrés. M. Ed. de Lagrené 

' Beaucoup Je militaires faits prisonniers lors de la guerre de Crimée sont restés dans l6 p*ys, 
se sont établis et sont devenus cuisiniers ou professeurs de français. Les étrangers sont en Russie 
favorises sous bien de^ rapports. Pour ne parler que des impôts, ils n*y sont astreints que s'ils 
sont marchands ou propriétaires de maisons. En ce cas, ils sont traités comme les Russes; dans 
toute autre position, professeurs, artisans, etc., ils ne payent aucun impôt. 



LA PIliSON DE DEPOT POUlt I.A SlliliRlE. aOU 

possède ces rares qualit<!s de l'intelligence et du cœur ejui faisaient des 
diplomates français du dix-huitième siècle les diplomates les plus sédui- 
sants du monde entier. 




M, de Lagrené appartient à une très-ancienne famille, et il est, par ^a 
mère, apparentt" il la première noblesse de liiissie. Il a beaucoup vovagé; 
il connaît la Chine, lu Sibérie, et il a écrit des contes et des nouvrilos qui, 
s'il les publiait, le mettraient au rang de nos plus charmants romanciers. 



304 LA GRANDE RUSSIE. 

A mesure que nous nous éloignons du centre, cette physionomie gaie et 
animée des rues s'eflace et se perd, les maisons deviennent petites et 
rares. Nous rencontrons un omnibus populaire. Oh! le drôle d'omnibus 1 
Figurez-vous deux canapés juxtaposés dos à dos, avec une toile en forme 
de toit et une simple planche pour soutenir les pieds. Ces omnibus, — je 
veux dire ces canapés ambulants, — sont outrageusement coloriés en 
jaune, en bleu de Prusse, en rouge ponceau ou en orange. 

Enfin, après une course d'une demi-heure, nous arrivons au pied de 
hautes murailles de briques qui cachent derrière elles un mystérieux édi- 
fice dont on ne voit que le toit. 

C'est la Pei'issilnîî Zamo/c, la prison de passage ou de dépôt pour la 
Sibérie, — la tête de ligne du chemin de l'exil. 

Ceux qui sortent de cette prison prennent le « train des morts » ; ils s*en 
vont au pays d'où l'on ne revient pas '. 

Les sentinelles nous laissent passer. Une porte massive, trapue, bardée 
de fer, encastrée dans un mur massif, s'ouvre devant nous. Nous 
sommes dans un vaste corridor, et le premier bruit qui frappe notre 
oreille est un bruit de chaînes I Soixante-dix condamnés viennent juste- 
ment d'arriver de Saint-Pétersbourg. Ils attendent là, en rangs, dans un 
silence farouche de bêtes en cage. Uniformément habillés de gris, ils sont 
coiffés du pelit chapeau noir traditionnel des forçats russes. Ceux qui sont 
condamnés aux travaux forcés dans les mines portent deux petits carrés 
de drap jaune dans le dos; les condamnés simples, envoyés comme co- 
lons, sont désignc's j)ar un seul carré. Les nobles sont exempts de tout 
signe dislinclif. Autrefois la couleur du carré indiquait à (juelle catégorie 
de criminels appartenait le prisonnier : le carre était en drap rouge pour 
les meurtriers et les condamnés ])olitiques, en drap jaune pour les incen- 
diaires et en drap noir pour les voleurs. 

Le directeur de la prison, homme d'une stature imposante et superbe, 
vient à nous. Il est en uniforme militaire, avec un grand manteau à pèle- 
rine et a collet de castor. 

A son cou est suspendu un sifflet d'argent, et un revolver dans sa gaine 
de cuir jaune est attaché à sa ceinture. 

Il nous conduit d'abord au bureau des archives et nous donne quelques 
détails de statistique. 

Depuis le mois de juillet dernier, c'est-à-dire en trois mois, neuf mille 
condamnés à la déportation ont passé par ici. Sur les trente-cinq à qua- 

' Tout condamné à la déportation IV'St à perpétuité. 



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LA PRISON DE DEPOT POUR LA SIBÉRIE. 395 

rante mille que la prison de passage héberge chaque année, il y en a 
vingt mille au moins qui sont exilés par ordre du mir, c'est-à-dire de la com- 
mune. Celle-ci se débarrasse de la sorte des ivrognes, des paresseux, des 
mauvais sujets, de tous les gens qui rembarrassent et qu'elle ne veut plus 
garder chez elle. Souvent des abus se produisent; mais, hélas ! la commune 
est toute-puissante, et il est bien difficile à un pauvre diable de moujik de 
faire casser Farrét qui le frappe. 

On nous montre les magasins d'habillements : des bottes s'entassent 
jusqu'au plafond; des piles de capotes de drap, de pantalons et de che- 
mises en toile remplissent les rayons. Chaque déporté reçoit aussi une 
touloupe ou pelisse en peau de mouton. 

Puis on nous mène au premier étage, dans les prisons. 

Nous nous attendions à quelque chose de sinistre, mais les trousseaux 
de clefs ne carillonnèrent même pas dans la main des geôliers; les portes 
ne grincèrent pas non plus sur leurs gonds rouilles ; les affreux cachots 
que nous pensions voir étaient de grandes salles bien aérées, bien éclairées 
et bien chauffées, de vastes chambrées, de spacieux dortoirs aux grandes 
fenêtres munies de barreaux. Gardes par une sentinelle, [les prisonniers, 
à la vue du directeur, se levaient et se découvraient, en nous regardant de 
leurs yeux calmes et tranquilles. 

Il y en avait de tout âge. Un garçon de quinze ans était là, en com- 
pagnie de son vieux père qu'il n'avait pas voulu quitter. 

Une autre salle. Dans celle-ci les détenus sont enchaînés'. Ils ont la 
moitié de la tête rasée et portent dans le dos les deux carrés de drap jaune 
qui désignent les forçats. Parmi eux, un gamin de quinze ans ; il a tué les 
deux enfants d'un garde-frontière. Les contrebandiers juifs, dit- il, lui 
avaient promis cinq roubles. 

Nous entrons dans une troisième salie. Les types ne sont plus les mêmes. 
Les figures sont bronzées, le crâne est petit, étroit; les yeux largement 
fendus, très-noirs, ont un éclat tout oriental ; ce sont des Tartares de Cri- 
mée, des Asiatiques du Caucase. 

Les dernières chambrées sont réservées aux Juifs et aux Bohémiens. 
La plupart de ceux-ci sont condamnés pour vols. Ils ont dérobé un 
cheval. Dans les provinces du midi, le cheval est indispensable au paysan 
pour labourer sa terre, et lui enlever son cheval, c'est lui prendre presque 
toute sa fortune. 

Ainsi s'explique la sévérité du châtiment. 

* Celte cliaine pèse 8 livres. 



896 LA GHANDE RUSSIE. 

On trouve jusque dans les prisons l'exemple de tolérance reli^euse que 
donne la Russie : les Juifs ont leur petite synagogue; les musulmans, 
une salle que la présence du mollah transforme en mosquée ; les catho- 
liques et les luthériens ont leur chapelle. On ne force ni les israélites, ni 
les Tartares, à manger la cuisine russe; une certaine somme leur est allouée 
pour se nourrir selon les prescriptions de leur religion. 

Kous voici dans la section des femmes. Le cœur se serre à la vue de tous 
ces enfants encore à la mamelle : il y a là trois cents malheureux petits 
innocents condamnés à partager le châtiment infligé à leurs pères ! Bien 
peu supporteront les fatigues du voyage. Et de combien de tombes nou- 
velles sera marqué le triste chemin de la Sibérie ! La plupart de ces 
femmes ne sont pas des condamnées ; elles accompagnent volontairement 
leur mari en exil. Dans le nombre se trouvent beaucoup de femmes de 
détenus politiques. 

Nous descendons un escalier fermé par une grille, et nous arrivons, au 
bout d'un long corridor voûté, aux cuisines, à la buanderie, aux salles de 
bain. Dans la cuisine, tous les détenus sont enchaînés et ont la moitié de la 
tète rasée. 

La ration des prisonniers se compose, pour les jours ordinaires, d'un 
huitième de livre de viande, et d'un quart de livre pour les jours de fête, 
outre le tchi et le cacha. On leur fournit aussi de Teau chaude pour fair« 
leur thé. Kii liberté, le moujik est bien plus mal nourri qu'en prison. 

On apprend un métier à tous ceux qui le désirent. On me fit voir les 
ateliers de menuiserie, de reliure, de cordonnerie; mais les apprentis 
étaient bien peu nombreux. Tant que le travail ne sera pas obligatoire pour 
tout détenu, il en sera ainsi. Le Russe ne parviendra pas à vaincre de lui- 
même sa propre apathie. 

La prison de passage a aussi son école, fondée il y a sept ou huit ans par 
la princesse de Lieven, qui venait souvent faire la lecture à six cents forçats 
enchaînés. — Mademoiselle Agnof, aujourd hui à la tête de cette école, 
met tout son dévouement et son savoir à élever le niveau moral et intellec- 
tuel des jeunes enfants de déportés, qui passent l'hiver à la prison. 

Nous traversons une cour couverte de neige, et nous montons par un 
escalier de fer à une tour isolée gardée par des sentinelles. 

La porte d'une cellule s'ouvre : une jeune fille de dix-huit à vingt ans, 
belle Juive à la chevelure et aux yeux noirs, bondit comme une lionne, et, 
se redressant devant le directeur, lui dit en le regardant fièrement : 

— Veuillez me dire, monsieur, pourquoi je suis ici. 

Un des gardiens la repousse doucement, et la porte se referme. 



LA PIttSON DE DÉPÔT PODR LA SIBÉRIE. 397 

— Déteoue politique, murmure le directeur. 

- — Qu'a-t-elle fait? D'où est-elle? Dans quel complot a-t-elle trempé? 
Autaut de questions qui sont sur mes lèvres, mais que le mutisme du direc- 
teur de la prison ne me permet pas de lui fajre. 

Dans une autre cellule se trouvait un jeune homme, un avocat, qu'on 
tenait au secret. On y avait aussi enfermé un dépoilc qui avait dénoncé ses 
complices dans un projet d'évusioo qu'ils méditaient. 

— Nous serons obligés de l'envoyer séparément en Sibérie, me dit ie 
directeur, car si nous le fiiîsions voyager avec ses camarades, il serait assas- 




itbits poj>ul3ire. 



siné avant d'arriver là-bas. . . Les déportés ont une justice occulte ; pas un 
traître n'échappe ! . . . 

Quand arrive le printemps, on ouvre la grande cage de pierre, et c'est 
par troupes de quatre à cinq cents que les prisonniers sont envoyés de 
Moscou en Sibérie'. Le chemin de fer les conduit jusqu'à Nijni-Novgorod ; 
là, on les embarque sur le Volga, et lorsqu'ils sont arrivés à Orenbourg, 
sur les confins de la Russie d'Asie, on les disperse aux quatre coins de la 
Sibérie. 

A partir de celte ville, le voyage s'effectue h pied et dure souvent plus 
d'une année. Les fatigues, les privations, tuent les plus faibles. Une jeune 
fille envoyée récemment à Iredné-Kalymsk, a 11,163 kilomètres de Saint- 
Pétersbourg, près du Kamtschatka et de l'océan Glacial, au 67' degré de 
latitude, écrivait : 

* Le premier lundi de chaque mois, h partir du X3 arril. 



398 LA GRAr^DE RUSSIE. 

tt Le voyage de Iakoutsk à Iredné-Kalymsk a été très-pënible. Nous 
avons parcouru ces 2,600 kilomètres en voyageant tantôt en voiture, 
tantôt à cheval, tantôt avec des traîneaux attelés de rennes ou de chiens, 
enfin a pied. Nous avons traversé quatre chaînes de montagnes dont les 
gorges ont de 30 ù 40 kilomètres de longueur. Il nous a fallu marcher sur 
la glace. Nous avons traversé des glaciers entiers. 

« Lorsqu'une tempête de neige s'élève ou quand la glace s'effondre et 
que Teau se déverse à sa surface, on est obligé de voyager dans Teau, car 
ce sont les fleuves qui servent de chemins. Mais quand l'inondation est 
considérable et que le froid est grand, le voyage est d'autant plus terrible 
qu'on ne peut ni se réchauffer, ni même sécher ses habits, les stations 
étant séparées entre elles par une distance de 90, 150 et même 300 kilo- 
mètres. Il est vrai que de misérables maisonnettes se trouvent entre 
les stations, à 50 kilomètres de distance; mais elles n'ont ni habi- 
tants, ni eau, ni poêles, ni bois. Dans le parcours des derniers 500 kilo- 
mètres, il nous a fallu traverser des lacs et des marais de 20 à 40 kilo- 
mètres de longueur. C'est là que commence le pays des chiens. On n'y voit 
d'autres bois que de petits bois, bas et pauvres, marquant les limites des 
lacs voisins. 

« La ville d'Iredné-Kalymsk même présente un spectacle bien triste 
sous tous les rapports. On dirait un fumier h demi enfoncé dans la neige. 
•Autrefois, Iredné-Kalymsk avait la réputation d'un endroit salubre; mais 
depuis quelques années, la fièvre typhoïde y exerce ses ravages. Le pain 
ne s'achète qu'une fois par an, au prix exorbitant de 25 kopecks (1 franc) 
la livre. C'est un ancien fonctionnaire du Trésor qui procède à cette vente, 
ainsi qu'à celle des autres denrées alimentaires. 

« Si Ton a le malheur de laisser passer le jour de la vente, on peut 
s'attendre à la famine. 

« Il n'y a qu'une seule chose à bon marché, c'est la viande de renne, 
à condition qu'on l'achète en hiver, quand les Tchouktches arrivent du 
Kamtschatka avec des troupeaux entiers de rennes... « 

Les exilés d'Iredné-Kalymsk sont libres, comme la plupart des con- 
damnés sibériens. Ils peuvent faire à peu près ce qu'ils veulent; ils ne 
travaillent que pour leur propre entretien. Beaucoup se font colons, 
chasseurs, chercheurs d'or, ou exercent des métiers; seuls, les criminels 
dangereux sont détenus dans les bagnes et astreints aux travaux forcés 
dans les mines. 

Le plus célèbre, mais le moins connu de ces bagnes sibériens, est celui 
de Kara, à une quarantaine de lieues en aval de Stretinsk, sur la Chilka. — 



LE BAGNE DE RARÂ. 399 

Un de mes amis, qui occupe aujourd'hui une trop haute situation diploma- 
tique pour que je puisse divulguer son nom, se trouvant en mars 1877 à 
Stretinsk, réussit à y pénétrer : la difficulté était grande, car l'entrée du 
bagne est aussi sévèrement interdite aux Russes qu'aux étrangers. Lorsque 
le grand-duc Alexis, en 1873, s'arrêta pour visiter Kara, il limita à deux 
le nombre des personnes autorisées à l'accompagner dans son inspection. 
Voici, d'après les notes manuscrites de mon ami, ce qu'est le bagne de 
Kara : 

K Entouré d'une enceinte de palissades hautes de 20 pieds, faites 
d'arbres équarris et appointis du haut, il a la forme d'un grand carré. Aux 
quatre coins, ainsi qu'à la porte d'entrée de la première cour, se tiennent 
de nombreuses sentinelles armées de fusils et de revolvers. En entrant 
dans la cour, — une sorte de préau, — nous apercevons une dizaine d'in- 
dividus en haillons, presque nus, vautrés au soleil; ils ont l'œil hagard, 
l'air hébété; leur maigreur et leur saleté sont extrêmes. Mon Kosak 
m'explique que ces forçats ne sont pas envoyés au travail journalier, soit 
parce qu'ils sont trop faibles, soit parce qu'ils n'ont pas de vêtements : 
aussi sont-ils privés de la paye qui permet aux condamnés d'améliorer leur 
nourriture et de se procurer les matériaux nécessaires pour faire leurs 
vêtements et leurs chaussures. Ce sont, je suppose, les viveurs de l'en- 
droit : ils ont mange leurs souliers! Quelques-Uns se promènent à grands 
pas en parlant et en faisant d(*s gestes désordonnés. L'un d'eux, aux yeux 
égarés, s'élance vers nous, tombe à genoux, lève des mains suppliantes et 
commence le récit de ses souffrances; deux gardiens l'enlèvent et l'em- 
portent. D'autres, hâves, tremblant la fièvre, la figure hideusement rava- 
gée par les horribles marques du scorbut, les yeux ardents, sont accroupis 
sur des monceaux d'ordures : ils balancent la tête ou poussent des éclats 
de rire stridents en faisant sonner leurs chaînes. Quelques-uns enfin, — 
ce sont les heureux, — arrivés au dernier degré de l'abrutissement, se 
pelotonnent au soleil. 

« Ce préau ressemble à celui d'une maison de fous. 

« Tous les forçats ont un côté de la tète rasé deux fois par mois. 

« A gauche, dans une cabane en planches, nous voyons la cuisine, 
adossée à la palissade. C'est un établissement primitif contenant quatre 
grandes chaudières. La cuisine est faite par les forçats. La seule nourri- 
ture que l'État donne, une fois par jour, au condamné, à sept heures et 
demie du soir en été, à six heures en hiver, consiste en une soupe de gruau 
et en pain noir. 

« Voici le règlement d'été du bagne : A quatre heures du matin, réveil. 



400 LA GRANDE HUSSIfi. 

Départ pour la mine à quatre heures et demie. Travail de cinq heures et 
demie à midi, sous la surveillance de soldats arm^ de fusils, de Kosaks, 
le sabre à la main , et des gardes-chiourme qui portent le revolver à la 
ceinture et une lourde canne à la main. De midi à une heure, repos. De 
une heure à six, travail. Puis, retour au bagne, souper et coucher. Deux 
jours de repos par mois, le 1**^ et le 15. Le dimanche, messe à quatre 
heures et demie du matin. Il est alloué au forçat, pour ce travail de douze 
heures, dix kopecks, avec lesquels il peut ne pas mourir de faim. Le 
gouverneur a droit de vie et de mort sur les condamnés. Les officiers 
subalternes infligent, à leur bon plaisir, le fouet, la prison, le cachot. 
Le forçat échappé et repris est condamné à recevoir deux cents coups de 
knout. 

« Il faut un tempérament extraordinaire pour survivre à ce supplice. A 
la demande de mon Kosak, le bourreau du bague voulut bien avoir la com- 
plaisance de me donner cette petite représentation. Il posa au milieu de la 
cour un escabeau en bois, à quatre pieds très-solides, reliés entre eux par 
des traverses en bois et soutenant une planche d'un demi-pouce d'épais- 
seur; puis, après m'avoir demandé, en homme d'ordre, si je payerais Tes- 
cabeau, d'un seul coup de son knout (manche en bois auquel sont fixées 
trois fines lanières de cuir détrempées dans du vinaigre et terminées par 
des boules de plomb), d'un seul coup, dis-je, il fendit l'escabeau en deux 
comme il l'aurait fait avec une hache. — Il est juste d'ajouter que le 
bourreau, surtout quand il y a deux cents coups à donner, n'emploie pas 
la dixième partie de la force à laquelle il avait eu recours pour faire sa 
passe d'armes devant nous. 

« Au milieu de la cour s'élève un bâtiment carré à deux rangs super- 
posés de hautes fenêtre^ grillées. Les barreaux sont des lattes en mauvais 
état, sans aucune solidité. Il serait dangereux de s'y appuyer. La porte 
franchie, on se trouve dans un petit vestibule absolument nu, sauf un 
cadre de bois suspendu au mur; le règlement intérieur y est affiché. 
Une grille en fer sépare ce vestibule, dans toute sa largeur, d'un vaste 
corridor sur lequel s'ouvrent des portes, percées chacune d'un guichet 
grillé. 

« Ce sont les portes des chambrées de forçats. 

« Elles sont au nombre de douze et contiennent chacune quarante-huit 
hommes. Au milieu, un poêle grossier en briques où les forçats brûlent en 
hiver le bois qu'ils vont couper dans la forêt et qu'ils rapportent sur leurs 
épaules. — Des deux côtés, contre les murs, un plan incliné en bois, le 
tollar, ou lit des forçats. Deux échelles mènent à deux rangées de tollars 



LE BAGNE DE KARA. 401 

semblables, pluctîes h trois mètres mi-dessus des deux premières. Qiiali'e 
fenêtres de large dimension éclairent la pièce : deux à liauteur d'appui, les 
deux autres au-dessus des premières. 

« C'est là qu'on enferme les forçats après le dur labeur de la journée. 
Ils y trouvent leur maigre pitance. A huit heures et demie, un roulement 
de tambour annonce l'extinction des feux. Le silence est de rigueur; le 
règlement dit que le forçat doit dormir. 

B Mais vers onze heures du soir, parait-il (je tiens ces détails d'un 




ancien Forçat, condamné politique, témoin oculaire de ces faits et digne de 
foi), vers onze heures du soir la scène change, les chambrées s'agitent 
sourdement, et une sentinelle attentive pourrait distinguer de fugitives 
lueurs qui filtrent entre les fentes des portes et les barreaux des fenêtres 
auxquels les forçats suspendent en guise de rideaux leurs vêtements 
troués et déchirés. 

> C'est le jeu des forçats qui commence. 

■ L'eau-de-vie circule : elle est défendue au forçat sous les peines les 
plus sévères; les Juifs, les Kosaks la lui vendent au poids de l'or. Il 



Mt LA GRANDE RUSSIE. 

donnerait les dix doigts de ses mains pour dix bouteilles de wodka. Il 
tuerait son père pour lui en voler une demi-bouteille. 

tt Silencieusement on se passe de main en main la précieuse liqueur 
qui doit, comme la mort, faire oublier les chaînes, le bagne, le knout et 
Tinfamie. On place à terre une chandelle fumeuse. Étouffant le bruit de 
leur voix, hideux dans leur sauvage nudité (leurs vêtements bouchent les 
fenêtres), exaltés par Teau-de-vie, les forçats viennent s'accroupir alen-» 
tour et jouent Tor qu'ils ont volé, dans la journée, à la mine. Cependant 
deux d'entre eux font faction à la porte. L'un, à plat ventre, l'oreille collée 
au sol, guette comme un sauvage l'arrivée d'une ronde de nuit ou le pas. 
de la sentinelle qui se promène dans le corridor; l'autre a le doigt appuyé 
sur le guichet, de façon à sentir le moindre frôlement qui trahirait les inten- 
tions d'un gardien trop curieux. 

tt Alors se passent des scènes hideuses. Gomment peindre ces faces de 
bandits et d'assassins penchés sur cet or brut que l'on vient de tirer des 
plus immondes cachettes? 

tt Ils sont là, muets, haletants ; leurs poitrines nues se soulèvent, la 
sueur de leurs fronts penchés en avant arrose les horribles enjeux. Ils 
s'observent; la passion du jeu, les angoisses de la perte, l'ivresse du gain 
qui s'ajoute à celle du wodka, les dangers de cette partie, allument dans 
les yeux rougis des joueurs de sauvages éclairs, et la flamme de la 
chandelle qui vacille au souffle fiévreux de leur haleine, creuse des 
ombres ou allume de sinistres reflets sur ces visages ravagés. 

tt Ils ne craignent ni délation, ni trahison; le traître, le délateur est 
condamné à mort par le tribunal des forçats. Nul ne peut échapper à leur 
justice. Au besoin, ils tueraient le coupable aux pieds du gouverneur. Les 
forçats volent tout l'or qu'ils aperçoivent en extrayant le sable ou la terre 
aurifère. Il ne reste à la couronne que Tor qui apparaît après le broyage 
et le lavage des pierres ou du sable. Malgré toutes les précautions prises 
pour arriver à découvrir, à reprendre l'or volé et à punir voleurs et 
recéleufs, l'administration n'est arrivée à aucun résultat. Le forçat sibérien 
est passé maître dans l'art de cacher le produit de ses vols et de le faire 
vendre par des complices, pris parmi les gardiens du bagne, aux Juifs qui 
font métier d'acheter cet or, qu'ils vont revendre en Chine. 

« Rien n'égale, par exemple, l'honnêteté qui préside aux transac- 
tions commerciales entre forçats et Juifs. Malheur au Juif qui trom- 
perait ou volerait un forçat! il serait, dans les vingt-quatre heures, 
dénoncé au tribunal des forçats, jugé, condamné et exécuté par eux. 

ff Les forçats ont leur code, leurs règlements particuliers, leurs mots 



LE BAGNE DE KÂUA. . 403 

d'ordre, de passe et de ralliement, leur langue à. eux. Un forçat veut-il 
s'échapper, il en prévient le comité supérieur des forçats près duquel il 
fait valoir ses raisons. Le comité donne ses ordres. Les forçats, prévenus, 
aident de tout leur pouvoir celui qui leur est ainsi recommandé. Tous 
s'unissent pour lui procurer ou lui faciliter Tévasion. Celle-ci, grâce à 
eux, réussit presque toujours. 

« Le forçat s'échappe, soit la nuit par escalade, soit lorsqu'il fait la 
corvée du bois. Il a de l'argent, un couteau ou une hache ; il sait très-bien 
où retrouver, à peu de distance, les forçats évadés qui pullulent dans les 
forêts voisines ; il est sûr, grâce aux mots de passe qu'il connaît, d'être 
accueilli en frère. Il part donc le cœur léger. Mais qu'il craigne les forçats 
s'il se fait reprendre! 

a Chaque évasion étant un motif dont l'administration s'empare pour 
redoubler de rigueur, les forçats qui veulent bien pâtir pour la délivrance 
d'un des leurs, se révoltent à l'idée de s'imposer des sacrifices pour un 
maladroit ou un lâche qui s'est laissé reprendre dans les environs. Les 
deux cents coups de fouet que lui alloue le règlement administratif ne sont 
rien en comparaison du châtiment que lui réserve le code des forçats, et 
auquel il survit rarement. Il est probable que le code des forçats a voulu 
prévenir les délations ou les aveux que le système russe sait très-bien 
arracher aux coupables, autrement que par la persuasion. 

« L'administration est au courant de tous ces usages, mais elle se 
reconnaît impuissante à y mettre un terme. Elle sait que les forçats volent 
l'or, elle connaît les complices des voleurs, les receleurs, les Juifs qui font 
ce commerce d'or prohibé en Russie, où la couronne en a le monopole. 
Un fonctionnaire de Kara m'a montré un sous-officier de Kosaks, à mine 
patibulaire, parent du mien sans doute, et me l'a désigné comme un des 
fournisseurs d'eau-de-vie des forçats, qui la payent plus cher que ne vaut 
le meilleur vin de France. Néanmoins cet homme n'était pas destitué, et 
comme j'en exprimai mon étonnement : 

« — Que voulez-vous? me dit le fonctionnaire; d'abord on n'a jamais 
« pu le prendre sur le fait ; puis celui que je mettrais à sa place ferait de 
M même. Ce ne sont pas les honnêtes gens qui acceptent des postes de 
« cette espèce. » 

a Je demandais à ce même employé pourquoi le gouvernement n'en 

finissait pas une bonne fois avec ces hordes de forçats échappés qui 

infestent les environs de Kara : « Nous serions battus, me répondit-il; 

« nous n'avons ici que huit cents Kosaks de troupes, et il nous faudrait 

*i aller livrer bataille à douze ou quinze cents bandits cantonnés dans les 



404 LA GRANDE RUSSIE. 

« forêts, dont ils connaissent tous les détours, et dans lesquels nous ne 
c noussommes jamais aventurés! » 

« J'avais passé une heure entière dans Tcnceiiite du bagne, non sans 
que ma présence eût étonné profondément les gardiens. 

c Je voulais voir encore les travaux des mines, ^e trésor et la chapelle. 
Je suivis une escouade de forçats qui était venue chercher quelques 
outils et qui retournait à la mine. La moitié d'entre eux étaient 
enchaînés. A la mine qui n'est qu'à fleur de terre, ils travaillent sous la 
sur\'eillance d'une nombreuse escouade de gardiens; ils sont entourés d'un 
cordon de soldats dont les fiisiis sont chargés. Ils recueillent le sable, la 
terre et les pierres dans des brouettes qu'ils amènent, par un plan incliné, 
à l'un des moulins disposés pour laver For. A chaque pas, ils sont accom- 
pagnés par des gardiens et des soldats. Les moyens employés pour laver la 
terre et les pierres aurifères sont primitifs. Les Russes n'appliquent aucune 
des merveilleuses inventions américaines, ils s'en tiennent au système le 
plus élémentaire et le moins productif. — La nuit, les forçats qui vivent 
dans les forêts viennent travailler pour leur compte et trouvent une ample 
moisson dans les résidus de la trituration et du lavage des pierres que Ton 
jette dans les environs. Des inspecteurs, ayant à la main un sac en cuir, 
sur^'eillent l'opération du lavage et s'emparent immédiatement des pépites 
ou des morceaux d'or qui apparaissent. Ils apportent leur trouvaille h 
l'inspecteur en chef, qui centralise toute la récolte dans un sac plus grand, 
dont le contenu est soumis à une opération chimique, afin de séparer le 
plomb de Tor pur. Puis on envoie, sous bonne escorte, le produit de la 
journée à la « chambre d'or » . 

« C'est im petit pavillon cuirassé. Il est en pierres de taille reliées entre 
elles par d'énormes crampons de fer. Le toit, qui est plat, le plancher, la 
première porte, sont en plaques de fer de quatre centimètres d'épaisseur. 
Le pavillon est revêtu à T intérieur d'une cuirasse en fer. Au milieu se 
trouve une caisse monumentale, toujours en fer. La porte en est machinée 
comme celle d'un coffra-fort. 

M A l'intérieur, où un homme de haute taille peut facilement se 
tenir debout, on voit deux grands coffres en fer, garnis de clous gros 
comme la tête d'un enfont de quinze jours. Il faut deux personnes pour 
soulever les couvercles de ces coffres. Ils renferment l'or qui, après 
avoir été pesé, est versé dans des sacs en cuir scellés aux armes impé- 
riales. 

ff Tant de pré(*autions prises contre les voleurs ne sont pas superflues. 
Les forçats ont plus d'une fois déjà essayé de s'emparer du trésor, que l'on 



LE BAGNE DE KABA. 405 

n'expédie que tous tes trois mois à Saint-Pétersbourg dans un traîneau 
surmonté d'un drapeau et escorté d'une douzaine de Kosaks. Les forçats 
ont eu recours à tous les moyens : l'efFraction, l'incendie et la mine. Ils 
ont éclioué, grâce à ta masse de fer et de pierre qui protège la u cliambre 
d'or • . 

n Aussitôt que le travail de la journée est terminé, des (^rdiens passent 
l'inspection des forçats, afin de découvrir et de reprendre l'or qu'ils ont dû 




pour Saint-Pct«r«baurg. 



voler. Je pense que ces gardiens ont un gros supplément de solde, pour 
consentir à faire cet abominable métier, dans les détails duquel je ne pour- 
rais entrer. 

« La chapelle des forçats est une misérable grange à peu près en ruine. 
On tes parque au milieu d'un cercle de soldats et de bafonnettes. C'est un 
triste spectacle : beaucoup portent les fers auxjambes et aux bras, et comme, 
dans le rile grec, les signes de croix et tes génuflexions se répètent une 
cinquantaine de fois par beure, on n'entend que le bruit des chaînes 
agitées par tes forçats qui se signent ou qui se prosternent. 

Ce bruit lugubre, ces voix fortes et sauvages qui chantent des prières, 
ces têtes hideuses dont un côté est rosé, l'odeur repoussante qui s'exhale 



kOt LA GRANDE RUSSIE. 

« 

de ces corps à Fétat sauvage et des haillons qui les couvrent, tout celu ne 
peut s^oublier quand on Fa vu une fois. 

« Néanmoins, au milieu de toutes ces horreurs, j'ai été frappé par Fexpres- 
sion , la tenue , la noblesse de certains forçats. Je me rappelle entre autres 
un Gircassien de grande taille, qui, debout, la tète droite et le regard fier^ 
semblait un roi d'Asie au milieu de ses esclaves. 

c De la chapelle, je me rendis a la prison du bagne qui se trouve à quel- 
ques verstes de distance. C'est la reproduction en petit du bagne de Rara. 
Seulement la reproduction est souterraine. Les chambrées sont remplacées 
par des cachots enfouis à une profondeur de plusieurs mètres. 

A J'y ai vu des infortunés lourdement enchaînés , croupissant dans une 
obscurité profonde sur des monceaux d'immondices, plus mal nourris que 
les chiens du bagne. Leurs jambes et leurs mains étaient reliées par des 
barres de for s' attachant à des anneaux rivés aux jarrets et aux poignets, et 
reliés encore par de lourdes chaînes. 

« Ceux qui subissent ce châtiment, qui est une variété de la torture, sont 
en général des condamnés dont on veut obtenir des aveux , ou des forçats 
repris en rupture de ban, et auxquels on cherche à arracher Faveu de leur 
identité. 

« L'énergie de ces hommes est parfois extraordinaire. On m'a montré Fun 
d'eux qui, depuis huit mois, était enchaîné par la ceinture au mur d'un de 
ces hideux cachots. Tous les deux jours il recevait dix coups de knout ; il ne 
voyait d'autre lumière que celle que le bourreau apportait pour voir où il 
frappait. Eh bien, cet homme, depuis huit mois, n'avait pas eu une seconde 
de faiblesse ni de défaillance. Rien n'avait pu abattre son énergie et sa volonté. 
Tous les jours il bravait ses geôliers , et cliaque fois que le gouverneur, 
dans sa tournée hebdomadaire d'inspection, venait lui demander s'il était 
enfin disposé à nommer ses complices dans je ne sais quel complot dont il 
avait fait partie, le prisonnier, tendant sa chaîne, se penchait en avant, 
regardait en face le gouverneur, puis, partant d'un éclat de rire, il l'insul- 
tait et le bafouait avec toute la verve et linsolence d'un homme libre et 
fort! 

« Il paraît qu'un peu au delà de Kara, il est un endroit plus terrible 
encore que cette prison. On y envoie les intraitables. Je n'ai appris l'existence 
'de ce « carcere duro » qu'après mon départ de Kara. Rien ne m'aurait 
empêché de le visiter. Aucun des condamnés qui y ont été envoyés n'en 
est revenu. 

41 Si bien gardés que soient ces forçats, et malgré les meutes de chiens 
Pressés à les poursuivre dans les forêts, il n'est pas rare qu'ils s'échappent. 



^E BAGNE DE KARA. 407 

Les condamnés politiques se réfugient en pays étrangers; les moujiks 
reviennent dans leur village , où ils ne tardent pas à être repris. 

« Le directeur de la prison de dépôt de Moscou me montra une ving- 
taine de condamnés a la déportation qui refaisaient le voyage de Sibérie 
pour la cinquième ou la sixième fois. 

« Quand on leur demande pourquoi ils se sont enfuis, ils répondent 
invariablement : —Nous avons voulu revoir noire terre. « 




SolUats de b froniière asiatique. 



CHAPITRE XII 

LE BODRBEAD. — MOSCOU LA SniT. 



Frolof, le bourreau 
(te toutes les Russies, 
n'est pas un monsieur 
comme le bourreau de 
Faris, C'est Jn ancien 
assassin, un meurtrier 
retiré des affaires, con- 
damné à mort par les 
tribunaux, mais dont 
lapeiriPa été commuée 
en détention perpé- 
tuelle, à condition qu'il 
continuât pour le 
_ compte de l'Ëtat le pe- 
tit commerce entrepris 
jadis pour son compte 
particulier. 
Frolof est enfermé depuis une 
quinzaine d'années dans la prison 
centrale de Moscou. Le besoin se 
iiiit-il sentir de pendre quelqu'un 
à Kiew, à Odessa ou à Saint-Péters- 
iieeïccuiion. bourg, Frolof y est envoyé sous 

bonne escorte. Il adore, dit-on, ces petits déplacements, qui sont pour lui 
de véritables voyages de plaisir. Sa présence dans les buffets des gares fait 
toujours monter la recette, et tout ce qu'il boit, il le boit " à l'œil • . 

On m'avait promis une entrevue avec Frolof. On m'avait même proposé 
de me l'envoyer à mon hôtel, accompagné de ses gendarmes I Mais je 




LE BOURllEAU. — MOSCOU LA NUIT. 409 

tenais trop, dans la maison où j'étais descendu, à ma réputation d'homme 
au\ relations avouables, pour accepter une semblable proposition, si rem- 
plie d'attention délicate qu'elle fût pour moi. Du reste, c'eût été sortir Frolof 
de son cadre; un bourreau qui est un prisonnier doit être vu en prison. 

Un soir, en rentrant chez moi, je trouvai la dépêche ci-après, que je 
conserve précieusement dans mes archives de voyage : 

7 novembre. 

Le bourreau est arrive. Çuiâ venu pour vous prendre et vous emmener à la prison. Vous ai pas 
trouvé. Faites-moi savoir quand pourrai passer demain pour vous chercher... 

Je répondis que j'étais libre à partir de midi. 

A trois heures, M. X... vint me prendre avec sa voiture. La neige tom- 
bait à flocons. Il faisait un temps lugubre, bien en harmonie avec les 
pensées qui doivent rouler dans la cervelle de celui qui s'en va chez le 
bourreau. 

Les mains de Frolof étaient chaudes encore de sa dernière exécution; il 
revenait de Saint-Pétersbourg, où il avait pendu deux nihilistes : Pressnia- 
koff et Kiwatkowski. 

La prison centrale, la maison du bourreau, est située dans les faubourgs. 
Son aspect extérieur n'a rien de bien romantique. Représentez -vous un 
vaste enclos entouré d'une palissade haute de douze pieds, et gardée par 
des sentinelles en capote grise, la baïonnette au fusil. On dirait un block- 
haus. A rentrée, dans la première cour, une masure : c'est là qu'habile 
Frolof, au sous-sol, dans une espèce de cave. 

Nous descendons un escalier boueux, gluant, et nous pénétrons dans une 
pièce toute noire, qui ressemble à une caverne, à un repaire de fauve. Une 
femme vient au-devant de nous, traînant un enfant en chemise, accroché 
à sa jupe. 

— Où est Frolof? lui demanda mon introducteur. 

— Il est sorti... Il est allé faire quelques emplettes... Mais dans cinq 
minutes il sera de retour... Vous venez peut-être pour acheter de la corde?... 

— Non. 

— Ah!... c'est que jamais on n'eu a tant demandé... Asseyez-vous, 
mou mari va rentrer. . . 

C'était la femme du bourreau. 

Elle avait la voix douce, les yeux bleus, le teint rose. 
Elle portait le costume des paysannes : la chemise à manches bouffantes, 
kl rouge sarafane et le tablier attaché au-dessus des seins. 
. Sur une table crasseuse chantait un samovar au gros ventre de cuivre. 

5« 



410 LA GRANDE RUSSIE. 

Aux murs pendaient des vêtements fripés, de vieilles touloiipes : on eût 
dit des dépouilles d'exécutés. Et dans un coin, la petite lampe au verre 
rouge, qui brûlait devant une image de la Vierge , mettait dans la pénombre 
comme une tache de sang. 

Un bruit de pas résonna dans la cour, au-dessus de nous. 

— Voici Frolof, nous dit la femme. Les gendarmes qui l'ont accom- 
pagné viennent de rentrer. 

Quelques instants après, il parut, tenant tout le cadre de la porte avec 
ses larges épaules, sa forte carrure, et sa grosse tête à crinière noire. Son 
costume ne différait pas de celui de Tliomme du peuple : il portait un petit 
chapeau, une chemise rouge sous sa touloupe; ses pantalons de drap 
sombre étaient rentrés dans ses bottes. Cet infatigable tueur d*hommes n'a 
pas l'aspect terrible que les âmes sentimentalistes pourraient s'imaginer. 
Il ne diffère des autres moujiks que par la force bestiale ramassée dans sa 
nuque épaisse et dans ses gros bras musculeux et courts. Frolof vaut à lui seul 
vingt gendarmes. Quand, dans la prison, les détenus menacent de sortir 
de leur tranquillité de bétes encagées, la porte de Frolof s'ouvre; il se 
montre, armé d'un fouet ou d'un gourdin, et aussitôt tout rentre dans 
l'ordre et le silence. Il assomma un jour, d'un simple coup de poing, 
deux ou trois prisonniers mutinés. La légende de la prison a conservé le 
souvenir de cet exploit. 

Frolof nous invita a nous asseoir; puis, sur notre demande, il nous 
raconta l'exécution qu'il venait de faire à Saint-Pétersbourg... Les choses 
se passent promptement. On dresse de bon matin Tcchafaud à 250 mètres 
de la prison. Les condamnés, revêtus d'une longue chemise blanche, les 
mains liées derrière le dos, portant sur la poitrine un écriteau avec ces 
mots : a Condamné pour crime politique » ^ sont conduits en voiture, entre 
une double haie de gendarmes à pied et à cheval. On leur fait gravir un 
petit escalier de quatre marches ; en un tour de main on passe le nœud 
coulant à leur cou, et l'on relire brusquement l'escalier. Le corps tombe 
dans le vide... Il se balance et gigote cinq minutes, puis tout est fini. 

— Quand Pressniakoff, du haut de la voiture, aperçut les deux potences, 
nous dit Frolof, un sourire plissa ses lèvres, et il promena un regard plein 
de fierté et de défi sur son escorte ; Kivviatkowski se montrait, au contraire, 
très-abattu; il était plus pale qu'un mort, et sa tête retombait , ballante et 
comme vide, sur sa poitrine. . . Lorsque je les pris pour les conduire à l'écha- 
faud, j'entendis Pressniakoff dire à son compagnon : «Courage, frère, 
n'aie pas peur! » Avant de mourir, tous deux ont fait le signe de la croix et 
embrassé le crucifix. Kiwiatkowski avait trente ans; Pressniakoff, vingt-cinq. 



LE BOURREAU. — MOSCOU LA NUIT. 411 

Frolofnous donnait ces détails avec la simplicité et la bonhomie d'un 
moujik qui raconterait un conte de fée à ses enfants. Il était évident que 
pour lui, pendre, c'était maintenant comme pour un violoncelliste jouer du 
violoncelle. Il nous dit qu'il en élait à sa vingt-cinqjiième exécution, et 
qu'il espérait des temps meilleurs... 

H nous offrit à chacun un bout de corde » authentique » , car s'il ne 
substituait pas de temps en temps une fausse corde à la vraie, il nous 
avoua ingénument qu'il ne pourrait pas la faire durer. Les cordes de pen- 
dus, c'est son petit bénéfice. Les joueurs — et quel Russe ne l'est pas? — 
se disputent à coups de roubles la possession de ce lugubre porte-veine. 

Frolofnous accompagna jusqu'au haut de l'escalier de sa cave. Et quand 
il redescendit, un gendarme vint fermer la grosse porte rouge qui fait de 
la maison du bourreau une véritable prison. 

J'avais pris rendez-vous avec deux amis au restaurant Lopachef, à sept 
heures. Nous devions passer la nuit à courir les rues et les ruelles, a explo- 
rer le Moscou peu connu, excentrique et nocturne. 

Mais avant de nous mettre en route, disons un mot du traktir Lopachef, 
qui est aussi une des curiosités de Moscou. 

r.opachef est un richard qui, par fantaisie archéologique et gastrono- 
mique, a fait construire un superbe restaurant dans le vieux style russe. 

On éprouve une impression d'cmerveillcnient quand on passe de la rue 
sombre et froide dans ces salles à manger aux belles boiseries sculptées, 
aux vieilles tapisseries à fond d'or, et dont les tables étincellent, chargées 
d'ancienne argenterie du seizième siècle, de brocs d'or et d'argent ciselés, 
de grands vases en cuivre aux ornements en relief, où des roses s'épanouis- 
sent, fraîches et rouges, comme des lèvres de jeunes filles. 

Je ne pourrais mieux vous donner une idée d'un dîner russe, qu'en vous 
racontant celui que nous venons de faire. 

En Russie, tout repas sérieux est précédé, comme un grand opéra, 
d'une « ouverture w . 

Pour s'ouvrir l'appétit, on se réunit debout autour d'un petit guéridon 
couvert d'une mosaïque de hors-d'œuvre, ou zakouski : caviar, radis, 
beurre, anchois, saucissons, saumon fumé, harengs à la livonienne, ierchis, 
écrevisses farcies, croûtes chaudes d'oie fumée, éperlans marines, olives 
farcies et glacées, tranches d'ananas, etc. Des bouteilles d'eau-de-vie font 
la haie tout autour de la petite table, cherchant à attirer l'attention et à 
exciter la soif, par les couleurs multicolores de leurs étiquettes , par leurs 
noms ronflants et les formes ingénieuses de leurs verres. Vous n'avez que 
l'embarras du choix. Il y a là de l' eau-de-vie de froment, de sorbier, de 



MX 



LA GRANDE EUSSIE. 



cassis, de groseilles rouges, de chêne, de l'eau-de-vie du Passage du Da- 
nube, de Pousclikine, de Bulyarie, de l'ierre le Grand, de Nordenskiold, 
a\ec des glaçons qui miroitent dans un flacon de cristal (jivré, etc. 

On compte plus de cent espèces d'eaux-de-vîe ! Et celles qui cessent d'ob- 
tenir les faveurs du public renaissent sous de nouveaux noms! 

Après ce petit repas préparatoire, on se met a table ; et comme le fond 
de la cuisine russe est l'abondance et la variété, on vous offre plusieurs 
potages. Les llusses ont inventé le potage de sterlet aux foies de lolte, qui 
est tin iT|';al de <!icii\ , ](■ j>o!iv;e aux clmux farcis, K la grecque, aux orties, 




c iluulilu liaiu Je Qcndar 



aux kloskis, aux biscottes varsovieanes, aux canetons, aux champignons, 
le potage purée de jambon, purée de lièvre à la petite russJenne, le con- 
sommé au gruau de sariiisin, le potage au cochon de luit, le potage de 
nouilles a la russe, le polage esclavou, le tclii à la paresseuse, le borscli 
petit russien, le potage a la Pojarski, aux rognons de veau, le bouillon de 
grtbouis, que sais-je encore! Et les petits pâtés, les fameux piroglii russes, 
quelle variété aussi! Pâtés polonais, petits pâtés de blenis aux truffes, petits 
pâtés de Visiga, petits pâtés aux carottes, aux choux aigres, petits pâtés 
caucasiens, livoniens, moscovites, moldaves, ii l'oignon, au riz, au gribouis 
(chamjiignons secs) ! 

Après le polage national et traditionnel au sterlet (oukha), après les piro- 
ghis obligés, on nous donna un autre plat essentiellement russe : un cochon 
de lait au cacha; puis notre repas fut couronné jiar un gruau aux frnit-s et 



jà 



LE BOORBEAU. — MOSCOU LA NUIT. 413 

un punch h la russe ' . — Notre repas était des plus modestes'. Les mar- 
chands qui viennent ■ se régaler « chez Lopachef ne commandent jamais 
moins de douze pluts de résistance ! 

J'oubliais un détail cjui a sa valeur pour l'observateur : la grande quan- 
tité de verres se déployant en tirailleurs autour de rhaque assiette. Il y en a 
de gros, de moyens, de lon(;s, de carrés, de ronds, de biscornus. Et comme 




les sentences, les devises et les légendes dont ils sont ornés sont bien faites 
et bien choisies pour entretenir ie feu sacré de la soif chez les convives! 
Jugez-en plutôt. Voici les maximes de " beuverie « qui enroulaient leur 
gracieuse calligraphie dorée autour des verres que j'avais devant moi : 
" Pour un homme robuste, tout est sain. — L'àme connaît la mesure. — 
L'eau-de-vie est la tante du vin. — Ne pas boire, c'est ne pas vivre. — 



' On le préparn dam an bol d'ar(;enc, dans leijacl on vene deai bouiailtei de cbioipagne ; 
ajoute del tranche* d'ananas, une livre de lucre raFfiné, ec un demi-verre ordinaire de Vint 
Ce punch peut *e lervir froid, — ou chaud, en y mettaol le (eu. 



414 LA GRANDE RUSSIE. 

Eau-de-vie, ma mignonne, eau-de-vie, mon petit soleil rouge, coule dans 
mon gosier! — A Thomme libre la liberté! A l'ivrogne le paradis! » 

Neuf heures. Il est temps de nous lever de table et d'aller au quartier 
juif, chez Danielhsohn, où les mardi, jeudi et dimanche de chaque semaine, 
ont lieu des combats de coqs. 

La gargote de Danielhsohn est un long boyau enfumé où nous trouvons 
une quarantaine d'habitués, la pipe a la bouche, assis derrière des tables 
recouvertes de nappes sales, et buvant du thé. Sur le papier à carreaux 
rouges qui recouvre les murs, trois images saintes se détachent dans leur 
encadrement argenté. Danielhsohn est Juif, et il s'est mis sous la protec- 
tion de la Sainte Vierge. 

La réunion se compose de marchands de chevaux, de cuisiniers, de 
petits rentiers et de ces individus qu'on rencontre un peu partout, sans 
métier avoué, vivant d'expédients et de jeu. 

Nous nous attablons et causons avec nos voisins. Ils nous apprennent 
que c'est le prince Orlof et le général Sewsevolotsky qui, les premiers, ont 
introduit les combats de coqs en Russie. A Moscou, une société s'est fondée, 
avec l'autorisation du ministère, « pour l'amélioration de la race des coqs 
russes » . Cette société se compose de 400 membres. Le vice-président nous 
dit que l'année dernière, avec ses cinq coqs, il a gagné 1,300 roubles. Un 
soir, un de ses coqs en tua trois l'un après l'autre. Les coqs battus étaient 
de race anglaise. Ceux de Russie leur sont maintenant supérieurs. Deux Juifs 
entrent avec chacun un coq sons le bras. Ils les présentent de table en table, 
en vantant leur force. Les paris s'engagent. Un de ces coqs s'appelle Kal- 
mouck, l'autre Corbeau. Nous mettons notre fortune sur la tcte du premier. 

Le combat va commencer. Nous traversons une cour, nous nous enfon- 
çons dans un étroit couloir, et nous entrons dans une salle basse, au milieu 
de laquelle se dresse une petite arène qu'entoure une barrière de toile 
maculée de sang, accrochée à des piquets. Deux lampes à pétrole des- 
cendent du plafond, et quelques bancs sont disposés pour les spectateurs. 

La salle est glaciale. 

Les coqs ne se battent pas bien quand il fait chaud. Le vice-président 
nous explique qu'ils ont cinq manières de combattre : poitrine contre poi- 
trine, en se portant des coups droits; en tournant l'un autour de l'autre, 
en rusant, en « faisant les diplomates » ; en fuyant, en s'esquivant et fati- 
guant leur adversaire; en parant l'attaque et en se tenant sur la défensive 
pour ne frapper qu'à coup sur; enfin, en se précipitant l'un sur l'autre, en se 
battant avec rage, avec acharnement, comme « un Allemand et un Russe » . 



LE BOUllBEAU. — MOSCOU LA NUIT. 415 

En Russie , on n'arme pas les coqs de lancettes comme dans T Amérique 
espagnole. On se contente d'aiguiser leurs éperons, qui sont pointus et 
tranchants comme des stvlets. 

al 

Avant de le déposer dans Tarène, le propriétaire de Kalmouck lui baise 
longuement la crête et le prépare au combat par toutes sortes de caresses 
et d'excitations. Kalmouck dresse son bec d'un air belliqueux et cherche de 
Tœil son adversaire. 

Les voici tous deux en présence. Ils se regardent d'abord et se saluent 
en chantant. Kalmouck agite sa crête rouge posée un peu de travers comme 
un bonnet phrygien. Haut sur pattes, fier, belliqueux, il ressemble au coq 
gaulois. Des reflets chatoyants courent sur son plumage bronze et or. Sa 
queue a des ondulations de panache. 

Corbeau est aussi noir que l'oiseau qui lui a prêté son nom. Il est élé- 
gant et correct comme un gentleman en habit. Dans sa petite tête fine, ses. 
veux brillent semblables à deux rubis. 

Les parieurs les encouragent de la voix : « Allez-y donc! Poltrons! Im- 
béciles! » Les deux coqs s'abordent, l'œil brillant de colère, en griffant le 
sol. Leurs becs et leurs poitrines se choquent; d'un coup d'aile, ils s'élèvent 
en l'air, se heurtent de nouveau, et retombent au milieu d'un nuage de 
plumes. Ils s'arrêtent, puis recommencent. Et à ce second choc en succède 
un troisième, puis un quatrième, plus acharnés. Aux coups de bec se 
joignent les coups d'éperon. Le sang coule. Ils se piquent les yeux, cher- 
chant à s'aveugler. On les excite encore par des cris, par des appels, et en 
promenant des chandelles allumées autour d'eux. Cette fois c'est une lutte 
à mort qui s'engage. Leurs ailes traînent à terre; haletants, ils s'attaquent 
avec furie, ils se poursuivent, ils se serrent, ils se déchirent avec rage. 

Le spectacle est fiévreux, plein d'émotion. 

Corbeau commence à donner des signes de faiblesse; de petits filets 
rouges coulent sur son plumage noir; le nombre de ses blessures augmente, 
ses ripostes sont moins vives, et ses ailes alourdies ne lui servent plus 
qu'imparfaitement de bouclier. Kalmouck pousse un cri aigu, s'élance dans 
un dernier assaut, et, d'un coup d'éperon porté au cœur, il renverse son 
adversaire, qui ne se relève plus et expire mortellement frappé. 

En sortant de cette espèce de hangar où l'on gelait, nous rencontrâmes 
le policier qui nous avait proposé de nous accompagner dans les quartiers 
mal famés. ^ 

Nous commençons par les asiles de nuit. Tout y est profondément en- 
dormi. On répond enfin à nos appels, et nous sommes introduits dans une 



416 LA GRANDE RUSSIE. 

grande baraque noire, à deux étages, goudronnée du haut en bas, comme 
l'entre-pont d'un navîre. Sur trois ou quatre rangées de planches superpo- 
sées comme des rayons de bibliotlièque, dorment, tout habillés, de longues 
files d'hommes, étendus dans une rigidité de cadavres. On dirait l'intérieur 
d'une nécropole, ou un vaste séchoir de noyés. — On ne voit que les 
chaussures qui enveloppent les pieds dépassant les planches. Mais que ces 
bottes déchirées, trouées, baillant la faim et la misère, que ces souliers 
dont la semelle rongée tombe en décomposition, que ces laptis d'écorce de 
bouleau à moitié pourris en disent long sur ceux qui sont venus s'étendre 
là, dans un éreintement de béte! Quelles chroniques du ruisseau et du 
pavé racontent toutes ces chaussuresl... Que de comédies, que de drames 
on découvrirait en les examinant d'un peu près ! Quelles longues stations à 
la porte du riche! Que de prétantaines elles ont courues avant de se mettre 
en ce lamentable état ! Salies de toutes les boues et de toutes les ordures 
de la grande ville, aux odeurs qu'elles dégagent, on pourrait connaître 
l'état social de leur propriétaire et écrire sa biographie I 

Il se fait tard. Notre traîneau file maintenant dans des rues désertes et 
comme abandonnées. Un croissant de lune et la réverbération de la neige 
éclairent notre marche. 

Nous ne retrouvons une apparence de vie qu'en nous enfonçant plus 
avant dans les quartiers excentriques. Arrivés à l'entrée d'une rue, nous 
descendons pour nous réchauffer eu marchant. En passant, nous heurtons 
un sergent de ville, un (javdavoï enfonce dans son baclielik, et qui dort 
appuyé contre une palissade, le sabre à moitié sorti du fourreau. Il a pro- 
bablement trop bu d'eau-de-vie et trop mangé de gâteaux de pavots. Des 
lampes à réflecteur éclairent les petites maisons de bois qui s'élèvent à 
droite et à gauche, et qui sont ouvertes comme des boutiques. On entend 
des bruits de voix, de rauques éclats de rire, des airs de musique aigres et 
discordants. Des gens à figure étrangement illuminée causent sur le seuil 
des portes. Nous regardons à travers les fenêtres brillamment éclairées et 
que garnit à peine un léger rideau de mousseline. Le spectacle est partout 
le même et se continue jusqu'à l'extrémité de la rue : dans une pièce où, le 
long des murs, des bancs sont disposés en divans, un jeune homme en 
habits râpés, aux traits faméliques, est assis devant un vieux piano malade; 
des femmes de pacotille, aux joues fardées, aux yeux caves, se trémoussent 
avec des hommes demi-ivres, portant la chemise d^ moujik ou la redin- 
gote et la casquette du petit commis et du petit marchand. Dans quelques- 
unes de ces auberges, où l'on se livre aux sauteries bizarres, aux piétine- 



LE BOUBBEAD. — MOSCOU LA NDIT. 417 

meDts et aux contorsions de la kamorinsky, — danse nationale qui res- 
semble à la kosaque, — le pianiste est remplacé par un joueur d'accor- 
déon. 



Il est minuit passé. 

B A Streina, chez les Bohëiniennes ! i 
pagne. 



l'ami qui m'accom- 




pclïL mIor pour entendre chanter la bande. 



Mais ce n'est pas en simple tratneau, c'est en troïka que nous partons. 
La troïka est l'équipage le plus distingué, le plus élégant, le plus aristocra- 
tique de toutes les Bussies. Les chevaux, au nombre de trois, sont attelés 
de front, en éventail; mais le timonier, sous la dou{;a coloriée qui s'ar- 
rondit en forme de lyre au-dessus de son garot, tire seul. Ses deux compa- 
gnons ne sont là que pour la parade. Le corps nu , libres de tout enchevê- 
trement de harnais, retenus seulement par une courroie lâche et un trait 
extérieur, ils caracolent, cabriolent, se cabrent, s'arment en des semblants 
de révolte, d'un mouvement toujours mesuré et plein de grâce. Et chacun 
d'eux a son allure personnelle, sa manière à soi de simuler coquettement 



4i8 LA GRANDE RUSSIE. 

les sauts et les écarts. Les bétes qu'on choisit pour cet attelage national 
par excellence sont superbes. Leurs longues crinières et leurs longues 
queues flottent au vent comme celles de ces beaux coursiers de bataille 
peints par Van der Meulen et par Vanloo. Avec quelle noble fierté ils 
portent leur tète au chanfrein orné de glands multicolores, de pompons, 
de chaînettes d'argent ! Et avec quel art ils font tinter leurs sonnettes et 
leurs grelots, dont la claire et joyeuse musique semble rhythmer le pas 
danseur et cadencé de leur galop ! 

Notre cocher en long cafetan fourré bleu foncé, serré à la taille par une 
écliarpe rouge, coiffé d'un bonnet de velours cramoisi à ganse d'or et à 
pans coupés, assez semblable à un petit coussin, conduisait debout, tenant 
dans ses deux mains les rênes de maroquin rouge. Nous allions d'un train 
d'enfer. Le cocher d'une troïka doit être d'une habileté peu commune, car 
une troïka ne saurait aller qu'au grandissime galop. C'est son allure ordi- 
naire. 

Au bout de la Tverskaya, nous passâmes sous l'arc de triomphe érigé en 
souvenir des campagnes de 1812 et 1815. 

La neige avait transformé son quadrige de bronze en quadrige de 
marbre. 

Nous étions maintenant en rase campagne. Strelna est à quelques verstes 
de Moscou. La plaine toute blanche s'étendait autour de nous comme une 
mer couverte d'écume. Soulevée par les pieds des chevaux, la neige nous 
éclaboussait de sa poussière argentée. Et il nous semblait que c'étaient des 
coursiers marins qui nous emportaient dans une grande conque en forme 
de chariot. L'endroit vers lequel nous nous dirigions est bien un peu my- 
thologique. 

Devant nous, sur le ciel incrusté d'étoiles aux reflets de topazes, des 
arbres découpaient les fines arabesques de leurs branches givrées et dénu- 
dées. C'était le Parc, la promenade d'été des Moscovites, leur bois de Bou- 
logne. Dès que les bourgeons éclatent, cette solitude se peuple de théâtres 
populaires, de cafés-concerts, de restaurants. Strelna se trouve à l'entrée 
du Parc, mais Strelna, de même que son concurrent Yard, reste ouvert 
toute l'année. C'est le restaurant de nuit le plus couru de Moscou. 

Après les descriptions lyriques et hyperboliques de Théophile Gautier et 
de Fervacques, je m'attendais à des merveilles, à des splendeurs et à des 
sensations inconnues, à quelque chose de féerique. La déception a ét^ 
profonde, complète. Figurez-vous un homme à qui l'on promet des mon- 
tagnes d'or, et qui se trouve en présence de monceaux de feuilles sèches. 



LE BOURREAU. — MOSCOU LA NUIT. 419 

Ah ! qu'ils sont dangereux, tous ces poètes qui voient dans leur imagination 
au lieu de voir dans la réalité ! 

Meublés avec le luxe commun et économique des hôtels de troisième 
classe, ces salons de Strelna, que je m'imaginais ruisselants de dorures, 
émaillés de belles fleurs, étaient noyés dans une atmosphère de malaria et 
d'ennui qui faisait pitié. Les garçons sommeillaient derrière des tables 
vides. Et de toutes ces vieilles chaises, de toutes ces vieilles femmes, de 
toutes ces banquettes aussi maigrement capitonnées que celles qui y étaient 
assises, de ce comptoir de foire de Saint-Gloud avec sa roulette muette, une 
odeur de débâcle, de mauvaises affaires et de mort semblait s'exhaler! 

Et ce fameux jardin cité comme « un jardin d'Armide », ah! oui, par- 
lons-en ! 

C'est une serre qui serait tout aussi gaie si elle était dans une cave. 
Les arbustes des pays du soleil y ont un air piteux de condamnés à la 
déportation dans une mine de Sibérie. 

Les palmiers ressemblent à de grands troncs de choux effeuillés. 
Les autres arbres , on dirait qu'ils ont été faits à Nuremberg, à la méca- 
nique. Au milieu de ces splendeurs, un jet d'eau pleure, avec mille gri- 
maces, sur la tristesse du lieu qui ne Ta pas vu naître. Je vous jure qu'on 
n'éprouve pas la moindre « rêverie » en se promenant sous ces « bosquets » 
sans mystère, où le chant des oiseaux a été remplacé par le chantage des 
Bohémiens, hommes plus habiles encore à faire chanter les Russes que leurs 
brunes compagnes. 

Celles-ci sont aussi une de ces mystifications colossales comme ne vous 
en réserve que l'Orient. Sauf deux ou trois, ces Bohémiennes sont toutes 
laides; elles n'ont même plus le type tzigane, ce sceau indélébile de leur 
race vagabonde et superbe. Parmi elles, j'en ai vu qui avaient les yeux et 
les cheveux pâles. Une Bohémienne blonde, c'est un corbeau blanc! Elles 
se sont si bien acoquinées avec la civilisation, qu'elles portent, — elles, les 
libres filles des steppes! — les toilettes ridicules que la mode nouvelle a 
jetées au rancart, et que Paris revend comme du neuf dans les régions loin- 
taines. 

Nous avons pris un petit salon particulier pour entendre chanter la 
bande. Elles sont venues, avec une douzaine d'hommes armés de guitares, 
se ranger devant la table où nous soupions en compagnie des bouteilles de 
Champagne de rigueur en Russie, — de ces flacons de pur cristal, au casque 
d'or, dans lesquels M. Th. Rœderer enferme la pétillante verve française, 
pour l'exporter dans tous les pays du monde. 

Les Bohémiennes exécutèrent tour à tour des chansons russes, mélopées 



MO LA GRAHDE RUSSIE. 

traînantes et mélancoliques comme les plaintes du vent dans les forêts de 
sapins, ou des cbansons tziganes, Folles d'entrain et toutes b-ëmissantes de 
fougue sauvage. Ces airs conservés dans leur tribu ont un rhythme bizarre, un 
caractère étrange; ce sont des mélodies sans discipline, en dehors de toutes 
les régies et de toutes les conventions musicales. Elles ont bien l'excitation 
qu'il tàut pour tirer le Busse de sa torpeur, pour le secouer, pour emporter 
son àme comme l'eau-de-vie emporte la bouche! 

Et pour rendre l'impression plus profonde, pour doubler la sensation, 
les plus jeunes dansent et chantent! 

Il y en a d'abord une qui commence, puis deux, puis trois, qui se déta- 
client au fur et à mesure du groupe, comme prises de vertige, entraînées 
dans le tourbillon. 

Quand nous quittâmes Strelna, le jour se levait; les dômes des églises 
de Moscou étincelaient comme les casques d'or de gigantesques guerriers 
dont les grands manteaux blancs traînaient sur la ville et la cachaient ainsi 
qu'un brouillard. 

Effleurant à peine la neijje de son vol silencieux, notre troïka nous 
emportait, et il nous semblait que nous rêvions. 

Et machinalement mes lèvres à demi endormies murmuraient : 

" Pays étrange, pays de réalité et de rêve, pays de contraste et de 
mystère! ■> 




TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 



LA PETITE RUSSIE 



CHAPITRE PREMIER 
La veille du départ. ... i 

CHAPITRE II 
La frontière russe. 9 

CHAPITRE III 
Les deux popes. . 21 

CHAPITRE IV 
Voynge nocturne. .... 35 

CHAPITRE V 
Juifs russes « 52 

CHAPITRE VI 
Kilyna 68 

CHAPITRE VII 
Fastow. 88 

CHAPITRE VIII 
Kosaks et Petits Rutsiens ...*... 95 

CHAPITRE IX 
Vie de château. 109 



4SI TABLE DES MATIÂRES. 



• 



CHAPITRE X 
Klflw iSi 

CHAPITRE XI 
La rille rdigienie. 153 

CHAPITRE XII 
A la redicrdie d'an nihiliste ... iSO 

CHAPITRE XIII 
Les pompiers. . SIS 



DEUXIÈME PARTIE 



LA ORANDB RUSSIB 



CHAPITRE PREMIER 
De Kiew k Toula St9 

CHAPITRE II 
Les DemîdofF. 847 

CHAPITRE III 
Un village. — - Le paysan i55 

CHAPITRE IV 
Moscou ....•.••••.... 277 

CHAPITRE V 
La Place Rouge S87 

CHAPITRE VI 
Les églises du Kremlin. — Le sacre d'un tzar .... S97 

CHAPITRE VII 
Les palais du Kremlin ..•••• 818 

CHAPITRE VIII 
Le clocher d*lTan Velikoî 885 



he poQt des Maréchaux. 



Le bourreau. — Moscou b 



TAULE DES MATIÈRES. 



ClIAPITnE IX 



CHAPITRE K 



CHAPITRE XI 



CHAPITRE XII 




I 



1 - ' ' 
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